• Antiproductivisme ?

    FAUT-IL LUTTER CONTRE LE PRODUCTIVISME ?

    REFLEXION SUR LES CONCEPTS DE LA PRODUCTION ET LEURS ENJEUX SOCIAUX ET POLITIQUES

     

    I INTRODUCTION

    Il apparaît important, au regard de la crise écologique et de la reconnaissance des limites naturelles de la planète, de s’interroger sur la place occupée par les activités de production dans les sociétés industrielles technologiquement avancées. Cette interrogation, soulevée par les mouvements écologistes depuis plus de 50 ans, entretient néanmoins certaines confusions, qu’il conviendrait de clarifier. La première est celle définie dans l’article « Société de Consommation ou Société Marchande ? », qui consiste à développer une critique de la consommation ou une critique de la dynamique marchande. La seconde, figurant dans la conclusion du même article, consiste dans une réflexion sur le rapport que nous entretenons avec la nature et ses conséquences. Elle repose sur les implications du choix d’une une vision anthropocentrique et utilitariste, ou d’une vision interactionniste et partenariale (Marcuse, Kovel). La troisième confusion entretenue dans la critique écologiste, qui sera développée dans cet article, concerne ce que l’on nomme généralement la « critique du productivisme ». Il apparaît en effet que la confusion dans les termes employés dans ce débat n’aide pas toujours ses participants à discerner les enjeux et les conséquences politiques qui le structurent. Cet article aura donc pour objectif d’aborder plus en détail le langage et les concepts utilisés pour aborder la problématique de la production et ses limites, pour ensuite replacer la manière dont ces termes se composent et s’inscrivent dans des visions et des projets politiques sensiblement différents, et parfois totalement contradictoires.

    II DEFINITIONS

    Pour entamer cette réflexion, nous commencerons par fixer du sens à quatre concepts qui sont souvent amalgamés, entremêlés, à tord, dans la critique écologiste. Les trois premiers concepts sont ceux de production, de productivité, et de productivisme. Nous ajouterons ici un quatrième concept. En effet, si productivisme provient de productivité, il n’existe pas de concept pour signifier la dimension exaltée de la production. Ainsi, pour signifier cette dimension, nous emploierons le terme « productionnisme ».

    1 Production

    La production est généralement entendue comme action de transformation d’une ressource en un bien d’usage par le travail de l’Homme. L’activité Humaine de modification de la nature constitue donc le facteur déterminant de la production. Cette définition initiale de la production est exclusivement matérielle. Or dans les sociétés humaines se développent également des activités immatérielles, que l’on qualifie également de production (savoirs, services, organisation, administration).

    2 Productivité

    La productivité est le moyen de produire un bien, ou une série de biens, de manière plus efficace, c'est-à-dire plus rapidement et avec une moins grande dépense d’énergie (humaine et non humaine). Elle inclut pour cela les techniques, les machines, les méthodes et les formes d’organisation du travail. La finalité de la productivité est donc l’économie de temps. L’augmentation de la productivité est aussi nommée « croissance intensive », par opposition à l’augmentation de la production, sans gains de productivité, qui est nommée « croissance extensive ».

    3 Productivisme

    Le productivisme peut être défini comme une démarche visant à accroître constamment les gains de productivité, et au final à atteindre une productivité maximale. Il convient de préciser, comme nous l’avons expliqué à propos de la différence entre croissance « croissance intensive » et « croissance extensive », que cette démarche n’implique pas nécessairement une augmentation de la production. En effet, avec des gains de productivité, il est possible : soit d’augmenter le volume global de production, auquel cas la « croissance intensive » s’accompagne d’une « croissance extensive » (Il s’agit de réduire le personnel dans les premières unités de production, et d’employer une main d’œuvre disponible dans de nouvelles activités productives, autrement dit, de créer de l’emploi) ; soit de diminuer le temps de travail par tête. Le productivisme constitue par conséquent un moyen permettant soit de produire au maximum et de diversifier à l’infini les activités humaines, soit de réduire le temps de travail à son minimum.

