• Ensembe, un NPA bis, en moins bien !

    Une nouvelle organisation est apparue au sein du Front de Gauche. Celle-ci se nomme « Ensemble – Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire ».

    Il s’agit du rassemblement de plusieurs organisations ayant rejoint le Front de Gauche : la Fédération pour une Alternative Sociale et Ecologique (FASE), les Alternatifs, Convergences et Alternatives (C&A), la Gauche Anticapitaliste (GA), et une partie de la Gauche Unitaire (GU) [1].

    La FASE, tout d’abord, consiste essentiellement en une fédération d’élus ayant rompu avec le PCF notamment en raisons de divergences en ce qui concerne les questions écologiques.

    Les Alternatifs est une organisation issue du mouvement Altermondialiste, oscillant entre anticapitalisme et antilibéralisme. Ayant rejoint la FASE un temps, les Alternatifs avaient préféré en sortir pour conserver leur indépendance. Ils ont par la suite rejoint le Front de Gauche dans la perspective de construction d’un troisième pôle.

    La GU, C&A, et la GA, sont trois organisations ayant successivement quitté le NPA [2], pour des motifs principalement électoralistes, institutionnalistes et anti-ouvriéristes.

    Une volonté de peser et de démocratiser le Front de Gauche

    Le mouvement Ensemble s’est crée afin que ceux qui étaient peu nombreux et organisés aient plus de poids au sein du Front de Gauche face aux appareils du PG et du PCF. Il revendique également une volonté de démocratiser le Front de Gauche :

    « Cet impératif démocratique, c’est la volonté de contrecarrer les logiques de confiscation, de bureaucratisation et d’institutionnalisation, avec la garantie du pluralisme des débats, le refus permanent de pratiques autoritaires, manipulatrices et machistes, le refus des rapports de subordination, d’instrumentalisation vis-à-vis du mouvement syndical et social. Cela implique également une rupture avec le modèle du « parti guide » ou « d’avant-garde », ou les conceptions élitistes, et avec le modèle d’une organisation autour d’un seul courant hégémonique. Il s’agit donc vraiment de construire une organisation en commun, ce qui nécessite un effort subjectif, une volonté partagée, un saut qualitatif. »

    Ensemble, « Sur le fonctionnement de notre mouvement »

    Il s’agit là d’un très beau discours, qui relate d’une véritable prise de conscience et d’une véritable critique de ce que sont les appareils de pouvoirs, de leurs limites, et de la manière dont on ne doit plus, aujourd’hui, construire une organisation politique. On croirait vraiment entendre des libertaires !

    Mais qu’en sera-t-il en pratique ? S’il est possible que ces organisations parviennent à faire vivre la démocratie au sein d’Ensemble, cela sera-t-il possible au sein du Front de Gauche ? C’est ici que se pose aussi la question de la représentativité des militants non encartés au sein d’Ensemble comme au sein du Front de Gauche. Quels moyens Ensemble donnera-t-il à ces militants ? La question reste en suspend. Mais la critique du pouvoir s’arrête là. Si les organisations d’Ensemble critiquent à juste titre les mécanismes de confiscation, leur posture à l’égard des élections, des élus, ne dit rien de la manière dont ces mécanismes pourraient être endigués au niveau principal ou il s’exercent, c'est-à-dire la représentativité. En effet, les élus, du fait de leur pseudo prestige, de la mystification de la représentation, de la logique providentialiste, et de l’attention que leur accordent les médias, constituent les premiers et principaux confiscateurs de parole et de luttes, et ce de manière volontaire, prétentieuse et opportuniste, ou en toute bonne foi. Ils sont par exemple systématiquement sollicités pour exprimer leur point de vue sur les mouvements sociaux ou l’actualité, et ce au détriment parfois des personnes les plus concernées, et de surcroît des gens en général. Or en réalité, et si l’on va au bout de la logique démocratique, chacun devrait pouvoir exprimer son point de vue et être compté à parole égale. Mais alors, comment éviter les processus de confiscation de la parole lorsque l’on tente de construire un mouvement qui a pour finalité d’obtenir des élus ? Sur ce point, Ensemble apparaît  comme un mouvement incapable de se saisir de cette réalité ou dont la réflexion n’est pas arrivée à maturité.

