• Alain BIHR, Encadrement capitaliste et reproduction du capital: Vers un nouveau paradigme marxiste des rapports de classes

    Un article publié dans la revue Praxis, no 6, novembre 2005.

    I.  DE QUI/QUOI S'AGIT-IL ?
    II. CLASSE MOYENNE/COUCHES MOYENNES
    A) CLASSE MOYENNE
    B) LES COUCHES MOYENNES
    III.   NOUVELLE PETITE-BOURGEOISIE
    IV.   ENCADREMENT CAPITALISTE.
    Thèse 1
    Thèse 2
    Thèse 3
    Thèse 4

    Source : http://classiques.uqac.ca/contemporains/bihr_alain/encadrement_capitaliste/encadrement_capitaliste.html

     


     

    I. DE QUI/QUOI S'AGIT-IL ?

     

     

    Cercle vicieux : nécessité de cerner au préalable de qui on parle : quelles sont les couches ou catégories sociales concernées ; difficulté à le faire tant que ces couches et catégories n'ont pas été classées, c'est-à-dire distinguer des autres classes.

     

    Solution : procéder à un repérage empirique grossier à partir de la nomenclature des catégories socio-professionnelles (CSP) de l'INSEE. On peut alors éliminer pour des raisons évidentes :

     

    • les artisans, commerçants et chefs d'entreprises qu'on peut classer dans la petite-bourgeoisie ou même dans la bourgeoisie proprement dite (la classe capitaliste) ;

    • les agriculteurs, bloc hétérogène qui se répartit entre paysannerie parcellaire, bourgeoise agraire et propriétaires fonciers ;

    • les ouvriers qui constituent le gros du prolétariat.

     

    Par contre, il faut garder non sans réserve :

     

    • les cadres et professions intellectuelles supérieures, bien que la plupart soient en fait des "bourgeois salariés", comme nous le verrons plus loin ;

    • les professions intermédiaires (les anciens "cadres moyens") qu'on pourra tous faire entrer sans hésiter dans notre objet d'étude ;

    • les employés, bien que la plupart d'entre eux fassent au contraire partie du prolétariat, pour des raisons que nous exposerons plus loin aussi.

     

    Soit au recensement de 1982, 12 millions sur une population active d'environ 23,5 millions, soit en gros la moitié. MAIS ATTENTION, TOUS NE FONT PAS PARTIE DE L'ENCADREMENT. C'est seulement dans ce massif qu'il va falloir découper notre classe de l'encadrement.

     

    La question qui se pose à présent est la suivante : où classer ou comment découper ce massif apparemment très hétérogène que constituent les couches moyennes salariées ? Différentes réponses ont été apportées à cette question. Je vais rapidement les passer en revue, en exposant à chaque fois les raisons de les écarter, avant de m'arrêter sur ma propre réponse à cette question.

     

    II. CLASSE MOYENNE/COUCHES MOYENNES

     

     

    Dénominations apparemment purement descriptives et neutres, donc acceptables à ce titre. C'est pourquoi je l'adopte ici dans un premier temps. Mais dénominations en fait confuses, que l'on parle de classe moyenne (au singulier) ou de couches moyennes (au pluriel).

     

    A) CLASSE MOYENNE : Peut-on parler des "couches moyennes salariées" en terme de classe moyenne ? Oui et non.

     

    OUI : il est clair que ces couches occupent une position moyenne (intermédiaire et médiatrice) entre "le haut" (la bourgeoise) et "le bas" (les classes populaires) de la hiérarchie sociale. Et cela tant du point de vue du niveau de leurs revenus que de leur accès aux positions de pouvoir dans la société.

     

    NON : l'ennui, c'est que l'on peut en dire strictement autant de multiples autres classes ou fractions de classe dans les sociétés capitalistes : petit capital (petits patrons de l'industrie et du commerce) ; petite-bourgeoisie ; professions libérales ; petits rentiers. Et l'on risque alors de confondre les "couches moyennes salariées" avec ces classes et fractions de classe sous le vocable de classe moyenne (au singulier ou au pluriel).