    4 Productionnisme

    Pour distinguer la démarche visant réduire le temps de travail de celle visant à produire au maximum et a diversifier indéfiniment les activités de production, nous parlerons, à propos de la seconde, de « productionnisme ». Le productionnisme, qui est une démarche visant à accroître indéfiniment la production, implique nécessairement du productivisme à un certain degré. En effet, si tout le monde est employé à plein temps, il n’y a pas de possibilité de produire davantage, et de diversifier les activités de production, par conséquent, les gains de productivité, deviennent une condition nécessaire de l’augmentation du volume global de production. A l’inverse, comme nous l’avons déjà expliqué, le productivisme, n’implique pas nécessairement le productionnisme, mais laisse le choix entre cette alternative et celle de la réduction du temps de travail.

    III LES ENJEUX SOCIAUX ET POLITIQUES : PRODUCTION MATERIELLE ET TEMPS DE TRAVAIL

    1 Liberté et Nécessité

    L’analyse des concepts des concepts de production et de productivité à laquelle nous venons de procéder a permis de mettre à jour le fait que si le productionnisme n’a d’autre fin que l’augmentation constante du volume global de production, le productivisme, quant à lui, consiste en la réduction du temps de travail, qui devient par la suite un moyen pour d’autre fins, à savoir le développement du productionnisme ou le développement du temps libre. Le premier enjeu de la critique sociale et politique de la place et de la forme de la production matérielle dans la société est donc la réduction du temps de travail, que Marx définissait d’ailleurs comme condition première de la liberté. Le second enjeu de cette critique réside dans la prise en compte des limites naturelles de la planète. On se situe alors dans deux registres de critiques différents. Le premier, ayant pour finalité le développement de la liberté, s’inscrit dans une logique de progrès et d’émancipation. Le second, s’inscrivant dans une approche pragmatique, prend en compte la question de la nécessité matérielle, et fait appel à une logique de responsabilité. Or cette tension entre aspiration à la liberté et responsabilité quant aux nécessités matérielles constitue une dimension fondamentalement structurante en ce qui concerne les positionnements politiques. Cette tension s’inscrit notamment au cœur des prises de position des organisations politiques en ce qui concerne les visions de la Nature et la Science (« les variables des positionnements politiques », in ESPRIT-CRITIQUE-REVOLUTIONNAIRE, revue n°3 : élections 2012 et perspectives).

    2 Nature et Science

    La question du rapport liberté nécessité implique généralement un postulat à l’égard de la Nature et de la Science. Soit on considère leurs possibilités comme infinies, soit on reconnaît leurs limites, et par conséquent leur finitude. S’il existe actuellement une tendance à reconnaître les limites naturelles des modes de production scientifiquement et technologiquement avancés, il n’existe par contre pas de consensus en ce qui concerne les limites de la science. Certains pensent que la science n’est pas en mesure de résoudre les problèmes posés par les sociétés industrielles productionnistes, d’autres estiment que la résolution de ces problèmes est scientifiquement possible à condition que l’on donne à la science les moyens (financements, infrastructures et dispositifs technologiques, co-opération renforcée entre les chercheurs) d’y parvenir. Certes, en mettant en place toutes les conditions imaginables, on renforce la possibilité de la découverte, cependant, l’histoire des découvertes scientifiques démontre que celles-ci sont souvent affaire d’événements involontaires, aléatoires, et qu’il est par conséquent difficile d’anticiper, de planifier, l’instant de leur apparition. On ne dispose par conséquent d’aucune garantie, même avec les conditions les plus favorables, qu’une solution scientifique puisse intervenir en temps voulu. Si l’on en suit ce raisonnement, tout projet émancipateur s’appuyant principalement sur le développement scientifique et technique paraît chimérique, et il apparaîtrait plus raisonnable de se ranger du côté des pessimistes à l’égard de la science, de ceux qui souhaitent un abandon de tous les progrès scientifiques et techniques. Cependant, on oublie alors de prendre en compte l’existence des acquis scientifiques peu médiatisés, méconnus du public, mais dont  une certaine synthèse pourrait constituer la solution aux problèmes scientifiques des sociétés industrielles. L’attitude la plus raisonnable serait par conséquent celle qui prend connaissance des réalisations scientifiques et techniques connues et moins connues à un moment donné, qui actualise régulièrement ses informations, et se donne parallèlement les moyens de favoriser l’émergence de nouvelles découvertes scientifiques. Cette disposition permettrait en effet de résoudre les problèmes technoscientifiques d’un moment donné avec les solutions immédiatement disponibles à ce même moment. Elle permettrait de se donner les moyens de gagner du temps afin de favoriser d’autres découvertes permettant de trouver de meilleures solutions pour régler les problèmes récurrents, et de dégager de nouvelles possibilités d’émancipation de l’Homme à l’égard des contraintes de l’existence. A cela, il convient également d’ajouter que, quelques fois, le non agir peut constituer une solution préférable à l’intervention technique systématique, et que les problèmes qui apparaissent comme des problèmes techniques, sont à la fois techniques, mais aussi traversés par des dimensions sociales et politiques. Ainsi, plutôt qu’une solution technique systématique, la solution aux problèmes sociaux et écologiques d’une société peut être de nature sociale et politique.

