• Changer le syndicalisme pour changer la société !

    Tout les voyants sont au rouge, et pourtant, les luttes sociales peinent à démarrer. Le mouvement social semble à bout de souffle. Le syndicalisme apparaît en perte de crédibilité dans sa capacité à transformer par lui-même la société. Pour que le syndicalisme soit au rendez-vous d’une lutte totale qui n’attend plus que lui, il est nécessaire d’analyser ce qui l’affaiblit et de développer des pistes de dépassement de ses limites actuelles. A contre courant des discours habituels sur les facteurs externes de la faiblesse du syndicalisme, liée à la chronologie des défaites récentes et à l’hégémonie des discours néolibéraux sur l’absence d’alternatives au modèle capitaliste ; nous nous attacherons à mettre en avant plusieurs facteurs, internes au syndicalisme et à sa dynamique, contribuant à son affaiblissement. Nous essaierons, à travers cette analyse, de proposer des pistes de réponse et de dépassement de la situation dans laquelle se trouve actuellement le mouvement syndical.

    1 Image du syndicalisme

    L’image véhiculée par le syndicalisme semble aujourd’hui faire office de repoussoir. Attaqué d’une part par les capitalistes et leurs relais étatiques et médiatiques, par des argumentaires tels que la « prise d’otage » de la population, ou le fait de toujours en demander plus, trop selon les capitalistes, de manifester sans cesse, pour tout et n’importe quoi, d’être, en France, les champions de la grève ; le syndicalisme semble aussi souffrir, du côté des franges opposées à la classe capitaliste, des franges potentiellement les plus combattives, d’une image négative et rebutante.

    1.1 La pompe financière

    Le syndicat est parfois perçu comme une pompe financière. Une fois passée la période de recrutement, parfois stimulante, pleine de discussions, de découvertes, de réflexions, le militant syndical ne vient à la rencontre des adhérents que pour percevoir leurs cotisations, puis on ne revoit plus jusqu'à la date du prochain paiement. Avec l’instauration du système de prélèvements automatique, c’est encore pire, on ne le voit plus du tout. Pas une information sur les droits ou les luttes, le contenu des réunions, des négociations avec le patron. Pour les adhérents, il devient une sorte de percepteur des impôts du mouvement social. Si ces cas sont relativement minoritaires au niveau du syndicalisme, les pires des cas sont généralement perçus comme des généralités, et il est bien évident qu’une telle image du syndicalisme ne contribue pas à susciter l’envie de se syndiquer. Il est donc nécessaire à la fois de remettre en avant la combativité syndicale, de développer des contacts réguliers avec les adhérents, de rendre des comptes sur les actions et leur financement et d’impliquer davantage les adhérents dans la gestion des dépenses du syndicat.

    1.2 La logique d’accompagnement social et de trahison des mouvements

    Tout d’abord, le syndicalisme devient de plus en plus rebutant à mesure qu’il s’inscrit dans une logique d’accompagnement social, de partenaire négociant avec l’Etat et du capitalisme. Les syndicats d’accompagnement social s’inscrivent dans une logique selon laquelle, dans le contexte de récession et d’austérité actuel, il est préférable, non de gagner des miettes, mais de limiter les pots cassés. De ce fait, ils œuvrent, volontairement ou non, à limiter la combattivité des mouvements, à faire avorter les luttes sociales d’ampleur, et par conséquent, à la trahison du mouvement. Les équipes syndicales combattives doivent ainsi poursuivre leur action de dénonciation des trahisons syndicales, se tenir prêtes à favoriser le contrôle des décisions stratégiques par la base et à œuvrer au débordement des directions lorsque celles-ci jouent de leur autorité pour aller s’installer sans consultation à la table des négociations.