     

    Alors qu'elles n'ont rien de commun avec elles et qu'elles s'opposent même à elles terme à terme :

     

    • petite propriété capitaliste ou précapitaliste contre salariat ;

    • valorisation d'un patrimoine économique contre valorisation d'un patrimoine culturel et notamment scolaire ;

    • appartenance à l'univers pré ou archéocapitaliste contre appartenance à l'univers capitaliste.

     

    En définitive, parler de classe(s) moyenne(s) dans ce contexte revient tout simplement à avouer qu'on est incapable de définir des critères nets d'appartenance de classe. Ce n'est pas seulement l'adjectif moyen qui est alors usurpé mais le substantif classe lui-même. Ce qui explique que cette dénomination ait surtout cours, outre dans le langage courant et dans le langage politique, dans la sociologie vulgaire, bref chez des gens qui ne savent pas de quoi il parle quand il s'avise de prononcer le mot de classe.

     

    B) LES COUCHES MOYENNES

     

    C'est de ce constat critique dont est partie une certaine sociologie marxiste, mais qui reste tout aussi vulgaire que la précédente en définitive.  Cf. C. QUIN, Classes sociales et union du peuple de France, Paris, Éditions Sociales, 1976.

     

    Dans cette perspective, la dénomination de classe moyenne est explicitement refusée et c'est celle de couches moyennes (on parle alors de "couches moyennes salariées" ou de "nouvelles couches moyennes"). Argument essentiel avancées : la grande hétérogénéité de ces couches ne permet pas de leur conférer l'unité d'une classe sociale. Conséquences : ces couches n'ont aucune appartenance de classe ; elles occupent une position intermédiaire entre bourgeoisie et classe ouvrière, qui constituent les deux seules vraies classes de la société capitaliste.

     

    CRITIQUE :

     

    1. Contre l'argument de l'hétérogénéité : tirer parti de l'hétérogénéité réelle de ces couches pour leur refuser a priori le statut de classe sociale n'est pas sérieux.

     

    Car AUCUNE CLASSE SOCIALE N'A JAMAIS CONSTITUE ET NE CONSTITUERA JAMAIS UN BLOC SOCIALEMENT ET POLITIQUEMENT HOMOGENE. Toutes les classes sont traversées par des divisions et des oppositions d'intérêts entre catégories, couches, fractions, qui s'enracinent en définitive dans leurs positions différentes qu'elles occupent au sein des rapports de production et de la division du travail.

     

    Exemples : qu'y a-t-il de commun a priori entre le patron d'une PME de 30 salariés étranglés par les circuits de distribution ou ses banquiers et le PDG d'une multinationale ? De même, qu'y a-t-il de commun entre le chômeur de longue durée ou le jeune précaire et l'ouvrier d'Etat, garantie dans son emploi, la progression de ses revenus, la possibilité de faire carrière, etc. ?

     

    La seule question qu'il faut se poser pour savoir si les "couches moyennes salariées" constituent une classe sociale est la suivante : en dépit de leur hétérogénéité, présentent-elles suffisamment d'identité au niveau de leur insertion dans les rapports de production et la division sociale du travail pou parvenir à s'unifier en une force sociale autour d'un projet politique original ?

     

    2. Contre le refus de classer les couches moyennes salariées : dans la terminologie marxiste classique, on ne peut parler de couches sociales que sur fond de classes sociales. Parler de couches en refusant d'en faire les couches d'une (ou éventuellement de plusieurs) classe sociale me paraît constituer une contradiction dans les termes.

     

    Bien pire, cela menace le concept même de classe sociale. Car quelle est encore la pertinence et l'opérationnalité de ce concept, en bref : à quoi sert-il s'il est incapable de s'appliquer à des pans entiers de la réalité sociale ? Quel peut être son intérêt si près du sixième de la population active d'un pays comme la France (pour nous en tenir aux seules "professions intermédiaires" dont le statut n'est pas discutable) ne relève pas de ce concept ?

     

    À vouloir sauver la thèse marxiste classique de la bipolarité de la structure de classe des sociétés capitalistes, on risque de perdre le concept de classe lui-même.