    IV POSTTIONNEMENTS POLITIQUES SUR LA QUESTION DE LA PRODUCTION

    1 Les « prométhéens » : partisans du productivisme et du productionnisme, de l’économie intensive et extensive

    Les premiers partisans d’une logique de production intensive et extensive sont les capitalistes dans leur grande majorité. L’impératif de maintient – voire d’augmentation – du taux de profit implique la nécessité pour les capitalistes de s’approprier, de privatiser et de vendre sans cesse. Il implique l’intensification de la production afin de réduire les couts de production, ainsi que l’extension constante des marchés tant sur le plan géographique que de la nature des activités de production (biens de première nécessité, biens de loisirs, services administratifs, services de loisirs, biens et services de communication, biens « écologiques », services « écologiques », loisirs « écologiques », etc.). La dynamique marchande du capitalisme constitue le fondement du productionnisme du point de vue de ses agents.

    Cependant, il existe des courants politiques productionnistes, qui ne sont pas nécessairement capitalistes. C’est le cas des communistes « prométhéens », c'est-à-dire ceux qui souhaitent une société d’abondance croissante, sur le plan matériel comme immatériel. Ce courant est à distinguer de l’expérience historique de l’URSS, c'est-à-dire d’un capitalisme d’Etat s’inscrivant dans une logique de concurrence avec les USA. L’utopie prométhéenne conduit logiquement à adopter une posture productiviste. La productivité est alors mise au service d’une logique extensive afin d’augmenter le degré d’abondance de la société. Les économies de temps sont alors employées, non pour que le temps de travail de chacun diminue, mais à la création de nouvelles activités productives.

    Ainsi, le productionnisme peut fonctionner, au niveau idéologique, sans le capitalisme. Le capitalisme constitue donc un amplificateur, un accélérateur, une motivation supplémentaire du productionnisme, dont la motivation première provient de l’imaginaire « prométhéen ». Les postures capitalistes et communistes « prométhéennes » ont en commun, généralement, d’envisager la Nature comme une chose à disposition de l’Homme, une ressource sans limite, mais aussi comme un ennemi qu’il faut dompter, maitriser, dominer. Elles développent également une croyance en une science providentielle, c'est-à-dire une science qui peut avoir réponse à tout, en temps voulu, pourvu que l’on y mette les moyens. Tout comme la Nature, ces postures « prométhéennes » considèrent la connaissance scientifique comme sans limites.

    2 Les partisans de l’anti-productivisme et de l’anti-productionnisme

    Il existe deux types de partisans d’une décroissance qui impliquerait à la fois une diminution de la production et de la productivité : les primitivistes (par exemple John Zerzan) et les décroissants d’influence malthusienne, partisans d’un retour à un capitalisme initial. Ces deux courants ont en commun le fait de reconnaitre les limites naturelles auxquelles se heurtent les sociétés industrielles et partagent également un certain pessimisme à l’égard de la science (Jonas, Ellul). Ces conceptions s’accompagnent également, le plus souvent, de postulats sur l’authenticité de la vie. Elles reflètent généralement une vision sacralisée de la Nature et du Cosmos. Pour ces courants de pensée, nos sociétés se portent mal parce qu’elles ont rompu avec un équilibre naturel, une harmonie spontanée entre l’Homme et la Nature.

    Les primitivistes partagent une volonté de rupture radicale avec toute forme de technique, de domestication de la nature, voire de civilisation. A l’intérieur du primitivisme, il existe des courants de pensée optimistes, qui estiment que la qualité de la vie serait améliorée par la régression de l’homme au stade animal (Zerzan), et des courants plus pessimistes, voire misanthropes, qui envisagent l’Homme comme une espèce nuisible, destructrice du fait qu’elle est aveuglée par son désir de domination et de toute puissance (Kaczynski).