    1.3 Le carriérisme bureaucratique

    La logique d’accompagnement social induit, et renforce, le problème du carriérisme bureaucratique au sein du syndicalisme. Si certains syndicalistes adhèrent subjectivement à la logique du capitalisme, d’autres s’y résignent et se trouvent entrainés dans un processus de carrière. Qu’il s’agisse d’une carrière exclusivement syndicale ou d’une passerelle vers une carrière en tant que responsable politique ou dans des thnik tank, ils demeurent prisonniers d’une installation confortable et symboliquement valorisante, au moins pour eux-mêmes et dans un réseau restreint. Ils n’ont plus d’intérêt à renverser le capitalisme, ou, à minima, à le contester radicalement. La faiblesse de la combativité syndicale étant un élément constitutif de la possibilité de dialogue social, un rapport de force trop important du mouvement syndical aurait pour conséquence, pour ces syndicalistes, de s’attirer les foudres de la classe capitaliste, qui rompraient avec eux la logique de dialogue. Si tel était le cas, leur carrière de bureaucrate syndical serait ruinée. Par anticipation et auto-préservation, la direction d’un tel syndicat pourrait se séparer d’une série de bureaucrates combattifs. On en arriverait alors au même résultat, qui serait la fin de la carrière syndicale. Ainsi, carriérisme et combattivité ne font pas nécessairement bon ménage. Le syndicalisme dont ainsi rompre avec les logiques de carrière et les phénomènes bureaucratiques qui peuvent se développer en son sein, notamment par la limitation du nombre de mandat consécutifs, la rotation des tâches, et la formation des militants syndicaux, afin de favoriser le partage des prises de responsabilités.

    1.4 La défense de l’emploi qualifié et le corporatisme syndical

    Sous prétexte de défendre de bonnes conditions de travail pour les travailleurs, le syndicalisme, plutôt que de chercher à défendre des intérêts communs à l’ensemble des travailleurs, tombe souvent dans une logique de défense d’intérêts corporatistes, et soutient objectivement une vision élitiste et méritocratique de la société. Cela est surtout vrai pour les syndicats réformistes, agissant comme courroie de transmission de la sociale démocratie, mais ce risque guette aussi les syndicats les plus combattifs. D’une part, il est difficile de syndiquer les chômeurs, les privés de revenus, les précaires, qui bénéficient de faibles revenus, et d’autant plus lorsque ces derniers s’inscrivent dans des logiques d’emploi instables et régulièrement changeantes. Les syndicats sont ainsi majoritairement composés de travailleurs en CDI, et particulièrement de la fonction publique, défendant logiquement et légitimement leurs statuts particuliers. Or, ainsi privée des conditions et des aspirations d’une partie des travailleurs, la conscience collective se trouve ainsi mutilée et affaiblie, et cette structure de classe du syndicalisme affecte la réflexion sur le contenu revendicatif et la transformation de la société. Parfois, cette mise à l’écart de la partie la plus précarisée des travailleurs se traduit par la mise en opposition entre emploi qualifié/non qualifié, CDI/CDD, ou entre différents secteurs. Les organisations syndicales peuvent tendre à défendre les plus favorisés au détriment des plus précarisés. Même des « communistes », censés, comme l’indique leur manifeste, « mettre en avant les intérêts communs à l’ensemble des prolétaires », se sont historiquement rangés du côté d’une certaine interprétation du marxisme, considérant les précaires comme faisant partie d’un « lumpenprolétariat », d’une armée de réserve pour le capital, et donc comme des ennemis de la lutte contre le capitalisme. Une telle vision ne peut conduire qu’à la division de la classe des travailleurs, et ne permet pas d’avancer vers un projet de transformation sociale commun, qui, à travers l’abolition des classes sociales, viserait le développement de l’égalité. Ainsi, c’est à partir de ce projet de transformation sociale, de cette boussole, qu’il est nécessaire de réajuster la formulation des revendications pour reconstruire l’unité de classe.

    1.5 Le pessimisme militant

    Actuellement, on rencontre souvent des militants pessimistes et défaitistes. Plutôt que de pousser les mouvements jusqu’au bout, on entend parler, parfois dès le départ, de défaite prévisible, de démotivation des équipes, d’arrêt du mouvement, de négociations. Or il est bien évident que si les initiateurs, les animateurs des luttes, véhiculent eux-mêmes ce type de discours, cet état d’esprit, la lutte est déjà perdue avant même de l’avoir menée. Dans ce cas, il vaut mieux ne pas s’engager dans des combats perdus d’avance. Au contraire, les militants syndicaux doivent mieux analyser les rapports de force et la manière de les construire, et se préparer, lorsqu’ils se lancent dans des luttes, à les mener jusqu’au bout avec un esprit victorieux.

