• Face à l'impasse électorale, organisons-nous !

    Si nous nous accordons sur le fait que les plateformes revendicatives proposées par des partis comme le NPA, LO, le MOC, pour les prochaines échéances électorales, portent sur des points essentiels [1]; nous estimons en revanche que faire campagne uniquement sur des points thématiques – emploi, santé, logement, transports, écologie, féminisme, régularisation des sans papiers, lutte contre le racisme et l’homophobie – demeure une démarche nécessaire, mais largement insuffisante.

    Cette démarche, nous amène en outre à nous poser deux questions de fond : Tout d’abord, pourquoi attendre les moments électoraux pour déclencher une offensive de propagande critique contre les pouvoirs publics ? D’autre part, quelles sont les possibilités réelles des acteurs du progrès social dans le cadre de l’exercice d’un mandat municipal ?

    Si nous pouvons répondre positivement à la première par le fait qu’il existe une plus grande disposition à l’écoute en période électorale qu’au quotidien, cela n’exclut pas pour autant la possibilité, et même la nécessité, d’une propagande permanente.

    Concernant les possibilités des forces progressistes dans le cadre des institutions politiques, nous savons bien que les  élus qui gèrent les municipalités, siègent dans les instances parlementaires ou au gouvernement, ont des marges de manœuvre très limitées. Ils sont pris en tenaille dans des systèmes d'intérêts contradictoires : ceux de la société contre ceux du capital, ceux de l’objection de croissance contre ceux de la croissance illimité, ceux du progressisme contre ceux des conservateurs et des réactionnaires ; quand ils ne sont pas explicitement du côté des seconds. Or, ce ne sont pas les quelques élus d’une « opposition de gauche » qui pourront véritablement changer le cours des choses dans ce type de contexte.

    En effet, si le sort des mouvements progressistes repose dans les mains de quelques élus, il est à prévoir que :

    1 soit les gens vont voter pour les listes de gauche dans la perspective de se reposer sur les élus de celles-ci, et seront au final déçus par les éternelles belles promesses, du fait de l’incapacité de nos élus à véritablement peser dans la vie politique et à apporter des changements réels ;

    2 soit il s'agira d'un vote purement protestataire, pour manifester un ras le bol, mais sans adhésion forte à une perspective de transformation sociale, ni démarche d’engagement dans des collectifs de lutte sociale, ni dynamique de mobilisation dans la rue ;

    3 soit les gens ne voteront pas pour ces listes, à juste titre, car ils percevront à l'avance l'incapacité prévisible des élus potentiels à peser sur le cours des choses dans le cadre de l’exercice d’un mandat municipal ou parlementaire.

    Prétendre qu’une poignée de militants de gauche au sein de conseils municipaux ou des parlements puissent, à eux seuls, renverser le cours des choses, relèverait ainsi du mensonge et de l’illusion. Au contraire, ce sont plutôt ces instances qui auraient tendance à déformer les militants et leurs revendications. En effet, l’exigence de « crédibilité politique », et la nécessité d’être « audibles » dans ces instances implique une certaine forme de censure du discours, des analyses, des revendications. La critique laisse parfois croire que ces institutions sont mal gérées, que de bon anticapitalistes pourraient y faire mieux que de mauvais capitalistes ; plutôt que de mettre en avant le fait que ces instances sont partie intégrante du problème, qu’elles sont la structure de pouvoir par laquelle la domination de la classe capitaliste s’exerce. Aucun changement réel ne pourra avoir lieu sans que les gens ne s’organisent par eux-mêmes, sans qu’ils ne prennent en main leurs affaires, que ce soit dans leurs villes, leurs quartiers, leurs lieux de travail. Quant ces expériences n’impliquent pas une déformation radicale de la pensée des militants, ne leur fait oublier l’émancipation sociale et la primauté des luttes au profit de la domination bureaucratique et de l’électoralisme, les postures d’élus peuvent devenir des tribunes pour permettant de médiatiser les luttes sociales progressistes, leurs contenus, leurs revendications, de signifier leur primauté, et de formuler une autre alternative que celles du capitalisme, de la croissance sans limite et de l’Etat comme horizons indépassables. Mais la représentation politique peut constituer une forme dangereuse de confiscation et de déformation de la parole des acteurs des luttes, notamment lorsque les luttes sociales sont médiatisées par des élus issus de partis politiques, développant leurs analyses spécifiques et poursuivant leurs fins propres. La dépossession des révoltés par les élus et la subordination des luttes aux appareils de domination étatique constituent ainsi les dangers qui guettent les mouvements sociaux lorsque ceux-ci tendent à être re-présentés, lorsque leur parole tend à être médiatisées par des élus politiques. Il faut ainsi en finir avec l’illusion que la parole d’un parti politique puisse incarner celle de LA voix de la classe ouvrière, du mouvement social, d’un ou de plusieurs groupes sociaux. Les militant et les élus politiques, aussi progressistes qu’ils soient, ne représentent qu’eux-mêmes et éventuellement ceux qui partagent leurs positions. Ils ne peuvent ni incarner l’esprit d’une lutte, ni se substituer à celle-ci.