    La construction du Front de Gauche : une perspective sectaire qui mélange front social et  front électoral

    Le second problème réside dans la perspective de se construire à travers la construction du Front de Gauche, et par conséquent d’initiatives limitées d’un point de vue unitaire, pour ne pas dire sectaires, et peu ralliables par d’autres forces, extérieures au Front de Gauche, du fait qu’elles feront sa publicité plutôt que d’un thème, d’une lutte particulière. De plus, un militant proche des positions d’Ensemble sera contraint, lorsque viendra les élections, de soutenir la candidature de Mélenchon ou d’un bureaucrate du PCF, mais ne pourra pas défendre ses positions. Les élections constituent en effet un moment où les organisations peuvent exprimer leurs différences et les justifier devant un grand public. Construire le Front de Gauche comme un gros pôle dominant à gauche, et ne présenter que le Front de Gauche aux élections, revient à confisquer la démocratie de gauche à la population, de priver le plus grand public, celui qui est aujourd’hui éloigné de la politique, des mouvements, d’avoir accès à la diversité des possibles existants au sein du mouvement social. Elle limitera aussi la possibilité de s’organiser et d’avoir de l’impact pour tous ceux qui souhaitent s’engager dans la lutte et qui n’adhèrent pas nécessairement au(x) programme(s) du Front de Gauche, ou à sa logique électoraliste.

    Mais ce n’est pas là la seule limite d’Ensemble et du Front de Gauche. En effet, la perspective proposée par Ensemble, dans le cadre de la construction du Front de Gauche, se décline à la fois dans un cadre de lutte sociale et sur un plan électoral. Or social et électoral, ce n’est pas la même chose. D’une part, les logiques d’action et les regroupements y sont différents. Sur les positions ici exprimées, en contexte de luttes sociales, Ensemble se retrouverait davantage sur des bases autogestionnaires, aux cotés de formations comme le NPA, AL, la FA, et non du coté des autres composantes du Front de Gauche, qui comme le PCF, voire le PG, s’y positionnent sur des bases bureaucratiques et dirigistes. Durant les élections, Ensemble mènera sa campagne aux cotés du PCF et du PG, dans le cadre du Front de Gauche, sur des bases de subordination des luttes et du mouvement social à une logique de souveraineté Etatique, tandis que le NPA et LO (au moins aux présidentielles), ainsi que les Anarchistes et Libertaires qui n’y participent pas, seront davantage sur les bases du dépérissement de l’Etat et de son remplacement par l’auto-organisation des travailleurs. Voici toute la contradiction, et surtout tout le danger, qu’il peut exister dans la tentative de produire une continuité entre front social et front électoral, et par conséquent la grande limite du Front de Gauche.

    Similitudes et différences avec le NPA

     Si le mouvement Ensemble reprend à peu près les mêmes positions de fond que le NPA à ses débuts : féminisme, écologie/anti-productivisme, internationalisme, antirascisme/antifascisme, hésitation entre anticapitalisme et antilibéralisme ; il s’en distingue en plusieurs points. Le premier point, assez positif, est que les organisations qui le composent ne seront pas pour le moment obligées de se dissoudre, mais pourront conserver leur structure, leur label et leur presse, ce qui évitera des guerres de tendances incessantes pour obtenir la majorité et imposer sa ligne au reste de l’organisation. Le second point est que ce regroupement est pour ainsi dire fermé aux courants anarchistes libertaires, communistes révolutionnaires, de la gauche radicale, contrairement à l’appel initial du NPA qui appelait au rassemblement tant des antilibéraux que des communistes révolutionnaires et des libertaires. Enfin, contrairement au NPA qui était relativement clair quant à son analyse de la nature de l’Etat, Ensemble développe une réflexion assez paradoxale, pour ne pas dire schyzophrénique. Il prône d’un côté un processus de transformation sociale par la voie révolutionnaire, des luttes et de l’auto-organisation, et de l’autre une approche réformiste, mais aussi électoraliste et étatiste. Le NPA comportait bien une zone de flou entre réformisme et révolution, et au sujet de l’électoralisme, oscillant entre une logique tribunicienne et une volonté d’avoir des élus, mais était assez clairement favorable au dépérissement de l’Etat. Mais la divergence ne s’arrête pas là. Les organisations composant Ensemble développaient déjà des positions très ambiguës concernant l’Etat et la question de la Nation au sein de leur bulletin, intitulé « trait d’union ». Dans plusieurs numéros de la revue, à travers un exercice de rhétorique tarabiscoté, les auteurs essaient de nous faire comprendre, en prenant beaucoup de pincettes que la Nation serait susceptible de constituer un cadre émancipateur, et qu’il serait possible de s’approprier l’appareil d’Etat afin d’œuvrer à la transformation sociale [3]. Par exemple, dans la conclusion de l’article « Que faire de l’Etat ? », les auteurs expliquent que :