    2 Rapports hiérarchiques de commandement

    2.1 Le dirigisme bureaucratique

    Le dirigisme bureaucratique consiste dans le centralisme en ce qui concerne à la fois l’analyse critique de la société capitaliste, l’élaboration des contenus revendicatifs, mais aussi les prises de décisions. Il se caractérise par la monopolisation du pouvoir par une petite minorité maitrisant les savoirs experts, les règles formelles, les réseaux de communication internes et externes de l’organisation. Il aboutit, par confiscation autoritaire du pouvoir, mais aussi du fait de la pacification découlant de l’habitude d’être administré, à l’absence de participation de la base militante à l’élaboration du projet et de la stratégie, aux prises de décisions. En définitive, la minorité dirigeante, coupée et hors contrôle de la base militante, est amenée à agir pour son propre compte, en fonction de ses propres intérêts. Les équipes syndicales doivent donc lutter contre ces phénomènes bureaucratiques, œuvrer à développer l’horizontalité de la communication-réseau à l’intérieur du syndicat, au partage et à l’accessibilité de l’information, à l’implication des équipes militantes dans l’élaboration des contenus revendicatifs et des stratégies d’action.

    2.2 La tutelle politique

    Les militants des directions syndicales sont parfois adhérents d’un parti politique. Ils peuvent œuvrer au lancement des mouvements afin de permettre à un parti de faire un score aux élections. Le mouvement syndical, conscient de ce risque, avait pourtant tenté d’en limiter la portée avec la mise en place de la charte d’Amiens. Mais si cette charte cadrait la dimension formelle du non cumul des responsabilités syndicales et politiques, elle ne pouvait se saisir des espaces d’incertitude laissés, dans la pratique, par les logiques de délégation partidaires des responsabilités. Ainsi, un responsable de section d’une organisation sociale démocrate ou marxiste peut très bien placer ses bras droits dans les instances politiques et syndicales, et ainsi diriger ces instances à distance. La porosité entre syndicalisme et politique, et la mainmise des appareils de pouvoir sur les organisations syndicales est assez claire au sein des syndicats réformistes, elle est aussi présente, et tente de s’imposer, au sein de syndicats combattifs. De ce fait, il demeure nécessaire d’agir en faveur de la défense de l’autonomie du mouvement social, et du syndicalisme, par rapport au gouvernement et aux organisations politiques à prétention gouvernementale.

    2.3 Le suivisme de masse et la non-appropriation

    Une partie de l’essoufflement des luttes actuelles semble tenir dans le faible niveau d’auto-appropriation des luttes sociales par ses principaux acteurs. Depuis longtemps déjà, l’auto-appropriation se trouve limitée par la tendance à la délégation et la logique d’administration bureaucratique. D’une certaine manière, la socialisation du rapport à l’Etat, à la politique, à la forme de démocratie, tend à influer sur les modes, la forme et l’intensité des luttes. Plus l’Etat croit et tend à confisquer le pouvoir et les responsabilités à la population, tandis qu’il répond à minima à ses besoins, ou prétend y répondre, plus on constate une forme de désengagement, de suivisme, de pratique délégataire. A défaut de prendre cette tendance à contre-pied et de supprimer ses défauts, le syndicalisme s’est vu entrainé dans cette logique d’administration et de prestation de services. Il ne s’agit pas uniquement d’une conspiration des bureaucrates, ou de l’héritage stalinien laissés par le PCF lorsque celui-ci contrôlait la CGT. Les syndicalistes de bonne foi, combattifs, souvent emportés par leurs convictions, leur éthique du progrès ou de la justice sociale, peuvent à la fois, et on ne pourra leur reprocher, être tentés de devenir des prestataires de services ou des administrateurs de bien-être. De même, dans les grands mobilisations sociales, ils peuvent être tentés de prendre les devants, de conduire la lutte. Cette démarche, même si elle est louable, entretient une logique d’action minoritaire, de spécialisation pratique et théorique, d’avant-gardisme stratégique. Au final, le mouvement en pâtit. En effet, plutôt que de favoriser l’intégration des individus dans un mouvement collectif durable, cette configuration entretient la logique postmoderne de l’engagement éphémère, ne durant que le temps de l’intention, ne s’inscrivant pas dans un processus de rupture continue, mais amenant le sujet à reprendre tranquillement le fil de sa vie quotidienne comme si rien ne s’était passé. Ainsi, la reconstruction d’un syndicalisme combattif de masse passe par la réinterrogation des modes d’intégration de l’individu au sein du collectif, ainsi que celle de son inscription dans la durée. Elle passe par le développement, dans les luttes, d’assemblée générales prenant la forme d’espaces de discussion et de délibération communs, non entre seuls délégués syndicaux, mais à la base, entre les travailleurs syndiqués et non syndiqués, des différents secteurs professionnels. Elle y pose encore de multiples questions. Tout d’abord, le fait de favoriser la prise de parole, et ainsi la rupture avec la timidité et les complexe d’infériorité qui peuvent exister, où encore le développement de la capacité d’écoute et d’analyse, tous deux liés à des formes de socialisation de classe. Ensuite, le soutient et l’entraide des militants plus avancés envers ceux qui débutent, afin de valoriser les réflexions et les propositions de ces derniers. Enfin, celle de l’ouverture aux propositions d’action innovantes, impliquant une rupture avec les habitudes pratiques, rhétoriques et esthétiques, des mouvements sociaux, qui tendent à s’installer en fonction des phénomènes d’auto-reproduction et de transmission liées à la socialisation syndicale.

