• Consommation et Marchandisation

    SOCIETE DE CONSOMMATION OU SOCIETE MARCHANDE ?
    Réflexion sur les concepts de consommation et de marchandise

    INTRODUCTION

    Les mouvements des années 60/70 ont été les fers de lance de la critique de la société de consommation, sur une base d’abord morale et existentielle. Il s’agissait d’une critique de la transformation des modes de vie qui était entrain de s’opérer au sein des sociétés occidentales.
    Deux grands ordres de critiques de la facticité de ces nouveaux modes de vie se sont dégagés. Le premier est celui, maladroit, qui postulerait que la consommation était une perversion de l’« essence », de la « Nature » profonde de l’Homme. Elle y opposait un retour à l’authenticité de l’existence, et par ce biais à l’ordre ancien, dans lequel l’Homme était supposé être en harmonie avec son « essence ». Cette critique, profondément réactionnaire, à été le fait d’idéologies chrétiennes, de mouvements politiques d’extrême droite, mais aussi, étrangement, d’anarchistes technophobes (Kaczynski, Zerzan). Le second ordre de discours était celui qui dénonçait la facticité du discours sur la consommation comme outil idéologique au service de la domination capitaliste. Il s’accompagnait d’une réflexion « matérialiste » et « existentialiste », interrogeant ainsi davantage le « bien être social » du développement technique et industriel (la production et la consommation de masse) au regard des possibilités alternative de « bien être social » (par exemple : la couverture santé universelle, la réduction massive du temps de travail, l’égalité entre tous les Hommes, la démocratie directe), que sur sa conformité avec une Nature de l’Homme qui relevait d’avantage du construit sociohistorique et politique que d’une question d’essence biologique ou mystique. Bien que les deux critiques aient bien souvent été confondues et que de nombreux mouvements soient tombés dans ces travers. L’objet de cette critique n’était pas de défendre un passé idéalisé, une authenticité de l’existence face au développement d’un mode de vie tourné vers la facticité, Il était au contraire question d’engager une réflexion critique sur le développement des sociétés technologiques avancées à partir d’une volonté de progrès social. Il s’agissait alors de poser la question des fins auxquelles pouvait, et devait, servir le progrès technologique. Devait-il servir au développement de la consommation de masse, des moyens de communication publicitaires et de l’industrie du divertissement dans une société fortement inégalitaire, ou devait-il d’abord servir à résoudre les problèmes sociaux, comme par exemple la question de la faim, de la santé, de la pénibilité du travail. C’est également durant cette période que la question des effets de la société industrielle sur la Nature commence à se poser. La compréhension du fait que nous vivons dans un monde fini et limité vient alors s’opposer à l’idéal productiviste d’une consommation sans limite. On comprend également que le mode de production des sociétés industrielles constitue lui-même un danger, du fait qu’il a tendance à dégrader l’atmosphère, et provoque des problèmes conséquents sur le plan de la santé. C’est à partir de ces dimensions scientifiques et techniques que vont s’articuler prioritairement tout un ensemble de revendications qui seront celles des mouvements écologistes.
    Durant les années 60, l’Internationale Situationniste développait une critique de la « société marchande ». Or, pourquoi parler de société « marchande », plutôt que de société de consommation ? Cette distinction sémantique est-elle importante ? Que nous permet-elle de comprendre ? En quoi est-elle utile à une théorie critique de la société ?
    Il nous apparait ici nécessaire, pour comprendre la pertinence de cette distinction, de mener une réflexion sur les concepts de « consommation », de « société de consommation » et de « biens de consommation » d’une part, et, d’autre part, sur les concepts de « société marchande » et de « marchandise ». Cette réflexion nous permettra de nous saisir de la distinction fondamentale entre ces deux approches, et de repenser de manière plus pertinente la critique sociale.

    LA « SOCIETE DE CONSOMMATION »

    I QU’EST-CE QUE LA « CONSOMMATION » ?

    1 Définition du concept de consommation

    La « consommation » consiste en une forme d’usage d’une ressource ou d’un bien matériel qui aboutira à terme à sa destruction. Cette définition comprend l’idée selon laquelle c’est l’usure d’un bien matériel, ou encore l’épuisement d’un ressource, qui détermine le fait qu’il ou elle soit « consommé(e) ». Ainsi, ce n’est pas l’achat qui détermine la consommation, mais le fait qu’un objet ou une ressource soit détruit par l’usage. (Nous reviendrons sur cette distinction dans la seconde partie consacrée à la société marchande. Cette distinction s’avèrera importante pour réfléchir au concept de société marchande)

    2 La consommation est un phénomène biologiquement nécessaire

    Pour survivre, l’Humain, comme de nombreuses autres espèces animales, à besoin de boire, de se nourrir, de se loger, mais aussi, ce qui fait sa spécificité, de se vêtir. Se nourrir implique le fait de détruire une entité matérielle, vivante, qu’il s’agisse d’un animal que l’on abat, que l’on dépèce, que l’on broie, que l’on avale, que l’on digère, ou d’une plante que l’on arrache, et que l’on broie, que l’on avale, que l’on digère également. Il en va de même pour les vêtements. Ils sont généralement composés de textures animales ou végétales, et se dégradent dans le temps, par l’usage, les déchirures accidentelles et le lavage. Idem pour le logement bien qu’il soit le plus souvent composé en partie d’entités minérales. Les logements subissent également des processus d’usure, se dégradent avec le temps. Ainsi, lorsqu'elle est envisagée sur le plan matériel, la condition humaine implique nécessairement une forme de consommation.