    Les partisans d’un retour au capitalisme initial envisagent quant à eux un déclin de la production par le déclin de la productivité. Il s’agit d’un retour à des modes de production moins énergivores, utilisant l’énergie Humaine et Animale plutôt que l’énergie électrique et thermique. Cette décroissance de la productivité entrainerait une diminution de la production, mais aussi le recentrement des activités humaines vers une production de première nécessité. Dans ce contexte, l’Homme travaillerait toujours autant, le travail serait plus rude, et la répartition sociale de la production demeurerait inégalitaire.

    Au nom de la nécessité écologique, ces deux courants font l’impasse à la fois sur le bien être, l’égalité et la liberté. Ils dissolvent cette dernière dans le choix des systèmes de contraintes déterminés considérés comme marginaux ou immuables.

    3 Les  anti-matériels, pro-immatériel

    Certains courants écologistes développent une critique du productionnisme qui se limite à la production matérielle. Cette posture anti-matérielle est souvent traversée par un imaginaire considérant la connaissance, ou la spiritualité, comme supérieures à la matérialité. En ce qui concerne les courants religieux, ils considèrent souvent le rapport à la manière comme inauthentique, tandis que le rapport au sacré constituerait le véritable sens de l’existence. Comme l’expliquait Bakounine, dans Dieu et l’Etat, ces courants de pensée, très influencés par la culture chrétienne, développent un matérialisme vulgaire. Ils considèrent la matière comme quelque chose de vile, de bas, de dégradant. Cette conception n’a rien à voire avec le matérialisme de gauche, qui, lui, s’attache à formuler l’interdépendance entre le matériel et l’immatériel, et considère l’immatériel comme forme de réflexion de la matière sur elle-même (mode de pensée que l’on retrouve, entre autres, chez Spinoza et Marx). Mais la posture d’opposition à la surproduction matérielle est également le fait de courants matérialistes de gauche. Comme il s’agit, dans le matérialisme de gauche, de penser l’Homme et la Nature comme vivant en interaction constante et ne pouvant exister l’un sans l’autre, l’auto-limitation des désirs de l’Homme, et la limitation des rythmes de la Nature, trouvent leur cohérence dans une éthique de la préservation mutuelle. Limiter la production matérielle revient ainsi à entretenir une relation plus chaleureuse et pacifique avec la Nature, et par conséquent entre les Hommes qui vivraient alors dans un monde plus paisible, moins menaçant matériellement, et par conséquent plus paisible et moins menaçant socialement.

    Si ces courants de pensée, pour des raisons radicalement différentes, remettent en cause la société industrielle, mais ne remettent pas en question la post-industrialisation, c'est-à-dire le développement croissant de la production immatérielle. Pour ces courants, la production industrielle pourrait très bien décroître, jusqu'à un certain niveau, tandis que la production immatérielle augmenterait. Cette réflexion comporte en elle une certaine pertinence du fait de la crise écologique. En effet, pour parvenir à résoudre les problèmes écologiques liés aux modes de production de nos sociétés, il y aura un besoin croissant de recherches, de formations, d’informations, que ce soit sur le plan des science « dures » ou des « humanités ». De plus, si l’on souhaite que la période de transition écologique soit la plus démocratique possible, il faudrait que chaque citoyen puisse développer un niveau de connaissance suffisant pour être en mesure de se prononcer de manière responsable sur les choix technologiques à adopter. En outre, une telle démarche nous conduirait vers une société hyperscientifique. Le risque d’une hyperscientifisation résiderait alors dans le renforcement de la tendance qu’ont nos sociétés à s’enfermer dans une pensée pragmatique fermée, ou ne se poseraient plus de débats sur le sens et le rapport à l’existence. Une telle société tomberait dans le piège de l’unidimensionnalité (Marcuse, L’Homme Unidimensionnel), c'est-à-dire d’une société close, ne réfléchissant plus sur elle-même, mais s’occupant exclusivement à résoudre des problèmes techniques ponctuels. Cette perspective pourrait d’ailleurs mettre en péril à la fois le développement de la science et de la société, dans la mesure où l’on connaît l’influence de l’imaginaire dans la stimulation intellectuelle de la découverte et le renouvellement des paradigmes scientifiques.