    3 Stratégies de luttes

    3.1 Le manque de convergence

    Une partie de l’inefficacité et de l’affaiblissement du mouvement social et syndical tient dans l’éclatement des différentes luttes. Les travailleurs des différentes unités de travail ou des différents secteurs d’activité se mobilisent trop souvent un à uns, individuellement, et manquent ainsi de forces pour peser suffisamment et faire aboutir leurs revendications. A l’inverse, on constate que lorsque les travailleurs se mobilisent majoritairement dans leurs secteurs, ainsi que simultanément dans de nombreux secteurs, ils disposent d’un poids plus important et sont alors en capacité de faire aboutir leurs revendications, de combattre les tentatives de régression sociale imposées par le gouvernement et le patronnât. De ce fait, pour obtenir des victoires sociales, il est nécessaire de développer préalablement une solidarité sectorielle et intersectorielle dans le camp des travailleurs. Cette solidarité, qui se traduit dans l’action par la convergence des luttes, doit se développer dans un premier temps sous forme d’accord de principe en ce qui concerne le soutient mutuel. Mais ce soutient ne peut se limiter à de simples déclarations de solidarité, même si celles-ci font du bien au moral des acteurs des luttes, et tendent à les encourager dans la poursuite de leur combat. Ce soutient, pour parvenir à de réelles victoires sociales, doit se manifester, par exemple, par la mobilisation concrète de tous les secteurs en défense d’un secteur attaqué. Il s’agit là bien entendu du plus haut niveau de développement de la conscience éthique et stratégique du mouvement social. Celle-ci ne pourra être atteinte en quelques semaines ou quelques mois. Elle suppose certainement plusieurs années, mais le processus peut très bien s’accélérer avec le concours de luttes d’ampleur qui se déclencheraient en cours de route. En attendant, le développement d’une solidarité de classe, ainsi que des formes de convergence de luttes, constituent des démarches à poursuivre et à amplifier.

    3.2 La réactivité hétéronome

    L’atomicité des luttes sociales et syndicales n’est pas liée qu’à leur structure interne. Les luttes défensives, contre les réformes imposées pas l’Etat, ne se déclenchent pas en première instance du seul fait des syndicats. Elles sont le fruit de l’agenda Etatique et capitaliste, et manifestent donc la mise en œuvre de son intelligence stratégique. Plutôt que d’attaquer l’ensemble des secteurs professionnels sur des logiques de fonds, l’Etat les attaque un à un, ou s’attaque à l’ensemble de manière graduelle et presque insignifiante. La mise en place de réformes et d’attaques ponctuelles contre certains secteurs professionnels font partie de techniques de gouvernement permettant de diviser pour mieux régner. Cette technique à beau être vieille comme le monde, elle fonctionne toujours aussi bien au niveau de sa capacité d’individualisation et d’affaiblissement des mouvements. Quant à la technique du démantèlement graduel, elle fonctionne du fait que le caractère en apparence insignifiant des attaques fait passer les syndicalistes combattifs pour des râleurs acharnés, paranoïaques, surestimant l’ampleur des mesures antisociales, tandis que la grande majorité des travailleurs éprouve des difficultés à investir une énergie conséquente dans ces luttes du fait de leur faible portée. Cette question de l’ampleur des combats sociaux et du rapport enjeu/quantité d’énergie investie est par conséquent déterminante. Bien évidemment, nul ne sera prêt à investir une immense quantité d’énergie pour un faible résultat. De ce fait, à ce niveau, se pose, contre les offensives néolibérales à l’égard des alternatives au capitalisme (le fameux « There Is No Alternative » de Thatcher), la question de la sortie de la logique du seul refus, de la pure négation, et par conséquent de la ré-inscription des luttes dans un projet de transformation sociale.