    3 La consommation est un phénomène social

    De plus, l’humain est une espèce non seulement biologique, mais aussi sociale. On ne parlera alors non plus d’humain, mais d’Homme. La vie de l’Homme ne se limite pas à ses fonctions élémentaires. Elle implique aussi tout un ensemble d’activités ludiques, d’ordres physiques et intellectuels, techniques et artistiques. Dans ces activités interviennent tout un ensemble d’objets des plus élémentaires (poupées de chiffon, balles, livres, stylos, pinceaux) aux plus complexes (instruments de musique, lecteurs CD ou MP3, ordinateurs). La nature et la fonction des objets dépendent, bien entendu, des sociétés dans lesquelles ces objets apparaissent ou sont introduits. Cependant, les sociétés humaines, dans leur ensemble, ont en commun de produire des objets qui n’ont pas d’utilité sur le plan strictement métabolique, mais qui répondent à une fonction sociale et à un besoin créatif.

    II QU EST-CE QUE LA « SOCIETE DE CONSOMMATION » ?

    1 Si la consommation est un phénomène réellement existant, nécessaire à la condition humaine, peut-on cependant parler de « société de consommation »?

    Comme nous l’avons vu précédemment, la condition biologique et la condition sociale de l’Homme impliquent nécessairement des formes de consommation. Parler de « société de consommation » en ce sens permettrait de décrire une situation objective, réelle de la société. Définir ainsi la société serait un pléonasme et n’aurait pas grand intérêt pour la réflexion et la critique sociale. Nous dirons donc que la société est nécessairement une « société consommatrice », qu’il s’agit d’un état de fait. Le phénomène de la consommation ne sera par conséquent pas abordé sur le plan du jugement moral. Il ne sera pas envisagé comme mauvais « en soi ». On ne retiendra donc pas le critère essentialiste de la bonne ou de la mauvaise essence de la consommation pour formuler une critique sociale. Pour savoir si, et comment, on peut parler de « société de consommation », il nous faudra d’abord comprendre les changements sociaux qui ont été à l’origine de la production de ce concept, qui ont fait de la consommation un phénomène premier.

    2 De la « société consommatrice » au « système de consommation »

    Durant les 30 glorieuses, la consommation semble devenir première. Le développement des techniques de production et de communication, des systèmes de transport, ainsi que l’accentuation de la spécialisation dans la division du travail, contribuent à la possibilité d’organiser la production et la consommation à une échelle de masse. En ce sens, il est possible de parler de « société de consommation ». Cependant, la société fonctionnant de plus en plus sur des relations de coopération et d’interdépendance, devient système. Il est ainsi possible de parler de « système de consommation ». Cette expression est d’ailleurs sans doute plus appropriée, car « système » permet de rendre compte de la dimension exclusivement objective du phénomène social de consommation. Le terme « société », quant à lui, doit être envisagé à la fois d’un point de vue objectif, mais il doit aussi prendre en compte la subjectivité, non simplement au niveau des représentations et des idéologies, mais aussi et plus particulièrement au niveau des intentions des acteurs, des raisons qui motivent l’action. Nous distinguerons donc la consommation sur le plan objectif, comme simple état de fait, comme pratique et comme « système », de la consommation dans sa dimension subjective, comme ensemble représentations, de symboles et de significations, et par conséquent « la consommation comme culture et idéologie », mais aussi comme ensemble d’intentions motivant l’action. Ces premières distinctions nous amènent alors à formuler une autre distinction entre la « consommation comme moyen » et la « consommation comme fin ».

    3 Une société peut-elle avoir la consommation pour fin ?

    Prise dans sa dimension subjective, une « société de consommation » est une société qui a pour fin la consommation. En cela, l'expression est absurde, elle ne peut recouvrir qu’un caractère idéologique. C’est en ce sens, pour dénoncer sa facticité, que des théoriciens comme Marcuse, Debord, ou encore Baudrillard, ont formulé la critique de la « société de consommation ». Ceux qui se sont attachés à la critique de ce discours, porté par les publicitaires, pour dénoncer sa facticité n’avaient pas tord. Il s’agissait bien d’une facticité, d’une idéologie essentiellement publicitaire, qui n’a elle-même pas pour fin que la société « consomme », mais que la société « achète » (nous y reviendrons la seconde partie sur la « société marchande »). En effet, consommer pour consommer n'a aucun sens. Personne ne consomme pour consommer. La consommation répond à des besoins qui lui sont extérieurs, à d’autres fins qu’elle-même. Parler de consommation comme fin reviendrait à adopter une posture nihiliste, ou la consommation guiderait les actions de l’homme jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à consommer, et l’inciterait à consommer davantage jusqu'à sa propre destruction. Cette expression est inadéquate pour parler de nos sociétés. La « société de consommation », au sens idéologique de consommation comme fin, n'a donc aucun sens.

