• affaire Cahuzac

    L’exemple de l’affaire Cahuzac permet-il une critique pertinente de la classe politicienne ?

    Tandis que tant les partis de la gauche de la gauche que ceux de la droite de la droite [1] se déchainent sur le cas des fraudes fiscales commises par Jérôme Cahuzac, il semble nécessaire d’apporter une autre analyse de la situation. En effet, les cas de politiciens véreux ou malhonnêtes sont innombrables [2], et sont à chaque fois l’occasion de scandales médiatiques et de vagues d’indignation à la suite desquelles rien ne change. Le problème est que cette indignation, qui se résume souvent à un élan passionnel, empêche généralement une autre lecture de la situation. Pour comprendre pourquoi tant d’affaires de corruption éclatent dans le monde politique, il est nécessaire de mener la critique non pas sur un plan moral, mais au niveau d’une analyse systémique. Les questions à se poser sont donc les suivantes : de quels milieux sociaux viennent les politiciens ? De quels milieux sociaux font-ils partie ? Quelle est la logique qui structure ces milieux sociaux, ce système ? Comment la corruption s’y développe-telle, et quelle place, ou signification, prend-t-elle dans ces milieux sociaux ? Enfin, il faudra se demander si ce sont seulement les « dérives du systèmes » qui constituent le véritable problème, ou si celui-ci ne réside pas dans  sa structure même.

     I MONDE POLITIQUE, CLASSE SOCIALE ET CORRUPTION

    1/ Les politiciens font partie de la classe dominante

    Tout d’abord, il est bien évident que les politiciens ne sont jamais extérieurs à la sphère économique. Les hauts dirigeants de l’état passent la plupart du temps dans des écoles spéciales ou ils côtoient les hauts dirigeants de l’industrie, de la finance, de la justice, de l’armée. Ils y développent des relations de copinage, d’entraide, de cooptation, se concertent et s’organisent pour défendre au mieux leurs intérêts mutuels. Du fait de leur place dans la société, ils sont amenés à participer à des galas, fréquenter des clubs privés, des cercles de réflexion [3], ce qui renforce leurs liens et leur permet de mettre au point leurs stratégies de conquête des positions les plus avantageuses dans la société. Pour y parvenir, ils peuvent être amenés à des tentatives d’enfreindre la loi, et ces stratégies peuvent parfois réussir dans la mesure où leurs réseaux s’étendent parfois de la politique à la finance en passant par la justice.

    2/ La corruption au regard de la logique du capitalisme

    Ensuite, il est bien évident que c’est la structure même du capitalisme, la concurrence, la course effrénée à l’enrichissement, la volonté de s’élever dans la société, de vivre dans le luxe, qui pousse ses acteurs à la triche, à la fraude, à la corruption. Lorsque le but ultime est de s’élever dans la société par l’accumulation de richesses, et qu’il se crée une hiérarchie entre les gagnants et les perdants, alors celui qui n’arrive pas à atteindre ce but par des moyens légaux sera plus enclin à tenter d’y parvenir par des moyens illégaux. 

    De même, c’est la structure du capitalisme qui produit le besoin de répression de la fraude. En effet, ceux qui n’ont pas besoin de la fraude pour s’élever socialement, car ils ont la chance d’avoir bénéficié d’un concours de circonstances favorables, voient d’un mauvais œil le fait que certains puissent venir les concurrencer, d’autant plus en contournant les règles du jeu. Ce n’est pas tant une question de morale qu’une volonté d’éliminer de la concurrence [4]. La répression de la fraude, la lutte contre la corruption, au niveau des élites économiques et politiques, constitue ainsi un outil de luttes des capitalistes contre leurs rivaux.

    II MAUVAISES PERSONNES OU MAUVAIS SYSTEME ?

    1/ Le problème réside davantage dans la structure du capitalisme que dans ses dérives

    Enfin, un capitalisme honnête, même s’il est chimérique, serait toujours mauvais. Le capitalisme est un système ou l’enrichissement des uns fait directement écho à la dépossession des autres. Il produit inéluctablement de la misère économique et sociale. Les conditions de l’augmentation du taux de profit étant l’intensification du travail humain, il produit tout une série de fragilisations physiques et psychiques des travailleurs, tels que les accidents graves, les maladies chroniques, l’augmentation du taux de stress et de dépression, ainsi que de suicides. A cela s’ajoute le développement de maladies liées à l’exposition à des produits toxiques. Enfin, le capitalisme constitue un accélérateur de l’épuisement des ressources matérielles et énergétiques, de l’augmentation du taux de pollution de l’air, de l’eau et des sols, du réchauffement climatique, de la destruction de la biodiversité, et entretient un modèle de société qui participe activement à la dégradation des conditions de vie possible sur Terre.

