• Citoyen, Citoyennisme, Désobéissance Civile

    De nombreux mouvements sociaux se sont revendiqués de la citoyenneté, se sont servis de ce terme pour donner de la légitimité à leurs revendications et à leurs actions. On pourrait notamment citer les mouvements des droits civiques aux USA, une certaine partie des associations altermondialistes, les mouvements de désobéissance civile. Plus récemment, c’est le Front de Gauche qui revendiquait cette identité comme forme de contestation. Mais pourquoi choisir cette appellation, que suppose-t-elle, sur le plan de l’idéologie et de la pratique ?

    Qu’est ce que le citoyen ?

    Il est nécessaire de distinguer la citoyenneté en soi de la citoyenneté pour soi. La citoyenneté en soi consiste en un simple état de fait. Il s’agit de la situation de n’importe quel ressortissant d’un état, disposant de papiers d’identité, payant des impôts, travaillant ou recherchant un travail.

    La citoyenneté pour soi se distingue de la citoyenneté en soi car elle implique une forte adhésion aux normes et aux valeurs de la République, de la Démocratie et de l’Etat, ainsi qu’une participation active à la vie de ces institutions.

    Il ne s’agit pas là d’un simple rapport de soumission à l’Etat et à ses institutions. La citoyenneté active se distingue de la servitude (notamment de la « servitude volontaire ») car elle implique une attitude critique vis-à-vis de l’Etat réel. Cette critique s’énonce généralement au nom des principes mêmes que l’Etat est censé défendre.

    Néanmoins, il s’agit bien d’un rapport d’allégeance à l’Etat et à ses institutions, du moins sur le plan formel. Le citoyen actif reconnaît une légitimité à l’Etat et de ses représentants, dont il accepte le principe de souveraineté, et peut même aller jusqu'à le défendre.

    Par conséquent, le citoyen actif en appelle souvent à la raison, et à la bonne conscience du politique. Pour que ce dernier se rende conte de la justesse de ses revendications, le citoyen actif peut aller jusqu'à employer des méthodes radicales, comme par exemple les pratiques de désobéissance civile.

    A travers la volonté de faire respecter les principes Républicains et la volonté de d’amener l’Etat à s’améliorer, à s’humaniser, la logique des mouvements citoyens est donc le renforcement de l’Etat.

    En outre, cette logique citoyenniste est nécessairement réformiste. Elle ne vise pas nécessairement la transformation des institutions existantes, et encore moins des rapports sociaux. Son but principal est la mise en place au sein de ces cadres institutionnels d’un ensemble de dispositifs juridico légaux favorables au progrès social. Le but des mobilisations citoyennes n’est pas de permettre aux gens de faire une expérience, de construire et d’organiser une résistance sociale au pouvoir politique. Les mobilisations citoyennes n’ont pour seul but que la Négociation avec l’Etat.

    L’erreur du citoyen actif est de considérer l’Etat comme une instance neutre, pouvant servir n’importe quelles fins, mais devant servir celles du progrès social. Il est donc logique que ces personnes se tournent au niveau électoral vers des organisations bureaucratiques et réformistes de gauche, tels que le PCF, le Front de Gauche, ou encore EE les Verts.

    Si le « mouvement citoyen » défend des perspectives de changement social profondément justes, sa conception de l’Etat le mène nécessairement à une impasse, comme le souligne, non sans un soupçon de mépris, Alain.C, l’auteur de L’Impasse Citoyenniste.

    Le citoyen et la question de l’Etat

    Les mouvements citoyens, tel que nous l’avons précédemment défini, nourrissent l’illusion qu’il serait possible de changer la société sans transformer la structuration et les institutions du pouvoir, notamment celles de l’Etat. Généralement, il s’agit pour ce mouvement de gagner des luttes défensives, et d’attendre ensuite l’arrivée d’un pouvoir plus conciliant, en mensure de mettre en place des micro-réformes allant dans le sens de leurs revendications.