    4 Si la consommation est un moyen, à quelles fins répond-t-elle ?

    Penser la consommation comme moyen apparait être une manière plus juste et adéquate de penser la place qu'occupe le phénomène de la consommation dans la société. En ce sens, la société est « consommatrice », mais elle ne peut être qualifiée de « société de consommation ». Il apparaît alors nécessaire de repenser la question de la consommation à partir des fins sociales auxquelles elle répond. Nous avons, au début de cette présentation, avancé le fait que la consommation était un moyen nécessaire à la survie de l’espèce et à la vie sociale. Il s’agit là de la fonction première de la consommation. Mais nous avons également évoqué le fait que la consommation, en tant qu’idéologie, était un moyen publicitaire au service de la vente. Ce discours sur la consommation n’est d’ailleurs pas le seul fait des agences publicitaires. Les économistes et les politiciens libéraux constituent également des médiateurs de ce discours, notamment lorsqu’ils évoquent la nécessité de relancer la consommation des ménages. En effet, ce discours n’a pas pour fin réelle la satisfaction des besoins des gens. Il a pour finalité réelle la relance du processus d’enrichissement des élites économiques, à travers la mise en circulation de marchandise dont les capitalistes tirent leurs profits, par l’appropriation de la valeur produite par le surtravail et les formes de valorisation symboliques des biens produits (nous y reviendrons dans la seconde partie). Il est alors nécessaire, pour définir une société dans laquelle la vente acquière une place prépondérante, et ainsi pouvoir en formuler la critique, de s’orienter vers un autre concept que celui de « société de consommation ». Pour cela, nous étudierons à présent le concept situationniste de « société marchande ».

    LA « SOCIETE MARCHANDE »

    I QU’EST-CE QUE LA « MARCHANDISE » ?

    1 Le concept de marchandise chez Marx

    Pour penser le concept de « marchandise », il est nécessaire d’en revenir à la définition que Marx en a donnée :

    « Une marchandise paraît au premier coup d'oeil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilité métaphysique et d'arguties théologiques. »
    Karl Marx, Le Capital (1867)

    La « marchandise » apparaît donc comme quelque chose de banal en soi, et se confond avec le « bien de consommation ». Marx parle également de « subtilités métaphysiques » et d’ « arguties théologiques ». Plus simplement, il s’agit de signifier que la marchandise n’est pas qu’une chose en soi, mais est investie par tout un ensemble de symboles et de signification particulières. C’est ce qu’il désigne par « caractère fétiche de la marchandise ». Le fétiche est en effet une petite statuette à laquelle les sociétés primitives attribuaient des propriétés magiques. Nos sociétés adoptent le même type d’attitude par rapport à la marchandise. Nous l’investissons de propriétés non plus magiques mais symboliques. Les marchandises renvoient à des idées, des valeurs, des codes et des imaginaires spécifiques aux différents groupes sociaux auxquels elles sont destinées. Mais alors, qu’est ce que la marchandise ? Est-ce l’objet en soi, le fétiche, les valeurs auxquelles elle se rattache, ou encore autre chose que nous ne parvenons pas encore à définir ?

    2 Comprendre ce qu’est la marchandise

    Pour bien comprendre, et parvenir à identifier ce qu’est la marchandise, la première étape de notre analyse consistera à distinguer « bien de consommation » et « marchandise ». Bien qu’en réalité il s’agisse du même objet (matériel ou immatériel), « bien de consommation » et « marchandise » se distinguent à partir des situations sociales dans lesquels ils existent, des réalités auxquelles ils renvoient. Le « bien de consommation », comme nous l’avons vu précédemment, est l’objet lorsqu’il s’inscrit dans le cadre de l’« usage ». La « marchandise » peut-être le même objet, mais lorsqu’il se trouve sur le « marché », c'est-à-dire ou il se trouve au cœur d’une situation d’« échange ». On peut déjà en déduire que le « bien de consommation » n’est pas nécessairement une « marchandise ». Il est possible de produire un bien dont l’usage sera destiné à soi-même ou à sa collectivité d’appartenance, sans que celui-ci ne soit l’objet de transaction (troc ou échange monétaire). La « marchandise » (ou le caractère échangeable d’un bien) n’existe que de manière subjective, c'est-à-dire uniquement si (et par le fait que) ce bien se retrouve pris dans des relations d’échange monétaire. Ce qui la constitue en tant que tel est donc un phénomène relationnel de négociation, dans lequel entre en interaction le besoin ou le désir de posséder un bien et la volonté ou non de le céder, en fonction de ce que l’acquéreur propose en échange.