    2/Un système politique au service d’un mauvais système économique ne peut être que mauvais

    De même, un système politique, dans le cadre du capitalisme, ne peut être que mauvais. D’une part, les politiciens seront toujours plus ou moins liés à la classe capitaliste, qui les finance et les aide à gagner des places dans la société, et donc toujours plus ou moins susceptibles d’être liés de près ou de loin à des affaires de corruption financière. D’autre part, même s’ils ne sont pas corrompus, ils agiront toujours dans le sens de ce système inégalitaire, injuste, et biocide qu’est capitalisme.

    CONCLUSION

    Par conséquent, la question qui se pose n’est donc pas la moralisation du capitalisme ou la mise en place d’une nouvelle république, comme le défend J-L Mélenchon, mais l’affrontement avec la classe capitaliste, et au final la sortie du capitalisme. Cet objectif ne pourra être atteint par la simple mise en place d’un « bon gouvernement de gauche ». Il ne le peut pour la simple raison que sans un rapport de force réellement consistant et suffisamment constant en faveur du mouvement social face à la classe capitaliste, ce gouvernement devrait faire face à la résistance de cette classe, c’est-à-dire, plus précisément des organisations patronales, des financiers, des hauts gradés des corps répressifs d’Etat  [5]. La sortie du capitalisme suppose ainsi une forte dynamique de lutte et un degré plus élevé de développement du mouvement social. Or, dans la mesure où le mouvement social est capable de s’auto-organiser dans la lutte, il le sera également en ce qui concerne l’organisation de la production et de l’administration de la cité. Ainsi, il n’est nulle besoin d’une autre république, d’un gouvernement, de politiciens professionnels, pour diriger la société [6].

    De plus, les gouvernements développent généralement une attitude consistant à ralentir le mouvement vers le progrès social plutôt que de l’accélérer [7]. Les acquis sociaux majeurs, tels que le code de travail, la sécurité sociale, la couverture maladie, le droit à la retraite, la réduction de la journée de travail, n’ont été gagnés que du fait de luttes sociales acharnées, ils ont été arrachés aux gouvernements, ou consentis par ceux-ci, plus qu’initiés par ces derniers. C’est donc à la base de la société, à travers l’auto-organisation des forces progressistes en lutte, et non dans les hautes instances, que s’initie véritablement le changement social, et c’est par conséquent à ce niveau qu’il nous faut concentrer notre action si nous volons éviter la catastrophe vers laquelle nous amène le capitalisme et mettre en œuvre l’ensemble des potentialités émancipatrices, tant socioculturelles que technoscientifiques, que nos sociétés contiennent encore.

     


    [1] C’est un peu fort de café lorsque l’on sait que Philippe Peninque, ancien du GUD, conseiller de Marine lepen au front national, co-fondateur d’Egalité&Réconciliation, et admirateur de Bachar El Assad, aurait permit l’ouverture du compte Suisse de Jérome Cahuzac (pour en savoir plus, écouter : « L’affaire Cahuzac fait-elle l’affaire du Front National », Le monde selon caroline Fourest, France Culture, 09/04/2013, diffusé de 7h17 à 7h24)