    En cela, ces mouvements, du moins ceux qui espèrent parvenir à un progrès social réel et global, font preuve d’une extrême inconsistance en terme d’analyse. L’Etat est le garant d’une situation de relative stabilité. Sa fonction est de préserver un rapport de domination établi. Pour comprendre quel est l’objet de cette domination, il suffit d’analyser les points sur lesquels l’Etat fait preuve de souplesse et ceux sur lesquels il fait preuve de fermeté. Les micro-réformes ne constituent pas de réelles victoires sociales, mais plutôt des concessions étatiques, permettant à un gouvernement de s’assurer le soutien de différentes minorités pour les phases de réélection. Elles sont généralement inconséquentes pour le système de pouvoir établi. En cas de besoin, elles peuvent être abandonnées plus facilement. C’est le cas (hélas !) des lois sur l’immigration, le logement, la laïcité et les droits des couples homosexuels. Si ces réformes ne sont pas accompagnées de transformations de fond, de modifications au niveau des structures motrices de la société (la culture, l’économie), elles restent marginales, non déterminantes pour le bon fonctionnement du système (en cela, le Front National n’est pas « anti-système », et son discours « social » n’est qu’un leurre). En ce sens, les moyens que se donnent les mouvements citoyens sont nécessairement inefficaces pour amener le progrès social. Marx l’avait bien compris lorsqu’il a écrit La Guerre Civile en France. Il affirmait en effet que « le prolétariat ne peut pas se contenter de s'emparer de la machine d'État pour la faire fonctionner à son profit : il devra la détruire de fond en comble. ». Certains mouvements citoyens sont conscients du décalage existant entre leur mode de fonctionnement et celui des institutions de pouvoir. Ils semblent bien comprendre qu’il n’est pas possible, s’ils veulent parvenir à leurs fins de prendre le pouvoir et en adopter la logique, le fonctionnement et l’idéologie. Cependant, ils échouent soit par allégeance à l’Etat, et par reconnaissance de la légitimité du corps politique, soit, pour les plus lucides, par impuissance et opportunisme dans les jeux de pouvoir. Ils échouent parce qu’ils considèrent les réformes, qu’il s’agisse de les empêcher ou de les obtenir, comme des fins, et non comme des moyens. Le plus grand intérêt des victoires réformistes n’est pas la réforme en soi. Il réside dans le fait de démontrer que la société, les gens, disposent des capacités de peser sur le cours des choses. Il s’agit ainsi de permettre aux gens de faire l’expérience collective de cette capacité, et de gagner de l’espoir, du courage et de la confiance. Expérience, espérance, courage, confiance et co-opération constituent par eux-mêmes des changements sociaux importants, et peuvent également constituer les bases d’une dynamique de changements sociaux plus conséquents.

    Dans L’Idéologie Allemande, Marx expliquait également : « Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l'action réciproque des hommes... Posez telle société civile, et vous aurez tel État politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. ». On peut ainsi déduire que le changement social implique le changement des institutions et des structures de pouvoir, et que les changements juridico légaux, pour être efficaces, doivent correspondre à des changements socioculturels. Si la société (la communauté des hommes socialisés) n’évolue pas, les institutions politiques conserveront une certaine stabilité, les rapports de pouvoir persisteront. Ce n’est que lorsque la société est véritablement transformée, ou du moins subit des transformations importantes, qu’il se crée un processus d’autonomisation de la société, et un décalage progressif entre elle et le pouvoir en place. L’Etat devient de moins en moins capable d’intégrer la société à son projet et à sa logique. C’est alors que s’engagent des processus révolutionnaires en mesure d’apporter des changements réels.

    L’Etat que défend le mouvement citoyen est celui de la Démocratie et de la République Libérale. Cet Etat et ces institutions ont émergé dans le cadre du capitalisme et des rapports sociaux, de force, de domination qui y existaient. La société civile, tout comme l’Etat Républicain et la Démocratie Libérale, sont les résultantes de la dynamique du capitalisme. En cela, il y a une contradiction forte entre la dynamique du capitalisme, qui produit nécessairement de l’inégalité, de la pauvreté, et du mépris humain, et les aspirations des mouvements citoyens, qui désirent plus d’humanité et de progrès social. Cette contradiction est insoluble pour les mouvements citoyens, car elle implique soit le renoncement à la perspective d’un réel changement social, soit la résignation fataliste le poussant à jouer sans fin un rôle de colmatage, soit de s’opposer à la domination établie, dont l’Etat est le garant, et par conséquent de renverser l’Etat. En cela, le mouvement citoyen devrait renoncer à être un mouvement « citoyen ».

    Le citoyen comme substitut du prolétaire ?