     

    III. NOUVELLE PETITE-BOURGEOISIE

     

     

    C'est ce dont se sont aperçus d'autres auteurs marxistes qui ont entrepris de classer les couches moyennes salariées au sein de la petite-bourgeosie ; d'en faire une nouvelle petite-bourgeosie par opposition à la petite-bourgeoisie traditionnelle définie par la petite production marchande (les artisans et les petits commerçants). Il s'agit essentiellement de BAUDELOT, ESTABLET et MALEMORT, La petite-bourgeoise en France, Paris, Maspéro, 1974 ; et de POULANTZAS, "La petite-bourgeoisie traditionnelle et la nouvelle petite-bourgeoisie" in Les classes sociales dans le capitalisme aujourd'hui, Paris, Le Seuil, 1974.

     

    LEUR INTÉRÊT : Ces analyses présentent un double intérêt.

     

    1. Contrairement au précédentes, elles s'efforcent de saisir les rapports sociaux qui génèrent les "couches moyennes salariées" dans les sociétés capitalistes. Par exemple leur position dans les rapports capitalistes de production (dans la production et dans la répartition de la plus-value) ; ou dans la division sociale du travail (notamment dans la division entre travail manuel et travail intellectuel).

     

    2. Elles conduisent en conséquence à reconnaître à ces couches une homogénéité sociale et politique par delà leurs hétérogénéités catégorielles. En ce sens, elles ouvrent la voie à la thèse de leur nature de classe autonome. Mais elles se refusent à tirer toutes les conséquences de leurs propres résultats, et elles restent fidèles à la thèse marxiste classique en n'en faisant qu'une fraction d'une classe subalterne : la petite-bourgeoisie.

     

    CRITIQUE : les analyses de ces auteurs sont cependant critiquables à plusieurs titres.

     

    1. Tout d'abord, faire des "couches moyennes salariées" une fraction de la petite-bourgeoisie n'a aucun sens. Il n'y strictement rien de commun entre ces couches moyennes d'une part, les artisans et petits commerçants d'autre part.

     

    En bref, et sans vouloir répéter ce que je disais tout à l'heure, alors que la petite-bourgeoisie se forme sur la base de rapports précapitalistes (la production marchande simple) que le capitalisme tout à la fois détruit et intègre, les "couches moyennes salariées" se forment sur la base des rapports capitalistes et se développent au rythme de ses derniers. Par conséquent, si l'horizon politique de la première est bouché (elle ne peut guère servir que de classe appui aux régimes qui freinent un développement capitaliste qui constamment le menaces), les secondes possèdent quant à elles un réel avenir.

     

    2. Il y a deux raisons fondamentales à la dénégation persistante du caractère propre de classe de ces couches de la part de ces auteurs.

     

    a) La première est proprement théorique. Ces études s'inscrivent dans la tradition marxiste classique pour laquelle une classe sociale se définit d'abord par sa situation dans les rapports de production. Or, le propre des "couches moyennes salariées" s'est de ne pas pouvoir se repérer de manière homogène dans le cadre de ces rapports, ne serait-ce que parce qu'une bonne partie d'entre elles se situent en dehors de la sphère de la production matérielle au sens strict.

     

    Toutes les tentatives en ce sens échouent : elles obligent leurs auteurs aux pires contorsions idéologiques. Cf. POULANTZAS qui, contre toutes les indications de MARX sur la question, cherche à réserver la qualité de travail productif au seul travail manuel effectué par les ouvriers. Cf. de même BAUDELOT, ESTABLET et MALEMORT qui inventent la notion barbare de rétrocession de la plus-value pour unifier ancienne et "nouvelle" petite-bourgeoisie.

     

    AUTREMENT DIT, LE PARADIGME MARXISTE CLASSIQUE DE L'ANALYSE DES RAPPORTS DE CLASSE (LES PRINCIPES SUR LESQUELS LE MARXISME CLASSIQUE FAIT REPOSER CETTE ANALYSE) EST INCAPABLE DE RENDRE COMPTE DE LA SITUATION DE CLASSE PROPRE À CES COUCHES.

     

    Aveu partiel du caractère insuffisant de ce paradigme dans le recours à la division entre travail manuel et travail intellectuel. Mais leurs développement à ce sujet est tout à fait insuffisant : ils parviennent au mieux à décrire cette division mais ils ne parviennent pas à expliquer le processus de sa diffusion au delà des rapports de production où elle prend forme.