    Par ailleurs, le FN, et l’extrême droite en général, n’est pas un modèle d’honnêteté(voir l'article du collectif  VISA-ISA :Affaire Cahuzac: Le FN doit se taire car il n'est pas blanc!). Songeons par exemple à cette affaire de 1995, ou jean-marie lepen avait été condamné à « condamné à un redressement de 1,4 million de francs pour « oublis de plus-value boursière et sous-estimation de loyer » » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Le_Pen#Condamnations), à la manière dont il a construit sa fortune (http://www.politique.net/2007122602-enquete-sur-la-fortune-de-le-pen.htm), ou aux polémiques relatives à son compte suisse(http://www.mediapart.fr/journal/france/090413/le-pen-son-compte-suisse-et-son-tresorier, http://www.lepoint.fr/politique/le-pen-le-scoop-evente-de-mediapart-11-04-2013-1653245_20.php). Ensuite, le FN compte dans ses rangs Giblert Collard, député FN et avocat reconnu dans la défense d’escrocs. De même, Jacques Bompard, ancien du FN et du GUD, député « ligue du sud », maire d’Orange et allié au bloc identitaire, n’est pas en reste en manière de détournements de fonds (http://www.midilibre.fr/2011/10/18/orange-les-tres-exotiques-depenses-du-maire-jacques-bompard-ex-fn,404275.php), ni en matière de manœuvres politiciennes qu’elles illégales ou malhonnêtes : un politique de harcellement des quartiers populaires se manifestant par la suppression des lignes de bus à destination du centre ville en période de vacances, interdiction d’utiliser les stades de foot, travaux laissés en plan dans les immeubles et deveant la mosquée, fermeture des centres sociaux, suréquipement de la police et contrôles au faciès, mais aussi : usage du journal municipal et manipulation des statistiques a des fins idéologiques, organisation d’un référendum pour empêcher un projet d’installation d’une mosquée, projet qui, en réalité, n’avait jamais existé (voir le documentaire « mains brunes sur la ville », réalisé par J-B Mallet). Par ailleurs, Serge Ayoub, leader de 3ème voie, avait été incarcéré dans les années 90 pour trafic de stéroïdes (http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Ayoub).

    [2] On se souviendra, de manière récente et sans faire de liste exhaustive, des affaires Clearstream, Woerth-Bettancourt, et dans un autre registre, de celle des Tiberi, de DSK, de cette élue ELLV qui faisait du trafic de drogue. 

    [3] A ce sujet, nous renverrons aux travaux bien connus des sociologues Pinçon et Pinçon-Charlot.

    [4] Marx expliquait bien dans le Manifeste du Parti Communiste que la dynamique de la classe bourgeoise consistait dans le déclassement, que cette classe ne pouvait s’empêcher d’expulser de ses rangs ceux qui faillissent dans la concurrence capitaliste.

    [5] Si la règle d’or des corps de police et d’armée semble être la discipline et l’obéissance à l’autorité, en l’occurrence du président de la république, il va cependant de soi que cette obéissance est soumise à certaines conditions, qu’ils n’obéiraient pas à n’importe quel gouvernement. Les hauts dirigeants des corps répressifs d’Etat sont arrivés à leur place parce qu’ils étaient d’abord conformes aux attentes d’un système, qu’ils adhéraient à l’idéologie de l’Etat, qui n’est autre, dans nos Etats, que l’idéologie capitaliste. De plus, du fait qu’ils occupent des postes « prestigieux » et très bien rémunérés, les élites des corps répressifs d’Etat ont un intérêt effectif, tant sur le plan matériel que social et symbolique, à défendre la classe dominante plutôt que le mouvement social. De ce fait, il n’est absolument pas certain que ces corps répressifs puissent basculer du côté de l’opposition à la classe capitaliste. En outre, les dernières révoltes de corps d’armée contre des Etats qui ont eu lieu, dans le cadre des révolutions en Tunisie et en Egypte, démontrent que les motivations des dirigeants des corps d’armées résident davantage dans la mise en place de gouvernements capitalistes en lien avec les puissances occidentales que la satisfaction des revendications de liberté, de justice sociale et d’égalité des mouvements sociaux.

    [6] A ce propos, la critique que fait Cornélius Castoriadis, dans « Autogestion et Hiérarchie », de la hiérarchie, du commandement et de la compétence, qui peut autant s’appliquer aux directions d’usines qu’a l’Etat et au professionnalisme politicien, est édifiante.

    [7] A ce propos, cette citation de Gilles Deleuze est fort intéressante : « Je vais te dire : je pense qu'il n'y a pas de gouvernements de gauche. Là aussi, faut pas s'étonner : notre gouvernement qui devrait être un gouvernement de gauche et qui n'est pas un gouvernement de gauche... Ce n'est pas qu'il n'y ait pas de différences entre les gouvernements... Au mieux, ce qu'on peut espérer, c'est un gouvernement favorable à certaines exigences ou réclamations de la gauche. Mais un gouvernement de gauche, ça n'existe pas, parce que la gauche n'est pas affaire de gouvernement. Gilles Deleuze, « G comme Gauche » Abécédaire, 1988.

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