    3.3 Les stratégies inefficaces de mobilisations ponctuelles

    Les journées de mobilisation éparpillées, stratégie conduite essentiellement par les forces syndicales réformistes, n’aboutissent généralement à aucune avancée concrète. Leur but essentiel est de générer un élan de colère chez les travailleurs, qui, n’ayant pas abouti au niveau de la lutte, se reportera dans les urnes. Outre qu’il s’agit là de manœuvres politiciennes instrumentalisant les syndicats, ces formes de luttes sont source de découragement, d’épuisement. Du fait, notamment, de la crise économique et des dettes des travailleurs liées aux systèmes de crédit, ces mobilisations sur le temps de travail, impliquant de se mettre en grève, rassemblement de moins en moins de travailleurs, et ont par conséquent de moins en moins de chances de servir d’événements préparatoires permettant d’aboutir à des grèves reconductibles. De ce fait, il est nécessaire, d’un point de vue stratégique, que les syndicalistes combattifs s’opposent à ce type de mobilisations ponctuelles, qui ne font que décourager les travailleurs tout en servant les calculs électoraux des politiciens, et défendent une autre stratégie de construction et de développement des luttes et du déclenchement des grèves.

    3.4 Le manque de planification des luttes

    Les grèves n’échouent pas uniquement du fait d’une plus grande résistance du pouvoir politique, de son inflexibilité, de l’éparpillement et de l’éclatement temporel et sectoriel des attaques sociales, ou des impasses stratégiques du courant syndical réformiste, mais également en fonction de la réactivité immédiate des syndicats, consistant dans le départ en grève systématique. Ce réflexe n’est pas blâmable, cependant, il aboutit à une situation ou les équipes syndicales se trouvent seules à partir en grève, se fatiguent, se démoralisent et s’appauvrissent, perdant parfois inutilement des journées de salaire qui pourraient, pour ceux qui ne finissent pas à découvert à chaque fin de mois, alimenter une caisse de grève en prévision de luttes massives s’inscrivant dans la durée. Afin de préparer de tels mouvements, des grèves reconductibles de masse, plusieurs facteurs sont nécessaires. La préparation des moyens financiers nécessaires pour mener les grèves, dont nous venons de parler, en constitue un premier. Nous pouvons ensuite évoquer la convergence, la coordination des luttes, la montée en puissance du mouvement par des actions de sensibilisation et de visibilité hors temps de travail, le déclenchement de la grève lorsqu’elle est générale et que les conditions nécessaires, d’un point de vue matériel et organisationnel, sont réunies, la détermination d’un agenda de lutte autonomie, indépendant de celui du pouvoir. Cette période de mobilisation, de grève générale planifiée, pourrait par exemple débuter, pour des raisons symboliques autant que climatiques (il fait généralement moins beau et plus froid en automne et en hiver qu’au printemps, ce qui dissuade davantage de se mobiliser) par le mois de Mai, non seulement parce qu’il débute par le 1er Mai, Fête historique des travailleurs, d’ailleurs préparée à l’avance et déterminée de manière autonome par le mouvement syndical, mais aussi en mémoire de mai 68, explosion sociale qui a provoqué la convergence du syndicalisme avec l’ensemble du mouvement social.