     

    b) La seconde raison de cette dénégation est proprement politique. Un des arguments majeurs avancés par nos auteurs pour justifier le refus de faire des "couches moyennes salariées" une classe à part entière est qu'elles n'auraient aucun projet politique propre. Seules la bourgeoise d'une part et la classe ouvrière d'autre part auraient un tel projet : la perpétuation du capitalisme pour la première, le socialisme et/ou le communisme pour la seconde.

     

    Or l'histoire de la lutte des classes s'est montré singulièrement plus complexe et plus nuancée que cela :

     

    - non seulement en faisant émerger des régimes sociaux qui ne sont plus capitalistes au sens classique du terme (plus de bourgeoise, plus de propriété privée des moyens de production, plus de fragmentation concurrentielle du capital social) sans être pour autant des sociétés socialistes en transition vers le communisme ;

    - mais encore en faisant émerger des régimes politiques qui ne coïncident avec les intérêts directs ni de la bourgeoisie ni de la classe ouvrière, tout en les ménageant les uns et les autres : que l'on pense par exemple aux différents régimes social-démocrates qui ont vu le jour ; que l'on pense aussi aux mouvements nationalistes révolutionnaires nés de la lutte anticolonialiste dans le Tiers Monde et aux régimes auxquels ils ont donné naissance.

     

    L'existence de ces différents régimes sociaux et politiques prouve que la lutte des classes a fait intervenir plus que ces deux acteurs sans doute fondamentaux qu'ont été et que restent bourgeoisie et prolétariat. Et qu'on ne saurait minimiser l'action des "couches moyennes salariées", pas plus que celle de la petite-bourgeosie ou de la paysannerie.

     

    AINSI LA DIFFICULTE QUE RENCONTRE LE MARXISME CLASSIQUE A RENDRE COMPTE DE L'EXISTENCE DES "COUCHES MOYENNES SALARIEES" REJOINT-ELLE CELLE QU'IL EPROUVE A ANALYSER LA NATURE DE CES REGIMES SOCIAUX ET POLITIQUES NES DE LA LUTTE DES CLASSES ET QUI S'ECARTENT DES MODELES CLASSIQUES EUX AUSSI.

     

    Plus précisément, ce qui est ici en question, c'est la nature même des mouvements politiques et des idéologies qui se sont réclamés du socialisme et qui ont largement contribué à la naissance de ses régimes. Et par conséquent la nature du marxisme classique qui leur a servi le plus souvent d'armature théorique. Qui (entendons : les intérêts de quels classes, fractions, blocs de classes) s'est exprimé dans le socialisme et le marxisme (pris dans la diversité de leurs variantes) au cours de l'Histoire ?

     

    Je ne peux m'empêcher de penser que c'est pour éviter ces questions (qui les mettent directement en question eux aussi) que nos auteurs s'en sont tenus à la dénégation de toute appartenance de classe propre aux "couches moyennes salariées".

     

    IV. ENCADREMENT CAPITALISTE.

     

     

    Dans un souci de brièveté, je me contenterai maintenant de résumer ma propre analyse des "couches moyennes salariées" sous forme d'une série de thèses. Pour l'argumentation de ces thèses, je renvoie directement à mon ouvrage. Cela en facilitera aussi la discussion, je l'espère.

     

    THÈSE 1 : au sein des sociétés capitalistes développées, pour analyser les rapports de classe et, par conséquent pour déterminer la situation des différentes classes sociales (et pas seulement celle de l'encadrement), il faut partir non pas de l'analyse des seuls rapports de production, comme le faisait le marxisme classique, mais de l'analyse du procès global de reproduction du capital.

     

    Par procès de reproduction du capital, j'entends le mouvement très vaste, très complexe, passant par de multiples médiations, comprenant plusieurs niveaux d'analyse, par lequel ce rapport social qu'est le capital assure sa propre reproduction en informant, modelant, transformant l'ensemble des rapports sociaux, des pratiques sociales, des institutions, des représentations, des mouvements sociaux, etc., en générant littéralement ce mode de (re)production de la société par elle-même qu'est le capitalisme.

     

    Ce procès passe donc par la production et la reproduction d'un réseau de rapports de domination, depuis le procès de travail par lequel le capital se valorise jusqu'à l'espace social transnational que génère sa circulation planétaire, en passant par les structures étatiques, politiques, syndicales, etc.