    « Le dépérissement de l'État ne peut s’envisager ni comme une abolition globale soudaine, ni comme un processus interne aux institutions, options ce qui renvoient à des démarches dirigés par des partis-guide. Il doit être un processus au­togestionnaire, que des forces politiques et des élus d’un nouveau type doivent favoriser, et non diriger. Si on combat la séparation entre société et État en se projetant dans l’avenir, il faut se dégager des déconditionnements institutionnels : le combat doit être partout et à tous les niveaux, dans la société et au sein de l'État, de l’échelle locale à l’échelle mondiale. »

    Au final, ce que cherche à faire comprendre la conclusion de cet article, s’adressant d’abord à des lecteurs partisans d’une transformation autogestionnaire de la société et méfiants vis-à-vis des appareils d’Etat, c’est qu’il serait possible que des élus « d’un nouveau type » favorisent le changement social, et que le combat doit être mené « au sein de l’Etat ». Encore faudrait-il parvenir à définir ce que seraient ces « élus d’un nouveau type », le rôle qu’ils joueraient au sein des institutions, en quoi ils diffèrent des élus d’opposition du NPA, d’LO, ou des gens autrefois encartés au PCF, au PSU ou au PS, actifs dans leurs communes, leurs conseils municipaux, luttant pour le bien être de la population plus que pour la marchandisation électorale de leur appareil. La seule expérience à peu près réussie de prise de contrôle d’une instance étatique reste celle de Marinaleda : un élu de surface qui ne fait qu’acter devant l’Etat les décisions prises par les habitants au sein d’assemblées démocratiques décisionnaires. Est-ce cela dont il est question ? On en doute ! Concernant l’Etat, le seul combat à mener reste le dépérissement de ses appareils répressif et idéologiques – à commencer par la révocation des hauts fonctionnaires de l’armée, de la technocratie, de l’éducation – et l’abolition du gouvernement en tant qu’instance de commandement. Vouloir se saisir de l’appareil d’Etat, y entrer pour mener bataille, constitue soit une perte de temps, soit une forme de légitimation amenant progressivement à envisager qu’au fond, on pourrait le conserver. En effet, pourquoi s’organiserait-on alors hors de l’Etat s’il est possible de changer la société avec le concours –  qui peut vite dériver vers « par la conquête » – de l’appareil d’Etat. Ce n’est pas la même chose que la proposition du NPA, encore portée par une très large minorité, de « gouvernement des travailleurs », qui s’incarnerait dans une assemblée des conseils ouvriers ou des syndicats et de comités de quartiers/ville/régions, basé sur la démocratie directe, l’auto-organisation sociale, la révocation des mandatés ; et c’est encore loin d’un projet de société Communiste Libertaire.

    CONCLUSION

    Ensemble constitue bien une version au rabais du NPA. La LCR s’était en effet ouverte sur sa droite comme sur ses gauches, Trotskystes et Libertaires, tandis qu’Ensemble n’est qu’un pôle électoraliste et réformiste. Si les positions qu’il défend restent, pour la majeure partie, très proches des nôtres, les questions de l’Etat, des élections et de la nation, constituent bien une ligne divergence infranchissable. Bien qu’un travail constructif puisse être mené avec ce mouvement dans les luttes sociales, les périodes d’élections constitueront par contre des moments de confrontation de nos divergences politiques. 

    [1] La GU s’est fractionnée lors de son dernier congrès. La majorité a opté pour une réorientation de la GU à la gauche du Front de Gauche, la minorité étant favorable à une satellisation droitière par rapport au PCF.

    [2] Anecdote intéressante, dans les statuts d’Ensemble, il est écrit que le financement est assuré par : « les cotisations des membres et les souscriptions, le financement public, le reversement partiel des indemnités des élus », ils ont oubliés, notamment pour la GU et la GA qui y participent, « les cotisations volées aux militants du NPA ». Leur départ s’est en effet accompagné d’une grosse escroquerie, puisqu’elles sont parties en obligeant le NPA à leur verser une part financière importante, plutôt que de construire leur organisation sur la base de leurs propres cotisations.

    [3] Pour la question de la Nation, voir le n°3 de Trait d’Union, dossier Citoyenneté, en particulier les articles « Pour une conception ouverte de la nationalité et de la citoyenneté » Pablo Krasnopolsky (C&A), Laurent Sorel (GA) ; « Nationalité et émancipation », François Calaret (contribution individuelle)

    Pour la question de l’Etat, consulter le n°5, « Que faire de l’Etat ?», Pierre Zarka et Gilles Alfonsi (Fase-Acu).

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