    Nous défendons, quant à nous, le fait de s’approprier la politique et de la faire autrement. Cette analyse, défendant une perspective de changement social par la voie de l’auto-organisation et des luttes, s’appuie sur une longue expérience des mouvements sociaux, du mouvement ouvrier, de la Commune de Paris, de l’Altermondialisme, de la démarche de Saul Alinsky et des mouvements d’auto-organisation des quartiers et de défense des droits civiques aux Etats Unis, des LIP et des autres expériences autogestionnaires des années 70, de l’autonomie ouvrière italienne des années 80, du quartier Christiania au Dannemark, de l’EZLN et du Chiapas, de Marinaleda, des usines autogérées en Argentine, du quartier Exarchiea, de l’usine Vio.Me. de Thessalonique, de Notre Dame des Landes, de luttes locales aux cotés des sans-papiers et des sans logis, dans les foyers de travailleurs migrants. Ces luttes nous démontrent que rien ne se passe lorsque nous comptons sur les élus pour agir à notre place et que nous nous en tenons aux procédures juridiques, aux processus de consultation démocratiques, et autres rouages officiels de l’action institutionnelle « légitime », alors que de grands changements sont possibles lorsque les gens font preuve de fermeté et de détermination, s’organisent, se mettent en action. Par ces moyens, par leur capacité autonome, ils parviennent à renverser le rapport de force en leur faveur.

    Or cette analyse du changement par les luttes sociales et l’auto-organisation n’est pas une évidence pour tous. L'Etat, notamment à travers ses appareils idéologiques, œuvre à légitimer ses propres institutions et a étouffer leur critique, dans le but de défendre un ordre social au service de la domination de classe. Il œuvre à empêcher les gens de sortir de son giron institutionnel et électoraliste, limitant la conception de ce qu’est l’action politique à la mise d’un bulletin dans l’urne, à la désignation des décideurs et à l’exercice du pouvoir d’Etat.

    Ainsi, c’est bien cet imaginaire de l’Etat providence, souverain et autoritaire, de ses phénomènes de personnification du pouvoir, des « Hommes providentiels » et autres figures charismatiques, qu’il faut combattre, à la fois dans une perspective de construction des luttes sociales, de lutte contre l’extrême droite, mais surtout si nous portons vraiment le projet de développer une autre manière de faire de la politique, fondée sur la démocratie directe et l’auto-organisation. Nous rejoignons ainsi les propos de Saul Alinsky, lorsqu’il disait : « Il ne suffit pas d’élire des candidats, encore faut-il exercer des pressions sur eux ! » En effet, s’il est toujours préférable de maintenir les conservateurs, nationalistes, xénophobes et autres fascistes le plus loin possible du pouvoir ; le plus important n'est pas tant de choisir tel ou tel candidat, d’opter pour un « vote utile » en faveur des partis bourgeois libéraux se prétendant de gauche ou centristes, ou pour un vote de conviction en faveur d’un parti anticapitaliste ou décroissant (que nous encourageons malgré tout) ; mais réside dans un premier temps dans notre capacité effective à générer un rapport de force qui permette de faire plier le pouvoir face à une opposition progressiste venant de la rue.

    Pour les gens qui souhaitent favoriser une dynamique de lutte sociale, c’est bien la seule chose qu’il soit possible d’attendre d’une participation aux élections : bénéficier d'une audience plus large afin de faire exister et de donner du poids à l'alternative progressiste de transformation sociale par la voie de l'auto-organisation des luttes, puis de la société.

    Nous ne nous faisons donc aucune illusion quant au potentiel d’action de leurs élus éventuels. Nous invitons ainsi toutes les composantes du mouvement pour l’auto-organisation et tous ceux qui ne sont pas organisés, à envahir l’espace publique, et à y faire exister une parole oppositionnelle !

     

    [1] Nous nous accordons avec LO uniquement sur la critique du capitalisme, la nécessité d’expropriation des capitalistes, la réquisition des moyens de production et leur placement sous contrôle collectif des salariés. Nous nous accordons avec le MOC sur la critique de l’idéologie de la croissance qui guide la quasi-totalité des partis politiques, sur la protection de la biodiversité, l’encouragement des circuits courts de production, le développement d’espaces de convivialité plutôt que des espaces marchands, sur le développement de modèles plus économes en énergie, sur l’arrêt des gaspillages, des développements de zones de gratuité, des transports en commun gratuits, du développement de la démocratie directe, etc. Le NPA intègre quant à lui ces deux critiques, et y ajoute une critique antiraciste, féministe, antisécuritaire, favorable au développement social.

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