    3 La transformation du monde en marchandises

    La logique de l’échange marchand fonctionne à partir d’une loi de l’équivalence. Il s’agit de la possibilité d’envisager qu’une chose en vaut tant d’autres. Par exemple, un bœuf peut valoir tant de poules ou tant que kilos de patates. Ce n’est pas que le bœuf vaut vraiment, objectivement, son quota de poules ou de patates. Cette équivalence est fondamentalement subjective. Elle dépend de l’importance que le propriétaire attribue à son bœuf, ses poules et ses patates. Cette importance est liée à quantité dont il dispose et de l’utilité de ces animaux et végétaux. S’il en dispose en abondance, il sera plus enclin à se séparer d’une partie de sa production végétale ou de son cheptel. Mais séparation ne signifie pas nécessairement vente. Il pourrait très bien partager gratuitement son surplus avec ses congénères. Ce qui fait le rapport marchand, c’est alors la possibilité d’obtenir une contrepartie avantageuse en cédant quelque chose. Pour le propriétaire qui souhaite améliorer sa situation individuelle, il devient alors plus intéressant de céder son bien que de le conserver.
    Du point de vue de la rationalité marchande, ne compte que le rapport coût/avantage, le profit que le vendeur peut tirer de la transaction. L'important résidant dans le désir ou le besoin de l'acheteur, et dans la volonté ou non du vendeur à céder son bien ou à attribuer ses services. Peu importe alors la nature ou l’usage de ce qui est échangé. Puisque ne compte que le critère quantitatif, toute entité matérielle ou immatérielle est susceptible de devenir une marchandise. En effet, aussitôt qu’est reconnue une valeur à une entité matérielle ou immatérielle, la logique du capitalisme implique que cette valeur soit traduite en donnée quantitative, puis en somme monétaire, afin d’être introduite sur le marché, ce qui permet le processus d’appropriation privée à la base de la prédation capitaliste.
    Une fois que les hommes reconnaissent une valeur à quelque chose, il suffit donc, pour qu’il y ait rapport marchand, qu’un vendeur se trouve en lien avec un acheteur et qu’ils aient quelque chose à échanger. Ainsi, un vendeur habile pourrait très bien vendre de l'air, du sable sub-saharien, du rêve ou du rire, peut-être même du vide, du moment qu'il, ou qu'une autre instance, est en capacité de les définir comme porteurs de valeur, et de générer le désir de l'acquérir.
    Une nouvelle étape de la marchandisation a récemment été franchie lors du sommet de Rio+20. Partant des constats que la nature est productrice de systèmes de régulation, les capitalistes ont envisagé de traduire cette réalité de sorte que la Nature pourrait être envisagée comme un prestataire de « services » pour l’Humanité. De plus, du fait qu’elle subit des dégradations du fait d’un productionnisme immodéré, il est nécessaire de penser la question de la préservation du patrimoine naturel et d’en limiter les usages. La Nature étant dorénavant porteuse d’une valeur pour l’Homme, cette valeur est susceptible d’être convertie quantitativement, en donnée monétaire, et donc de bénéficier d’une valeur marchande. Dans cette logique, la Nature, envisagée comme un partenaire, un prestataire de services, perd aussitôt ses caractéristiques de partenaire. Elle est réifiée, transformée en chose quantifiable, pour devenir une marchandise. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais le sommet de Rio+20 marque un tournant dans l’histoire du capitalisme et de la marchandisation, dans la mesure où il formalise le fait que la Nature devienne un bien marchand, et autorise les investisseurs à se l’approprier et à en réserver l’usage à ceux qui seront en mesure d’en payer le prix. Le capitalisme pousse ainsi son écologie de classe à des sommets et se lance sur la voie d’un eugénisme social visant à laisser mourir ceux qui ne pourront payer les « services » rendus par la Nature. (La Nature n’a pas de prix, les méprises de l’économie verte, ATTAC).
    Avec la marchandisation du monde, l’Homme lui-même peut devenir, et devient, une marchandise. C’est ce que Marx analysait en observant la situation des prolétaires qui allaient vendre leur force de travail contre de l’argent. Le propriétaire capitaliste achète cette force de travail et fait ainsi des autres homme ses choses, ses moyens de production. La marchandisation de l’Homme suppose ce celui-ci possède des qualités (physiologiques, intellectuelles, psychologiques, esthétiques) qui puissent être utilisées à des fins productives et/ou marchandes. Il peut s’agir de la force physique, des savoirs, d’un bon feeling, d’un physique avantageux. N’importe quelle qualité humaine est susceptible de devenir quantité monétaire pour le capitaliste. Dans l’introduction d’Empire, Antonio Negri expliquait ainsi que le sourire de la caissière possédait une valeur qui devenait appropriable par le propriétaire capitaliste dans la mesure où il était producteur d’une valeur marchande supplémentaire. De là a attribuer des primes aux caissières souriantes, ou pire, à opérer des retenues sur salaire aux caissières non souriantes, il n’y a qu’un pas ! Il se développe également le même type de phénomène avec le développement de l’ « escorting ». L’escorting va bien au-delà de la prostitution, puisqu’il implique non seulement un service marchandisé provenant du corps, mais aussi la marchandisation de la sentimentalité, de l’attention, de l’échange communicationnel et de l’image de soi au regard des autres. Le cynisme marchand n’a-t-il donc pas de limites ?

    II LA PERVERSITE DE LA LOGIQUE MARCHANDE POUSSEE À SA LIMITE

    1 l’expertise psycho-sociologique au service de la production du besoin

    La consommation est ainsi partie de la vente, mais elle n'est pas le but de la vente. Le but de la logique marchande est seulement de tirer le meilleur profit de l'échange. Si la vente consiste à susciter le désir de l’acquéreur afin que celui-ci consente à acheter un produit au prix ou le vendeur souhaite lui vendre, alors la logique marchande consiste pour l’acquéreur à maîtriser les techniques et les savoirs permettant de susciter ce désir. Pour cela, les publicistes se livrent à un travail de recherche extrêmement poussé afin de comprendre les structures symboliques des différents groupes sociaux. Ces savoirs leur permettent de mettre au point des discours pouvant soit entrer en résonance avec la structure imaginaire et symbolique des groupes sociaux visés par les stratégies de vente, soit de travailler à modifier l’imaginaire et les structures symboliques de ces groupes sociaux, de modifier ce qui est perçu négativement en quelque chose de désirable, et de dévaloriser, réciproquement, ce qui est préalablement perçu comme désirable. Ils leurs permettent également d’utiliser les qualités de séduction des vendeurs et les structures caractérielles des acheteurs potentiels afin d’optimiser les stratégies de création de besoin et donc de vente. La publicité dispose à ce niveau de ressources infinies, du fait que toute valeur sociale peut devenir valeur marchande : la puissance, le prestige, le bling bling, le cool, le sexy, ou à l’inverse, la douceur, la modestie et la sobriété sont des valeurs utilisables afin d’inciter des publics très variés à acheter certains produits.