    Cette posture inclut par ailleurs des courants radicalement opposés sur le plan économique, mais qui partagent la vision d’une société cognitive. Dans le cadre du capitalisme, cette posture conginitiviste signifierait qu’a l’exploitation de la force physique de travail, qu’elle s’intensifie ou non,  s’ajouterait l’intensification radicale de l’exploitation de l’intellect en vue de l’augmentation du taux de profit. A Gauche, on retrouve entre autres Tony Negri et les auteurs de Multitudes, partisans d’un Communisme Cognitif. Ces auteurs, contrairement aux partisans du capitalisme cognitif, ont au moins pour mérite de formuler cette proposition cognitiviste dans perspective de démarchandisation abolitionniste de l’exploitation intellectuelle, c'est-à-dire dans une perspective favorable au développement de la gratuité. Néanmoins, le problème du développement de la production immatériel est que, dans nos sociétés, l’immatériel circule grâce à des supports matériels. Ainsi, une société qui sur-développerait son activité immatérielle devrait également considérer, parallèlement, le coût écologique impliqué par le développement de ces supports. Pour que cette démarche soit efficace sur le plan écologique, il faudrait que les partisans de cette position revendiquent parallèlement l’abandon des pratiques d’obsolescence volontaire des supports matériels et encouragent, au contraire, les démarches allant dans le sens d’une durabilité programmée.

    4 Les anti-productionnsites productivistes

    La posture anti-productionniste productivisme reconnaît d’une part les limites de la capacité productive de la Nature et la dégradation causée par le productionnisme, et d’autre part les limites des sciences et techniques, dans leur capacité immédiate, à résoudre ces problèmes. Prenant acte à la fois du caractère événementiel des découvertes technoscientifiques et de l’urgence écologique, les partisans de cette posture préfèrent s’appuyer sur des découvertes réelles plutôt que sur l’espérance de découvertes providentielles. Ils rejoignent sur ce point les postures anti-productivistes anti-productionnistes, mais s’en distinguent par le souhait de conserver un niveau de développement technologique avancé et un niveau élevé de productivité. Leur démarche consiste davantage dans un réajustement et une rationalisation écologique des modes de production plutôt que dans leur abandon.

    L’anti-productionnisme productiviste regroupe par ailleurs deux sous-postures radicalement différentes et opposées, en ce qui concerne la question sociale.

    La première sous-posture est celle des capitalistes malthusiens. Il s’agit d’un capitalisme qui opèrerait une sélection sociale de ceux qui auraient accès à un certain mode de développement, tandis que les autres devraient subir une décroissance forcée. La production diminuerait du fait qu’elle serait réservée à une élite sociale de plus en plus restreinte, tandis que les gains de productivité liés à l’emploi des techniques et des technologies de production seraient conservés au profit de cette élite sociale. Ceux qui ne feront pas partie de cette élite sociale subiront une régression forcée. Ils seront contraints au travail non productif, verront leurs journées de travail augmenter, la dureté du travail s’amplifier, n’auront plus de retraite, et devront composer sans les systèmes de santé. Cette logique de la décroissance marquerait le retour à une certaine forme de féodalisme, un nouveau moyen age pour le peuple, qui se retrouverait alors impuissant face à des fiefs technoscientifiques imprenables, très avancés en matière de dispositifs de contrôle social, de sécurité, d’armement. Il ne s’agit là d’ailleurs que d’une accentuation de certaines tendances du capitalisme actuel. En effet, les politiques pseudo-développementalistes en Afrique témoignent déjà d’un monde à deux vitesses. Les dispositifs de contrôle social, sécuritaires et militaires sont déjà très développés. De plus, on constate également des phénomènes de ghettoïsation des très riches, qui se réfugient dans des quartiers-forteresses haute sécurité. Ce qui différencie encore nos sociétés de ce modèle est que le capitalisme d’aujourd’hui, qui s’enferme dans l’illusion d’une possible croissance illimité, a besoin d’étendre sans cesses ses marchés pour ne pas s’effondrer. Ainsi, il lui est nécessaire de produire massivement, afin de pouvoir alimenter la dynamique marchande, sans laquelle la ponction capitaliste est impossible. Mais il est bien évident que les capitalistes, traversés par une représentation de l’existence comme lutte de tous contre tous, impliquant une sélection naturelle, ainsi qu’une sélection sociale au mérité, préfèreront un tel scénario à l’effondrement de leur modèle économique. Ce processus de décroissance, dans le cadre du capitalisme, impliquerait, comme Marx l’avait déjà analysé, le déclassement de certaines élites économiques. Cependant, comme l’Histoire l’a déjà démontré, la réaction de ces élites n’est pas nécessairement d’adopter la cause du prolétariat, mais réside dans la tentative d’unir l’élite en déclin et la classe opprimée dans des fictions transcendantes telles que le « peuple », la « nation », la « patrie ». Ce scénario implique par conséquent le risque de retour d’Etats nationalistes et fascistes pratiquant à la fois une terrible répression intérieure, et s’engageant dans de nouvelles guerres impérialistes. Cette phase aboutirait à la recomposition d’un empire, ou de plusieurs petits empires, technologiquement très avancés, en mesure soit d’éliminer la masse « surnuméraire » pour jouir de manière exclusive des ressource de la planète, soit d’exploiter la masse à son profit.