    L’appellation « citoyen », comme sujet d’opposition, fur remis au goût du jour avec le déclin du mouvement ouvrier. Il fallait, pour les partis qui ne pouvaient plus en appeler à la lutte de classe et au prolétariat, une nouvelle identité pour la contestation. Mais avec le choix du terme citoyen, c’est non seulement l’identité, mais aussi l’opposant, la forme, l’objet, et le terrain de la contestation qui ont été modifiés. Ce n’était plus les ouvriers prolétaires contre les patrons capitalistes, mais les citoyens à la fois contre le gouvernement, contre certaines politiques, mais pour l’Etat et ses principes. Le terrain de la contestation n’était plus l’économie et l’usine, mais la politique et la place publique. Enfin, l’objet n’était plus le renversement des rapports de domination et le développement de l’égalité, mais la négociation avec le pouvoir pour que, en fonction de la conjecture, la situation s’améliore un peu ou n’empire pas trop.

    Les Eurocommunistes, notamment PCF qui a « renoncé à la lutte des classes », pour revendiquer une « prise du pouvoir par les urnes » dans les années 70, se sont rendus ouvertement complices de cette mutation. On sait ce que cela à donné : un parti qui se bureaucratise, se moule aux exigences des institutions, ne vit plus que grâce à elle, et s’éloigne progressivement de sa base sociale. Un parti qui de 20% aux élections finit par tomber, lorsqu’il fait cavalier seul, à 1%. Un parti qui ralentit les mouvements sociaux et trahit sa base sociale pour garantir sa place dans les conseils généraux.

    Les mouvements citoyens, quand a eux, ne brillent pas par leur bilan. Emergeants dans une période de forte poussée néolibérale, ils n’ont pas bénéficié d’un rapport de force favorable, et se plaçant dans une position de soumission à l’Etat, lui-même soumis aux lobbies financiers, voire même complice de ceux-ci, ils n’ont pas constitué une subjectivité théorique et pratique suffisamment consistante pour faire face à la situation de crise que nous vivons actuellement.

    Quelle(s) subjectivité(s) pour faire face à la crise et conduire le progrès social ?

    Par conséquent, si la « citoyenneté » est une subjectivité inadaptée pour lutter contre la crise et nous conduire vers le progrès social, nous avons deux solutions. Il s’agira soit de réactiver, sur le plan théorique et pratique, une ancienne subjectivité dont l’offensivité avait fait ses preuves (le prolétariat), soit de permettre le développement de nouvelles subjectivités oppositionnelles, soit, ce qui apparaît plus intelligent, d’opérer une synthèse entre anciennes et nouvelles subjectivités. En effet, au regard des mutations sociales et des enjeux du présent, il n’est plus possible de penser le concept de prolétariat dans les termes dans lesquels il avait été produit à son origine. Les autres subjectivités (notamment celles des années 60-70), en tant que porteuses des promesses de progrès social et d’émancipation, ont quant à elles échouées face à la domination capitaliste, ou s’y sont intégrées lorsqu’elles ne convergeaient pas avec les enjeux de la lutte de classe. Certains pensent qu’il faut attendre ou produire d’autres subjectivités. Mais les subjectivités ne se développent pas à partir de rien. Elles héritent d’une histoire, d’un contexte social, d’expériences et de rencontres à partir desquelles elles se développent. Il faudrait donc permettre la rencontre entre la subjectivité prolétarienne et les nouvelles formes de contestation, afin de permettre aux nouvelles subjectivités oppositionnelles de se développer.

    Quel héritage du prolétariat est-il possible de s’approprier ?

    Pour commencer, il s’agira de lever une confusion. Renouer avec le prolétariat, ce n’est pas renouer avec ce que l’on appelle vulgairement la « culture populaire » ou la « culture prolos ». Ce que nous appelons « subjectivité prolétarienne » se réfère d’une part à une posture radicalement différenciée et antagoniste aux phénomènes d’accumulation capitaliste, à ses acteurs, ses promoteurs, ses chiens de garde et ses appareils. Il s’agit d’une culture de mise en place de ses propres modes d’organisation, d’indépendance vis-à-vis des institutions de pouvoir et des symboles dominants, de solidarité et de prise de décision à la base, d’une culture qui envisage la production en prévision de l’usage, et non du taux profit. Hériter du prolétariat, en ce sens, ce serait penser nos problèmes sociaux non en termes de travailleur/ consommateur/citoyen responsable, mais en terme de « producteurs-usagers » anticapitalistes, solidaires et auto-organisés.

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