    2 Organisation volontaire de la rareté et pratiques d’obsolescence

    Il ne fait plus aucun doute que la logique marchande est à la base d’une logique de production et de consommation à outrance, sans lesquelles ces logiques n’auraient pas de sens. Mais il est également nécessaire de spécifier que la logique marchande de masse implique l'organisation volontaire de la rareté et de la périssabilité prématurée de la production. En effet, lorsque tout le monde est équipé, il n'y a plus rien à vendre et plus de profit à faire. Ainsi, certains stocks peuvent être détruits, les objets produits sont de moindre qualité, conçus pour être obsolètes rapidement, c'est-à-dire conçus avec des matériaux inadaptés ou volontairement usés, afin que le produit soit rapidement hors d’usage, ou dévalorisés socialement au profit de modèles plus récents, offrant de nouvelles fonctionnalités périphériques. Ces pratiques n’ont de sens qu’au regard de la logique marchande, afin d’accélérer la dynamique d’accumulation monétaire, et par conséquent la course à la puissance des uns et, réciproquement, la production de l’impuissance des autres. La logique marchande contient en elle une logique finale de domination de l’Humanité. Sans son idéologie édulcorante, ces pratiques destructives dévoilent leur caractère totalement irrationnel sur le plan de la vie humaine et sociale.

    3 Les technologies énergivores

    Si la logique marchande est a à la source des pratique d’obsolescence et de destruction volontaire des stocks, il ne va de même en ce qui concerne les choix énergétiques. Cette logique de gaspillage privilégie les modèles et les agencements techniques fortement consommateurs en énergie. En effet, les modèles fortement consommateurs en énergie permettent de vendre celle-ci à des prix plus élevés, enrichissant davantage les dirigeants des grands groupes de l’énergie. On constate la présence de cette logique en ce qui concerne le choix des modèles haut voltage plutôt que bas voltage, mais aussi en ce qui concerne les moteurs des automobiles, dont on sait que l’on possède les compétence techniques permettant de produire des moteurs plus économes en énergie, ou encore en ce qui concerne les problèmes d’isolation de l’habitat, permettant aux lobbies de l’énergie électrique (du nucléaire notamment), qui ont largement œuvré à favoriser le développement du tout électrique, de favoriser une consommation excessive en énergie afin d’en récolter les bénéfices.

    4 Gaspillage immodéré

    Destruction des stocks, obsolescence programmée, choix techniques énergivores témoignent d’une logique de gaspillage immodéré induit par la logique marchande. Cependant, ce gaspillage va bien au-delà des pratiques précitées. Parmi les irrationalités écologiques induites par la logique marchande, on peut également citer les innombrables artéfacts publicitaires, dont l’unique fonction est d’encourager la vente des produits, les logiques marketing du packaging, qui ont pur but de travailler l’attractivité d’un produit par un travail sur les emballages, ou encore le développement massif du produit à usage unique. Ces logiques sont à la base de la production de tonnes de déchets quotidiennes, d’un immense gaspillage de matière (mais aussi d’énergie pour les produire, et, dans les perspectives des pseudo-écologies marchandes, pour les recycler), tandis qu’il suffirait d’en revenir pour de nombreux cas à des objets durables (recharges de stylo bille, plutôt que stylo entier, support en bois de brosse à dent et embouts amovibles recyclables, bouteilles d’eau, de lait ou de jus de fruit réutilisables, boites en bois ou métal avec système de consigne à la place de boites en carton pour des produits usuels tels que le sucre, le sel, le thé, le café, etc., les exemples sont nombreux).