    La seconde sous-posture productiviste anti-productionniste, qui est à l’antipode de celle décrite précédemment, est celle des Socialistes Ecologistes. Il s’agit d’une posture qui recherche le maximum de productivité, couplé d’une diminution de la production, et dont la réduction du temps de travail permettrait la répartition du travail entre tous les Hommes, et à l’individu de s’épanouir parallèlement dans des activités libres. Plutôt que de rechercher le plus haut niveau de développement pour une minorité et de contraindre le reste de population au sous-développement, le socialisme écologique recherche un compromis, une harmonisation entre développement technologique, égalité sociale, liberté individuelle et limites naturelles. Cette sous-posture inclut d’ailleurs deux positions. Celle, minoritaire, des utopies collectivistes de l’abolitionnisme du travail, et celle majoritaire et plus modérée, qui consiste en une posture plus modérée, qui considère qu’il y a un besoin, parallèlement à la diminution de la production de biens, notamment de loisirs, à l’amélioration de leur durabilité, à leur adaptation a des modèles énergétiques durables et renouvelables, et a des formes sociales collectivisées, d’une croissance en ce qui concerne le secteur social et les systèmes de soins. Tandis que la posture abolitionniste du travail considère la fin du travail comme objectif unique, au risque d’oublier le besoins humains en ce qui concerne sa santé, son épanouissement et sa conciliation avec les exigences de la Nature, la posture plus modérée tente quant à elle de concilier un processus de libération et une attitude responsable en ce qui concerne les conditions de préservation mutuelle des Hommes et de la Nature.

    V LES LIMITES DU PRODUCTIVISME

    Le productivisme, en soi, s’avèrerait une voie positive. Les gains de productivité permettraient une réduction massive du temps de travail. Cette perspective permettrait par conséquent la libération de temps pour l’autogestion de la production et la participation politique de chacun à la construction de la société, pour la réalisation des impératifs de la vie quotidienne, pour l’amour et l’amitié, ainsi que pour s’adonner à des activités ludiques et réalisatrices, telles que l’art, le savoir, le sport. Cependant, pour que cette perspective productiviste puisse être considérée comme une voie à suivre, elle doit néanmoins être soumise à l’évaluation, tant sur le plan matériel que sur le plan social.

    1 Limites matérielles : épuisement des énergies, des sols, pollution, réchauffement climatique  

    Les premières limites du productivisme résident dans ses fondements et ses conséquences matérielles. Le productivisme, pour perdurer, doit développer une forme qui soit durable sur le plan écologique. Il est par conséquent nécessaire de prendre en compte la nécessité, pour les sociétés présentes et à venir, de réparation des dégâts causés par les modèles productionnistes à la Nature (appauvrissement des sols, pollution de l’eau, de l’air et des sols, destructions d’écosystèmes). Il devra également tenir compte des impacts du réchauffement climatique, et développer un mode de production moins polluant et adapté aux exigences de réduction de l’emprunte écologique. Il devra de plus poursuivre la recherche d’énergies renouvelables et se diriger vers des modèles moins énergétivores. Il devra donc opérer une rationalisation de ses fondement scientifiques, afin de prendre en compte ces impératifs écologiques dans l’évaluation de son degré de productivité, donc être repensé sur le long terme et non dans une logique hyperproductive à court terme, et dont les conséquences seraient l’impossibilité de maintenir la possibilité ultérieur d’un mode de production productif. Enfin, il devra veiller à augmenter la durabilité des appareils de production, que ce soit au niveau de la conception que du soin à leur apporter afin de les préserver dans le temps.