    4 Faiblesse du discours critique et des perspectives

    4.1 L’appropriation de la survaleur au détriment du contrôle collectif de l’appareil productif

    La revendication principale, majoritaire, du syndicalisme combatif réside aujourd’hui, et depuis déjà longtemps, non dans l’appropriation et le contrôle collectif des moyens de production, mais dans l’appropriation de la survaleur, du profit capitaliste, par les travailleurs. Si cette revendication demeure légitime, et ne peut être balayée d’un tour de main, du fait qu’elle s’inscrit dans un combat pour plus de justice sociale, d’équité, voir éventuellement d’égalité ; elle constitue néanmoins un piège, un frein dans la progression de la conscience révolutionnaire, c'est-à-dire de ce que devra faire le mouvement social pour parvenir à créer une société égalitaire, soutenable et durable. En effet, au-delà de la simple question du partage des richesses, viennent également se greffer, aujourd’hui, la nécessité de se confronter aux crises de l’économie, aux dégradations biologiques et climatiques provoquées par le mode de production industriel et aux limites de soutenabilité de la production, non seulement déjà atteintes, mais surtout largement dépassées. A ce niveau, focaliser la lutte syndicale sur le seul partage de la survaleur s’avèrera inefficace et mènera le syndicalisme dans l’impasse, le déchirement entre la mise au chômage forcée de millions de travailleurs et celui du suicide social.

    4.2 Crise de la valeur

    L’atomicité économique, la prédation capitaliste et la concurrence marchande, amènent la société à un point où la quantité de valeur-argent produite s’effondre du fait de l’amélioration de la productivité technique. Le travail humain devenant de moins en moins nécessaire en raison des progrès de la productivité technique, un certain nombre de secteurs fondamentaux de la production, insérés dans l’économie marchande, deviennent de moins en moins créateurs de valeur, et donc de moins en moins utiles pour l’économie capitaliste. Il en résulte que ces secteurs de production ferment les uns après les autres du fait de leur manque de rentabilité. Des usines, des machines, sont parfois réquisitionnées par les travailleurs pour un temps pour répondre à leurs besoins, mais la plupart sont laissées en friche, et gardées militairement par le capital au nom du droit de propriété. Les tentatives de créer de nouvelles valeurs par extension et développement de nouveaux marchés, tels que l’économie immatérielle ou la croissance verte, sont vouées à la crise si la production de base n’est plus assurée, si les travailleurs ne peuvent plus satisfaire leurs besoins fondamentaux, s’il n’est plus possible de reproduire la force de travail. De même, du fait de l’existence de la productivité technique, il n’est plus possible d’envisager une réindexation de la valeur sur la production de base, sur la valeur d’usage, comme le défendent les écosocialistes, ou un réencastrement de l’économie capitaliste, selon l’expression de Karl Polanyi, puisque le travail mort ne produit pas de valeur. Il en va de même pour les services publics, assurés par l’Etat et financés par les revenus de la survaleur. Du fait de la crise de la création de valeur argent, la taxation des hauts revenus pour rembourser les dettes, financer le secteur public, augmenter les salaires, le pouvoir d’achat, ne sont que des solutions temporaires, valables à très court terme. Elles peuvent éventuellement être tenables le temps d’assurer une transition rapide vers une sortie du capitalisme, de l’économie marchande. Cependant, à terme, si les travailleurs, qu’ils soient salariés du privé, de l’Etat, ou propriétaires des moyens de production, continuent à s’inscrire dans ce type de fonctionnement, et quand bien même ils se seraient débarrassés de la domination de la classe possédante, ils se heurteront fatalement aux limites systémiques du capitalisme, à la crise de financement des services publics et des secteurs de la production fondamentale. Ainsi, si nous restons prisonniers de l’atomicité économique, de la concurrence et des rapports marchands, soit nous assisterons à la poursuite d’une récession autoritaire du capitalisme, soit à son effondrement dans une crise finale, dont on ne peut connaître par avance l’issue. Dans les deux cas de figure, ce sera une catastrophe pour des milliards de travailleurs. La seule solution consiste à sortir de l’économie, du capitalisme, et de développer des rapports de production et de distribution répondant aux besoins de la société et des individus, émancipés des contraintes de la valorisation marchande.