    5Brevetage, censure et financements de la recherche

    La logique marchande ne s’arrête cependant pas aux pratiques d’obsolescence, aux technologies énergivores et aux logiques d’usage unique. Elle s’adonne également à un gigantesque gaspillage cognitif. Ce gaspillage commence tout d’abord avec la logique du brevetage. Si cette pratique s’inscrit positivement dans une logique de reconnaissance de la contribution intellectuelle au développement de la société, elle comporte également plusieurs dimensions perverses. En premier lieu, ceux qui utilisent ces savoirs, s’ils ne sont pas les détenteurs des brevets, doivent payer pour les utiliser. Ensuite, la logique du brevetage prive le reste de l’humanité de la possibilité d’user de certains savoirs scientifiques et techniques utiles au développement social. Enfin, le brevetage, qui concerne les découvertes et les innovations scientifiques et techniques, peut servir dans des cas d’application, mais également de non application. Grâce au brevetage, il est donc possible d’acheter les découvertes scientifiques, et parfois le silence de certains scientifiques. Cette possibilité à pour conséquence que les détenteurs de brevets, en l’occurrence les cartels industriels et financiers, disposent de la possibilité bloquer l’usage des applications de savoirs et de savoirs faire qui ne serait pas favorables à la dynamique marchande. Le gaspillage cognitif concerne également un nombre incalculable de recherches scientifiques sur les énergies et les productions durables et plus respectueuses de la nature. De nombreuses découvertes où innovations scientifiques et techniques sur la durabilité finissent régulièrement dans la corbeille des managers capitalistes, du fait qu’elles ne seraient pas rentables, qu’elles mettraient en péril la dynamique marchande.
    La logique marchande exerce de plus une influence fâcheuse sur la production des savoirs et des techniques. La logique de financement privé implique en effet que les découvertes et les innovations soient subordonnées aux besoins des entreprises capitalistes, et par conséquent aux dynamiques marchandes. Ainsi, il n’existe que très peu d’espaces d’élaboration, et encore moins d’espaces d’application des recherches sur les technologies de la durabilité. L’Université, qui disposait encore il y a peu d’un statut public, et bénéficiait d’une certaine autonomie, dépend de plus en plus de financements privés, et voit les entreprises prendre le contrôle de la recherche. La production du savoir critique et émancipateur constitue à ce point une menace pour la dynamique marchande qu’il lui est nécessaire, pour se préserver, de prendre le contrôle de la production scientifique, de la censurer, de l’étouffer, de l’empêcher de se réaliser et d’en proscrire les usages.
    La logique marchande implique donc le contrôle des lobbies industriels et financiers sur la production scientifique et technique, et par conséquent un véritable gaspillage de l’intelligence humaine et sociale. Elle redoute en effet par-dessus tout que les bilans de ces recherches soient révélés à l’ensemble de la société, et livre une véritable guerre cognitive, juridique et médiatique contre ces savoirs émancipateurs.

    6 Critique de la société marchande et Justice Sociale

    Les partisans des démarches volontaires d’anti-consommation qui ne remettent pas en question le libéralisme économique et la dynamique du capitalisme ont bon dos de demander aux gens de réduire leur niveau consommation, lorsque l’on sait que les problèmes de surconsommation des sociétés industrielles sont liées à des stratégies volontaires de gaspillage. De plus, s’il est vrai que nos sociétés abondent d’objets en tout genre, dont la plupart perdent leur intérêt au bout de quelques années, il est évident que l’abondance d’objets en tout genre n’est pas le fruit d’une expression spontanée émanant de la population. Elle est le résultat d’une stratégie marchande visant à favoriser l’accumulation capitaliste. En cela, si l’on s’inscrit dans une idée de Justice Sociale (c'est-à-dire dans une logique visant à rectifier à sa source les erreurs d’un processus social et politique injuste pour les catégories sociales défavorisées), il convient, plutôt que d’en venir à (et surtout au lieu de) culpabiliser les gens de l’abondance dont ils jouissent, de faire apparaître la source réelle du problème, c'est-à-dire l’ascendant de la logique marchande sur la logique de consommation, ainsi que la responsabilité de ceux qui encouragent, soutiennent et profitent de cette logique marchande, c'est-à-dire les publicistes, les politiques publiques et les capitalistes.

    CONCLUSIONS

    I QUALIFIER UNE SOCIETE IMPLIQUE DE COMPRENDRE LES OBJECTIFS QU’ELLE SE FIXE

    1 Sur la portée sémantique et politique des termes employés pour critiquer nos modèles sociotechniques de production

    La théorie critique de la société que nous tentons de développer à travers cette réflexion sur la consommation et la marchandise est une théorie qui est orientée vers l’action. Elle a pour but l’élaboration d’une réflexion avancée sur les réalités sociales dans lesquelles nous sommes immergés, afin de dégager de manière pertinente ce qui constitue des vecteurs de progrès social et humain, et d’identifier ce qui constitue les limites matérielles et sociales du projet d’émancipation. Cette réflexion théorique à pour but de permettre une reformulation des problématiques liées aux question écologiques et existentielles inhérentes aux sociétés industrielles et technologiquement avancées, afin de réajuster les actions, les cibles et le sens des mouvements sociaux agissant en ce sens.
    La critique sociale ne peut se limiter à une analyse objective de la société qui se limiterait au phénomène de consommation. En effet, en faisant cela, elle ne peut parvenir à saisir ce qui surdétermine le phénomène de la consommation et lui donne la forme sociale que l’on connaît aujourd’hui. Pour définir, le type de société dans laquelle nous vivons, et en formuler la critique, la théorie du social doit tenir compte des dynamiques sociales à la source du phénomène et donc s’intéresser aux actions, aux intentions et aux buts de ceux qui dominent, tirent profit, entraînent et défendent cette société.

    2 Opter pour une critique de la société marchande et de son organisation sociotechnique avant de penser les problèmes de consommation

    Nous avons pu développer le fait que la source du problème résidait dans la dynamique marchande des sociétés capitalistes, tandis que la sur-consommation n’en est qu’une conséquence, qu’un moyen. Nous avons également pu analyser le fait que la dynamique marchande impliquait des pratiques de gaspillage phénoménal tant au niveau des matériaux que des ressources énergétiques. En cela, la dynamique marchande implique un niveau de consommation bien plus excessif qu’une société similaire sur le plan de l’abondance, mais dont la production serait conçue intelligemment, pour être la plus durable et la moins énergivore possible. Ce n’est donc pas dans un premier temps la production et la consommation en soi qui posent problème, mais la manière dont la production est organisée socialement en fonction d’une fin donnée, qui est moins la consommation de masse que l’accumulation capitaliste. L’action des mouvements d’émancipation sociale ne doit pas d’abord être de critiquer la consommation comme phénomène en soi. Elle doit s’attacher à combattre la dynamique marchande qui structure la forme sociale de la consommation. En cela, il ne s’agit plus parler de « société de consommation » mais de « société marchande ». Ce n’est qu’a partir du moment où cette critique de la dynamique marchande est éprouvée, atteint sa limite, qu’il est possible de se poser de nouveau les questions de la production et de la consommation, et donc de réfléchir, dans le cadre d’une situation au sein de laquelle la dynamique marchande aurait été abolie, aux limites naturelles de la production et de la consommation globale et de leur répartition équitable.