    2 Limites sociales

    Les limites du productivisme résident ensuite dans ses implications sociales. En effet, Le productivisme implique deux facteurs principaux : le travail humain et le travail des machines. Les gains de productivité peuvent donc s’appliquer à chacun de ces facteurs. En ce qui concerne les machines, les gains de productivité prennent leur source dans le perfectionnement technique, mais aussi dans le développement de l’automatisation. Pour cette dernière, si la quête de l’automatisation maximale se justifie en fonction de l’impératif de libération de l’Homme à l’égard de la nécessité, il est néanmoins nécessaire réfléchir sur les implications de ce développement de automatisation en ce qui concerne la nécessaire intervention de l’Homme dans la mise en place et l’entretien de ce processus, mais, et surtout, en ce qui concerne le travail intellectuel. Il est en effet difficilement envisageable que le travail intellectuel puisse être remplacé par des machines. Si les systèmes d’intelligence artificielle se développent au-delà de ce que l’on peut imaginer, ils restent néanmoins dépendants, en tant que systèmes positifs (non dialectiques), des paramètres initiaux que l’Homme lui attribue lors de leur conception. Les « machines intelligentes » sont capables d’effectuer des simulations en fonction des données dont elles disposent, mais elles sont incapables d’inventer des données, des indices de mesures. Elles sont en réalité incapables de créer ou d’innover sur le plan de imaginaire et symbolique. Elles sont par conséquent incapables de conceptualiser, de nommer des choses, de les interpréter, de leur donner du sens. La production culturelle est en effet un phénomène typiquement humain et social. Si certaines dimensions techniques du travail intellectuel pourraient être automatisées, le fond du travail intellectuel, en lui-même, c'est-à-dire ses dimensions culturelles, philosophiques et politiques, restent et resteront le fait de l’Homme, et aucune machine, si performante soit-elle, ne pourrait s’y substituer. De plus, le travail intellectuel, tout comme le travail matériel, implique un besoin de formation. Ce besoin de formation est d’autant plus important en ce qui concerne le travail intellectuel, du fait qu’il suppose la conservation, la transmission, l’assimilation et le renouvellement constant de nombreux savoirs. Il présuppose donc, parallèlement à la réduction du travail matériel, le développement croissant du travail immatériel. Ceci est d’ailleurs d’autant plus vrai, comme il a été évoqué dans la partie précédente sur les postures anti-matérielles pro-immatérielles, dans le contexte d’une société qui se lancerait dans la course à la découverte scientifique du fait de l’urgence écologique.

    En ce qui concerne le travail humain, le productivisme comporte deux dimensions. Tout d’abord une dimension positive, qui libère l’Homme de la dureté du travail et permet la réduction du temps de travail. Ensuite, une dimension négative, qui consisterait à imposer des rythmes de travail effrénés aux travailleurs. Cette démarche aurait pour conséquence le développement de stress et de malaise au travail, d’augmenter les risques de maladie et d’accidents, et de mettre en place une nouvelle concurrence et des formes de stigmatisation et de répression en ce qui concerne les rythmes de production. Ce type de productivisme entraînerait des effets inverses aux fins auxquelles on souhaiterait le voir œuvrer, c'est-à-dire l’amélioration du bien être tant collectif que personnel. Dans ce cas, la poursuite de la réduction du temps de travail par la réduction de la productivité n’aurait pas de sens. Or si on atteint un degré de réduction du temps de travail radical, il serait possible d’envisager de ré-augmenter quelque peu le temps de travail pour adapter le rythme des cadences aux travailleurs. La diminution des cadences les préserveraient ainsi des risques d’accidents, du stress, de la répression sociale et leur permettrait également de développer de meilleures relations de sociabilité au travail. Le développement de l’automatisation et la possibilité pour les travailleurs de décider de leurs conditions de travail constituent donc les conditions d’une augmentation du bien être social, que ce soit au travail, dans la société, et par conséquent du progrès social.

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