    4.3 Décroissance

    De même que l’organisation économique capitaliste amène à une crise de la valorisation, son organisation techno-industrielle et l’accélération constante du rythme productif, induit par la concurrence, impliquent un processus de dégradation sanitaire, climatique, une discordance avec le rythme de régénération naturel des organismes, et par conséquent un épuisement des ressources naturelles, dont certaines sont nécessaires à la reproduction de la vie sociale. Du fait de l’atomicité économique et de la concurrence généralisée pour l’appropriation de la survaleur, qui font office de loi, la société capitaliste est en outre incapable d’effectuer une concertation et une coordination suffisante de ses acteurs. Elle ne peut donc opérer une transformation de son modèle de production matériel et énergétique en fonction des impératifs de soutenabilité, de décroissance. Les centres décisionnaires réels ne sont pas les Etats et les sommets politiques internationaux, mais la propriété des actionnaires et dirigeants d’entreprises. Ainsi, dans un monde ou le pouvoir réel est détenu par les dirigeants de l’économie, la politique ne peut être d’aucun secours en termes de transformation technique. La seule utilité possible de l’Etat consiste dans l’accompagnement du capitalisme par des mesures autoritaires. De ce fait, soit le capitalisme entraine la société dans la voie du suicide social, soit il se mute en un autre régime, conservant sa structure sociale hiérarchique et inégalitaire, afin d’opérer une transformation socio-technique autoritaire, au prix de l’exclusion sociale de toute une partie de travailleurs. Ainsi, la nécessaire sortie du capitalisme implique à la fois une transformation radicale des rapports de production et de distribution, mais aussi une transformation technique dépendant de la première. Or les deux ne peuvent s’effectuer qu’en s’émancipant l’égide décisionnaire des capitalistes et de l’Etat.

    4.4 Le contrôle collectif comme solution

    Le point de départ de la transformation sociale demeure le contrôle collectif et démocratique des moyens de production. Ce n’est qu’a partir de cette reprise en main de l’appareil productif qu’il sera possible de décider autrement de son devenir, de réfléchir collectivement et librement aux modalités sociales et égalitaires de rupture avec les processus de surconsommation, de dégradation sanitaire, et de valorisation inhérents au modèle capitaliste. Mais la réappropriation collective et démocratique des moyens de production ne fournir aucune garantie quant à un changement de nature des bases matérielles et sociales, n’implique pas mécaniquement une transition démocratique, autogestionnaire, libertaire, vers le communisme et la décroissance. En cela, ces deux derniers axes ne peuvent ni être écartés, ni mis de côté. La critique et le projet social qui en découle doit se diffuser le plus tôt possible et gagner le maximum de travailleurs, afin de préparer une révolution où l’appropriation collective des moyens de production aura pour but, par la voie autogestionnaire et libertaire, le développement du communisme et la mise en œuvre d’une décroissance.

    5 Le rôle du syndicat

    Le syndicalisme doit bien évidemment rester un outil de défense juridico-légale face au patronnât, et de revendication de meilleurs conditions pour les travailleurs (revenu et pouvoir d’achat, sécurité de l’emploi, couverture santé, retraite, sécurité sanitaire et prévention des risques d’accident et de maladies graves, etc.). Cependant, il ne peut se limiter à ce simple rôle sous peine de s’effondrer avec l’effondrement prévisible du système capitaliste. Les analyses, les révisions revendicatives et stratégiques que nous avons suggérées dans cet article ont pour vocation de faire renaître le syndicalisme révolutionnaire. Cela signifie, d’une part, et nous en avons peu parlé dans cet article, élargir le rôle du syndicat au-delà du simple outil de défense juridique et de lutte sociale. Il s’agirait, par exemple, de rappeler de ce qu’étaient, à leur origine, les bourses du travail, afin de les réactiver ou de développer de formes nouvelles s’en inspirant, c'est-à-dire des espaces de coordination, mais aussi d’entraide concrète, d’éducation populaire, d’organisation de la vie sociale, des activités culturelles et de loisirs. D’autre part, Le syndicalisme, à travers ses réalisations concrètes, ses luttes, ses revendications, doit démontrer qu’il est porteur d’un projet de société différent de celui de l’Etat et de la classe capitaliste, qu’il constitue un outil qui conteste leur légitimité en ce qui concerne la capacité d’organiser la société, un outil qui satisfera davantage les besoins des travailleurs. Enfin, faire renaître le syndicalisme révolutionnaire suppose de se dissocier clairement du syndicalisme réformiste, d’accompagnement de la régression sociale. Il s’agit de regrouper les militants syndicaux souhaitant s’engager dans cette démarche afin de faire connaître davantage cette autre conception du syndicalisme, syndicalisme de lutte et d’autogestion sociale, et d’avancer, en invitant tous les travailleurs à y participer, vers un front syndical de classe, de lutte anticapitaliste, autogestionnaire et révolutionnaire.

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