    II DEVELOPPER UNE ALTERNATIVE, UN QUALIFICATIF A OPPOSER À CONSOMMATION ET MARCHANDISE

    1 L’absurdité d’une société d’anti-consommation

    Il serait facile d’opposer à la société de consommation et à la société marchande une société d’anti-consommation. Cependant, cette démarche, du fait de son caractère aberrant, ne mènerait les mouvements qui développeraient cette critique que dans une impasse sur le plan pratique. En effet, sans consommation, pas d’existence humaine possible. Une démarche intelligente serait celle de se diriger vers une autre forme de société, où la consommation serait maîtrisée, où elle tiendrait compte, comme spécifiée précédemment, des limites naturelles de la planète et de l’emprunte écologique.

    2 L’hypothèse ouverte d’une société non-marchande

    L’hypothèse d’une société non marchande, quant à elle, reste à approfondir. Une société non marchande serait une société où les objets seraient échangés en fonction d’une valeur qui serait déterminée par le temps de réalisation, le coût écologique et énergétique, et l’utilité admise du bien produit, d’une valeur qui exclurait le fétichisme et le taux de profit. Il ne s’agirait pas d’une société de production individuelle autosuffisante au sein de laquelle les échanges n’auraient pas lieu, mais d’une société co-opérative, qui aurait trouvé son équilibre entre abondance et autolimitation, entre gratuité et réciprocité.

    3 De la difficulté d’inventer une nouvelle terminologie

    Néanmoins, si la mission de la théorie critique s’arrête à ce niveau, le mouvement pour l’émancipation sociale éprouvera certainement le besoin, au delà de nommer ce qu’il refuse, de nommer ce qu’il désire. Il aura besoin d’opposer quelque chose à la société marchande qui ne se limite pas à la négation, mais se déclinent sur le plan qualitatif pour signifier un point de rupture et l’émergence de nouvelles problématiques, de nouveaux enjeux. S’adonner à une telle démarche peut s’avérer être un exercice très difficile, dans la mesure où chaque énonciation trouvera sa propre limite et se verra concurrencée par d’autres propositions, probablement aussi pertinentes. Néanmoins, il nous faut essayer de trouver un qualificatif qui nous permettrait d’énoncer ce qui constituerait une base sociale favorable à l’émergence de nouveaux enjeux. Les termes d’ « Ecosocialisme » (Michaël Lowy, Ecosocialisme) et de « société du bien-vivre » (ATTAC, La Nature n’a pas de prix), font aujourd’hui partie de ces termes qui permettent de nourrir la réflexion et l’imagination d’alternatives à la société marchande, à sa logique de prédation, de dépossession et de destruction. Ils font partie de ces termes qui stimulent la pensée, l’imagination et la réflexion sur la construction d’autres « mondes possibles ».

    4 Avantages et limites des concepts d’« Ecosocialisme » et de « société du bien-vivre »

    La question du bien-vivre implique en effet la prise en compte de la nécessité d’une société qui prend en compte la satisfaction des besoins de tous. Mais il demeure flou en lui-même en ce qui concerne les conditions matérielles et sociales de ce bien-être. En effet, il n’existe aucun consensus sur ce que peut être le fait de bien vivre, et ce concept peut donner lieu a des interprétations très différentes et contradictoires.
    Quant à l’écosocialisme, il a pour avantage de signifier à la fois les conditions matérielles et sociales de ce bien vivre, héritées de la problématique socialiste, ainsi que la nécessité de préservation et la recherche d’une relation d’équilibre avec les autres entités naturelles. Néanmoins, l’écosocialisme doit encore surmonter une difficulté majeure sur le plan philosophique.
    S’il a le mérite de problématiser adroitement le conflit existant entre valeur d’usage et valeur d’échange, du fait que la prédation capitaliste à pour effet de priver les gens des usages de ce que l’on peut qualifier de biens communs ; sa dimension anthropocentrique, basée sur la valeur d’usage, peut donner lieu à certaines dérives utilitaristes. Ainsi, sa démarche de préservation ne tiendrait compte que de ce qui est utile à l’Homme et tendrait à laisser disparaître les entités naturelles dont les sociétés humaines n’ont aucun usage. Il s’agit là d’un dilemme philosophique complexe du fait qu’il ne s’agirait pas non plus de défendre une logique de conservation totale de tout ce qui existe, auquel cas, il n’y aurait pas assez d’une planète pour accueillir cette diversité croissante et permettre dans le même temps l’évolution des sociétés humaines. La réflexion demeure également complexe au niveau de l’immédiateté ou non de ce a quoi l’on pourrait attribuer une valeur d’usage. En effet, sur le plan scientifique, il est parfois difficile d’identifier par avance ce qui est parfois invisible, impensable, et participe néanmoins à l’équilibre des écosystèmes, et qu’il est donc nécessaire de préserver.
    Ainsi, il s’agirait d’opérer une redéfinition soit de la valeur d’usage en elle-même, capable de faire entrer dans le cadre de l’usage les phénomènes inhérents aux écosystèmes, soit de définir un autre concept de valeur qui qualifierait les phénomènes d’autorégulation écosystémiques (chose que fait le capitalisme vert en définissant la Nature comme un prestataire de services, certes uniquement à des fins marchandes), soit d’en revenir à l’ontologie Marxienne, définissant la Nature comme corps non organique de l’Homme et la relation Homme/Nature comme phénomène dialectique, signifiant qu’il n’y a pas d’existence possible pour l’Homme sans reconnaissance ni préservation de la Nature et donc, à travers elle, de préservation de lui-même, ou enfin aux propositions de Marcuse (Herbet Marcuse, « Nature et Révolution », in Contre Révolution et Révolte), consistant à reconnaître la Nature, ou plutôt la biodiversité, les entités vivantes composant la Nature, comme partenaire interactif avec lesquels l’Homme doit rechercher un équilibre. Cette conception rejoint également les travaux de Joël Kovel (« Dialectique des écologies radicales », dans la revue Ecologie et Socialisme), qui plaide pour une relation dialectique avec la nature, plutôt qu’une approche de négation ou de réification de celle-ci.