     

    C'est relativement à leur situation dans ce réseau de rapports de domination que doivent s'analyser les rapports entre les différentes classes sociales. Je propose donc de déplacer le centre de gravité de l'analyse de la structure de classes des rapports d'exploitation vers les rapports de domination à travers lesquels les premiers parviennent à se produire et à se reproduire.

     

    THÈSE 2 : sur cette base, les "couches moyennes salariées" se définissent comme l'ensemble des agents subalternes de la reproduction du capital, ou encore comme l'ensemble des agents dominés de la domination capitaliste.

     

    Ce qui signifie que dans la division sociale du travail, elles remplissent des fonctions d'encadrement : ce sont elles qui conçoivent, contrôlent, inculquent, légitiment les différents rapports de domination par l'intermédiaire desquels se reproduit le capital. Et ce aussi bien dans les appareils d'Etat et dans la société civile que dans les entreprises. D'où ma dénomination d'encadrement capitaliste à leur sujet.

     

    Ce travail d'encadrement implique :

     

    - un savoir et un savoir-faire marqués du sceau du travail intellectuel par opposition au travail manuel ;

    - une formation théorique préalable (de caractère scolaire et universitaire), autant destinée à légitimer idéologiquement les fonctions d'encadrement qu'à en assurer la maîtrise par les agents qui les remplissent ;

    - une part relative de maîtrise et d'autonomie dans l'effectuation de ses tâches concrètes.

     

    Vouées aux tâches d'encadrement des rapports de domination à travers lesquels le capital se reproduit, l'encadrement se distingue donc à la fois :

     

    - de la classe capitaliste, classe des propriétaires et des gestionnaires du capital social, qui dirige (plus ou moins bien, avec plus ou moins de maîtrise) le procès global de reproduction du capital et au pouvoir de laquelle les membres de l'encadrement demeurent soumis (propriétaires et cadres supérieurs dirigeant les entreprises privées ou publiques ; haut personnel politique, administratif et militaire).

    - du prolétariat qui comprend l'ensemble des agents voués aux fonctions d'exécution dans la division sociale du travail, dont le travail est par conséquent réduit à du travail simple et dont la force de travail est totalement soumise, en tant que marchandise, à la loi de la valeur (ce qui n'est pas le cas de celle de l'encadrement).

     

    C'est donc à dessein que je ne parle pas de classe ouvrière mais de prolétariat. Car les ouvriers ne constituent pas les seuls prolétaires même s'ils continuent à former le "noyau dur" du prolétariat. En fait, la plupart des employés ont été prolétarisés, au regard des critères précédents (situation dans la division du travail, soumission à la loi de la valeur dans le rapport salarial).

     

    THÈSE 3 : Sur la base de leur identité fonctionnelle (de l'identité de leurs fonctions dans la division sociale du travail et plus largement relativement au procès global de reproduction du capital), on peut montrer que les "couches moyennes salariées" partagent bien un certain nombre d'intérêts politiques communs qui sont susceptibles de s'exprimer en un projet politique autonome (un projet politique capable de leur permettre d'intervenir de manière autonome dans la lutte des classes). En un mot qu'elles peuvent exister non seulement comme classe en soi mais encore comme classe pour soi.

     

    Quels sont ces intérêts de classe de l'encadrement ? Il s'agit essentiellement de :

     

    1. la "modernisation" de la société : entendons son devenir capitaliste qui assure la croissance numérique de l'encadrement ainsi que sa concentration, gage du renforcement de son pouvoir de classe ;

    2. la "rationalisation" de son développement : en tant que classe dominée, l'encadrement subit les contre-coups de toutes les contradictions du développement capitaliste (crises, etc.) ; mais en tant qu'agent de ce développement, dont les intérêts et les privilèges sont liées à ce dernier, elle ne peut évidemment concevoir le dépassement de ses rapports constitutifs. Solution : la "rationalisation" du développement capitaliste au double sens technique et moral du terme ;

    3. la "démocratisation" de ses structures :  on trouve là encore un effet de la situation intermédiaire de l'encadrement dont les membres, d'une part, aspirent à s'élever socialement (notamment par le biais de l'appareil scolaire, qui joue un rôle décisif dans le processus de leur reproduction) et, d'autre part, redoutent la prolétarisation qui les menace sans cesse. D'où un intérêt à voir assurer une certaine démocratisation des structures sociales et surtout institutionnelles capitalistes, cependant limitée à leur propre bénéfice.

     

    Quel est le projet politique qui synthétisent ces différents intérêts ? C'est celui de l'étatisation du capitalisme. Entendons par là un pilotage par l'Etat du développement capitaliste ; une solution étatique de ses contradictions inhérentes ; une limitation par l'Etat du pouvoir de la classe dominante.

     

    ATTENTION ! Je n'affirme pas que l'étatisation du capitalisme est une invention ou l'œuvre politique exclusive de l'encadrement. L'étatisation du capitalisme est dans une certaine mesure une tendance inhérente au procès de reproduction du capital, rendu nécessaire par les contraintes et les limites qu'il génère. L'encadrement trouve son intérêt dans ce mouvement et l'appuie, quand ce n'est pas lui (ses organisations représentatives) qui l'initie.

     

    Évidemment, la forme et le contenu de ce projet d'étatisation vont considérablement varier au cours de l'Histoire (comme varient nécessairement forme et contenu de la lutte de toutes les classes de la société), en fonction de la phase historique du développement capitaliste considérée ; de la formation nationale considérée (en particulier sa position dans l'arène internationale) ; le ou les blocs sociaux dans lesquels l'encadrement ou ses différentes fractions vont fusionner ; l'engagement des autres classes dans la lutte des classes ; etc.

     

    THÈSE 4 : La forme la plus originale qu'ont revêtu le projet politique de l'encadrement et par conséquent ses intérêts de classe a été le socialisme.

     

    J'entends ici par socialisme le projet politique (stratégie, forme d'organisation, idéologie) qui a dominé le mouvement ouvrier mondial depuis la fin du 19ème siècle. Ce projet peut se définir de la manière suivante : se libérer du capitalisme par l'Etat en libérant l'Etat du capitalisme. Autrement dit, mettre fin au processus d'exploitation et de domination capitalistes (ou du moins en atténuer les effets) en s'emparant de l'appareil d'Etat après l'avoir arraché des mains de la classe dominante.

     

    Le projet politique de l'encadrement prend pareille forme dans toutes les situations où l'encadrement est obligé de se radicaliser politiquement, en faisant (apparemment) cause commune avec les classes populaires (essentiellement le prolétariat et/ou la paysannerie). Pareille radicalisation se produit chaque fois que, pour différentes raisons, le développement capitaliste ne permet pas à l'encadrement de satisfaire ses intérêts de classe, et par conséquent ses revendications et aspirations politiques.

     

    Il s'agit alors pour l'encadrement de prendre la tête des luttes populaires, de les "encadrer" et de les canaliser dans le sens de ses propres intérêts, en un mot de s'en faire un marche-pied pour conquérir le pouvoir d'Etat. C'est exactement ce qui s'est produit sous couvert du projet socialiste au sein du mouvement ouvrier.

     

    Et cela est vrai des deux variantes de ce projet :

     

    - sa variante réformiste : c'est la social-démocratie classique qui permet à l'encadrement d'accéder à la situation de classe régnante (ses organisations représentatives exercent le pouvoir d'Etat en lieu et place de la bourgeoisie) dans le cadre d'un compromis général entre bourgeoisie et prolétariat dont l'encadrement est le maître d'œuvre en tant qu'il assure la direction du mouvement ouvrier ;

    - sa variante "révolutionnaire", dont le léninisme (le bolchévisme) constitue la forme classique, qui permet à une fraction de l'encadrement d'accéder à la position de classe dominante après avoir exproprié bourgeoisie et aristocratie foncière : de devenir "capitaliste collectif" dans ce qu'il a été convenu d'appeler (sans doute improprement) un "capitalisme d'État".

     

    Dans ces conditions, on comprendra aisément les difficultés, bien plus les réticences du marxisme classique à admettre la nature de classes de "couches moyennes salariées" : son aveuglement et son mutisme à cet égard ont participé de l'œuvre de camouflage de l'encadrement dans son OPA historique sur le mouvement ouvrier.

     

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