    5 Nouvelles approches de la Décroissance

    Depuis quelques années, une nouvelle approche de la décroissance s’est affirmée et donne lieu a des interrogations fécondes.
    Cette approche s’appuie d’abord sur une analyse critique du concept de croissance. La croissance est estimée en fonction de l’augmentation du PIB. Il s’agit d’une notion essentiellement monétaire. Elle contient en elle l’idée que l’accroissement monétaire constitue un indice de bien être, et que l’économie, les échanges marchands, sont au centre de l’existence.
    Or il est aisé de constaté que la croissance monétaire ne constitue pas un indice valable pour évaluer le bien vivre, le bien être. D’une part parce que la quantité ne suffit pas au bien être, n’efface pas certaines souffrances. D’autre part parce qu’au sein des pays économiquement dominants, il existe de fortes inégalités en matière de revenus, d’accès à l’éducation, aux soins, aux dispositifs de droits commun (sans compter l’inégalité produite au niveau international, du fait que dans certains pays, les gens n’ont que difficilement accès aux ressources élémentaires : eau, alimentation). La croissance est par conséquent génératrice de fortes inégalités. De plus, du fait de la situation de course à la richesse qu’elle impose, dans le cadre de la concurrence capitaliste, elle ne se donne aucune limite du point de vue écologique. Ainsi, elle constitue une des composantes génératrices des désastres écologiques que nous connaissons aujourd’hui et des menaces qui se profilent à l’avenir. Enfin, la croissance est la croissance du pouvoir économique et politique sur la vie. Elle dépossède les populations de leurs ressources, de leurs savoirs faire et de leur pouvoir de décision sur la production de leur vie.
    Selon les « Objecteurs de Croissance », la Décroissance consiste tout d’abord dans la décroissance des inégalités sociales. Elle vise l’égalité d’accès aux ressources, à là l’alimentation, aux soins, à l’éducation, au savoir, au logement, aux moyens de production, aux possibilités de se déplacer, de voyager. Elle recherche le développement de la gratuité, principalement en ce qui concerne les besoins fondamentaux précités, et par conséquent l’émancipation vis-à-vis de la monétarisation et des logiques marchandes. La décroissance recherche également la déconcentration du pouvoir, l’égalité du pouvoir entre les populations, et non la concentration du pouvoir dans les mais de professionnels de la politiques et de lobbies technoéconomiques. Elle vise donc la réalisation de la Démocratie. Enfin, la Décroissance est la décroissance de l’ « emprunte écologique », c'est-à-dire de l’impact des activités humaines sur la nature, notamment lorsque celles-ci mettent en danger la capacité de régénération des écosystèmes. Elle est par conséquent favorable au développement des énergies renouvelables en remplacement des énergies non renouvelables, à l’arrêt des pratiques d’obsolescence programmée, et pour le développement de la durabilité, pour la relocalisation de la production, notamment agraire, et pour une réflexion collective sur la production et son utilité sociale, en opposition aux logiques de croissance et de renouvellement illimités des marchés.
    La Décroissance n’est pas, dans ce cas un retour à la bougie, au moyen âge ou au primitivisme, mais consiste plutôt en une rationalisation des modes de vie des pays industriels et technologiquement avancés. Il s’agit d’arrêter les gaspillages matériels et énergétiques inutiles, de sortir de la logique marchande et de permettre, parallèlement, le développement des systèmes de santé, de logement, de soutien social aux populations vulnérabilisées (désocialisation, troubles psychologiques, handicape, maladie, vieillissement). La Décroissance s’accompagne par conséquent du développement d’une éthique de solidarité et de préservation réciproque.

    6 Le mot de la fin

    Si ces concepts ne peuvent à eux seuls nous aider à résoudre les problèmes auxquels nous avons à faire face, ils nous permettent néanmoins de percevoir d’autres réalités et de réajuster la manière dont nous formulons les problèmes de nos sociétés et les solutions que nous envisageons d’apporter.

    « Antiproductivisme ?Qu'est-ce que la Décroissance ? »
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    Tags Tags : , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :