• Fascisme et Stalinisme

    Les points de convergence entre fascisme et stalinisme - Une réflexion sur le discours "ni de droite, ni de gauche" tenu par l'extrême droite

    Certains fascistes s’inspirent aujourd’hui de l’URSS, du Stalinisme, se revendiquent d’une « gauche du travail », éprouvent une certaine nostalgie de la vieille gauche, du mouvement ouvrier, dont ils tentent de se revendiquer comme les héritiers, hésitent par exemple entre marine le pen et Jean-Luc Mélenchon ! Alain Soral, le leader charismatique d’Egalité&Réconciliation, constitue la figure la plus flagrante de cette tentative d’appropriation et de brouillage des repères au niveau de la distribution des identités politiques. Mais comment cette appropriation s’opère-t-elle ? S’inscrit-t-elle dans une démarche de métissage extrême gauche/extrême droite, ou n’est-elle qu’une forme d’opportunisme déguisé, permettant d’attirer dans les rangs du fascisme les déçus et les laissés pour compte du mouvement ouvrier ? Si la réponse à cette dernière question est évidente, elle ne nous donne que peu d’indications sur le mode d’appropriation du Stalinisme par le fascisme. Si l’on peut déceler une appropriation, par l’extrême droite, de certains contenus ou slogans issus de la gauche, nous pensons cependant que cette possibilité de se référer, voire de s’identifier, à la fois au fascisme et au Stalinisme, n’est pas anodine, que les articulations possibles entre ces conceptions politiques de gauche et de droite sont liées à la structure interne du Stalinisme. La question que nous nous poserons sera donc la suivante : Qu’est-ce qui, dans la structure interne du Stalinisme permet au fascisme de s’en emparer, sans pour autant altérer en quoi que ce soit sa base idéologique ?

    Dire que le l’URSS de Staline, l’Allemagne d’Hitler ou l’Italie de Mussolini étaient des régimes totalitaires, pratiquaient un contrôle et un embrigadement idéologique forcené, avaient mis en place des camps de travail forcé, et généré des millions de morts, relève de l’évidence mais n’apportera rien en terme de compréhension. Ceci n’aidera pas au décryptage des éléments et à la structuration interne de ces idéologies, dont l’autorité, l’embrigadement, la répression violente, et les camps, constituent les effets émergents.

     

    1 Hiérarchie, domination charismatique, exigences disciplinaires et sacrificielles

    Pour analyser ces idéologies, nous commencerons par les critères les plus évidents. Tout d’abord, ces mouvements ont en commun de fonctionner à partir d’une structuration fortement hiérarchisée à la tête de laquelle se trouver un leader charismatique. La règle d’or du bon fonctionnement des groupes humains organisés, dans les conceptions autoritaires, réside dans une logique militaire, disciplinaire et sacrificielle.

    2 La société pensée comme un tout organique

    La totalité sociale (le parti, l’entreprise, la société civile), est envisagée comme un organisme, un tout cohérent et harmonieux. Le conflit n’est pas envisagé comme dynamisant et constructif, mais comme néfaste, improductif et pathologique. Les opposants de l’intérieur et de l’extérieur sont considérés comme des ennemis, des nuisibles, des virus attaquant l’organisme, et qu’il faudrait neutraliser, isoler, marginaliser voire éliminer.

    3 Conception des rapports individu/système

    Les conceptions fascistes et staliniennes se rejoignent encore dans la tendance à exiger le sacrifice de soi à travers à la dévotion totale envers une société ou une collectivité, quand bien même celle-ci se révèlerait injuste et insupportable. Le groupe dirigeant se revendique comme seul dépositaire de l’ « intelligence » politique nécessaire à la réalisation des objectifs transcendants, d’un idéal du bonheur. Cet idéal, auquel le groupe dirigeant est censé conduire, est ainsi constamment repoussé, au nom de justifications structurelles, techniques et économiques. Il est demandé à la population de faire preuve de patience, de confiance, d’allégeance et de soumission. Toute contestation est considérée comme une forme de trahison et une tentative de déstabilisation de l’équilibre nécessaire à la réalisation du projet de transformation sociale. Les revendications de la population, en ce qui concerne l’amélioration immédiate de la qualité de l’existence, et exigeant ainsi la modification des priorités politiques déterminées par le groupe dirigeant, sont alors réprimées. Le groupe dirigeant considère par conséquent que, dans l’immédiat, la population doit tout au système, mais que celui-ci ne lui doit rien en retour. En corollaire, le groupe dirigeant fait la promotion d’une idéologie valorisant le dévouement, le sacrifice, l’effort, la logique de rendement et l’ardeur au travail. La pénibilité est niée et considérée comme une forme de faiblesse et de paresse. Le « bon » peuple, qui est alors mis en valeur par le régime, est celui qui se concentre sur sa tâche sans broncher, qui ne se plaint jamais de son sort, quelles que soient les difficultés et les souffrances qu’il endure. Il est celui qui sait rester à sa place, exécute les ordres et ne se mêle pas des affaires des autres. Il n’est ainsi considéré qu’en vertu de son travail, de la fonction qu’il remplit dans la société, et de la manière dont il remplit cette fonction. Il n’est pris en compte et estimé qu’en tant que pion du système, de rouage efficace de la machine.

    4 L’idéologie du mérite comme justification des inégalités de fait

    Les inégalités de fait, les privilèges accordés à la hiérarchie, sont justifiés par une idéologie méritocratique. En dépit des discours valorisants le travail manuel, les vieux métiers, ou le travail de la terre, qui sont monnaie courante de la propagande d’extrême droite (et l’étaient également en ce qui concerne le Stalinisme), et ne servent qu’à éloigner le peuple des centres de pouvoir ; les tâches intellectuelles, scientifiques, d’encadrement et de décision, sont davantage estimées que les tâches exécutives, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles, du fait qu’elles impliquent des capacités « au-delà de la moyenne » des hommes. De ce fait, la contribution des intellectuels au régime est récompensée par des avantages matériels et sociaux. Cette conception du mérite est symboliquement orientée, d’une part parce que l’on valorise davantage les tâches intellectuelles, la réflexion, la créativité, ainsi que le pouvoir, la capacité de certaines personnes à soumettre d’autres hommes à leur volonté. De fait, on dévalorise les activités répétitives et physiquement éprouvantes. D’autre part parce que les récompenses attribuées aux personnes « méritantes », au-delà du prestige social et de la dispense d’une activité répétitive et/ou physiquement éprouvante, prennent la forme de privilèges, et aboutissent à la mise en place pour une petite élite de situations plus aisées que celles de la grande majorité des hommes. En outre, cette conception du mérite implique la négation des déterminismes sociaux, tout comme le potentiel intellectuel des exécutants, qui, du fait de la structure hyper spécialisée et hiérarchisée des sociétés embraquées dans la course à la puissance, sont cantonnés à des tâches très limitées, hypnotiques, ne laissant guère de place à la polyvalence et l’exercice de l’intelligence. Il est alors aisé pour une petite élite héritant d’une génération à l’autre des capitaux économiques, culturels, relationnels, de balayer la concurrence des classes populaires dans l’accès aux professions intellectuelles, de faire jouer les réseaux et les logiques de cooptation, et au final de s’installer au pouvoir de manière durable et d’en exclure la plus grande partie de la population.

    5 Valorisation des structures pré-établies et domination traditionnelle

    Les modèles de domination staliniens et fascistes avaient également en commun la valorisation de la famille traditionnelle. La famille était, tout comme l’ouvrier, considérée dans ses aspects fonctionnels et utilitaires. Il s’agissait de produire les bons petits patriotes, conformes aux attentes des dirigeants, pour servir la nation et ses idéaux transcendants. La valorisation ne se limitait cependant pas à la sphère du travail, ou de la famille, sans quoi elle n’aurait pas longtemps fait illusion. Les régimes accordaient beaucoup d’importance à d’autres aspects de la culture, comme les pratiques culinaires, le style vestimentaire, les coiffures, les danses et chants folkloriques, et déployaient d’immenses efforts pour promouvoir leur idéologie. Tout était fait pour exalter les phénomènes d’identification et les sentiments d’appartenance à une communauté, dont le régime rappelait le prestige, la supériorité vis-à-vis des autres communautés.

    6 Modernité technologique, cynisme anti-humaniste

    Pour terminer, les régimes totalitaires de Staline et d’Hitler s’inscrivaient dans une conception particulière de la modernité. Il ne s’agissait pas de modernité sociale ou éthique. Sur ce plan, ces régimes étaient plutôt antimodernes. L’homme n’avait pas de consistance propre, il n’existait que pour servir sa patrie, sa nation, qui elle-même devait servir un idéal transcendant, qui n’était qu’un prétexte pour servir les intérêts et justifier les exaction d’une oligarchie mégalomane, prête à employer tous les moyens possibles pour parvenir à ses fins. Les valeurs humanistes et généreuses étaient niées au profit d’un rationalisme cru et machiavélique. La logique formelle y était poussée à son paroxysme. Il n’est donc pas anodin que ces régimes se soient lancés à corps perdu dans la modernisation technologique, qu’ils n’aient pas hésité une seconde à employer les techniques de contrôle idéologique et de manipulation psychologique, les techniques organisationnelles et stratégiques, productives et guerrières des civilisations répressives, du domaine militaire et de l’économie capitaliste. La rationalité formelle, lorsqu’elle est mise au premier plan, qu’elle est libérée de toute limite éthique, devient un puissant outil de domination et d’anéantissement, et se range ainsi dans le camp de l’antihumanisme. Il ne s’agit donc pas de dire que la raison formelle et stratégique était un moyen qui a été employé à de mauvaises fins. Ce type de rationalité, aveugle à toute autre logique que celle de l’efficacité, contient de fait en son sein un certain cynisme, et attire bien plus les sujets avides de domination que les sujets soucieux de liberté. Dès que l’on adopte cette rationalité pour atteindre un but particulier, que l’on en fait une obsession au point d’en oublier les impératifs de liberté, d’égalité, de dignité et de respect, la porte est grande ouverte aux pratiques d’exploitation, d’esclavage, de maltraitance, de persécution, de torture et d’extermination. C’est cette logique qui permet de dire et de penser qu’aujourd’hui, certains sont de trop, qu’ils n’ont pas leur place, qu’ils sont inutiles, voire nuisibles.

    7 Conclusions sur l’appropriation des contenus de la gauche par le fascisme

    Pour conclure, nous dirons que ce que les fascistes tentent de s’approprier dans la pensée de gauche, ce ne sont pas ses contenus progressistes et humanistes, ni ses perceptives de démystification et d’abolition des inégalités de classe. Ces contenus sont inassimilables pour l’extrême droite, si elle ne veut pas se trahir. Les contenus que l’extrême droite est en mesure de s’approprier, se sont bien davantage les éléments contenus dans la structure des régimes totalitaires et technobureaucratiques de l’ex-URSS. Ce sont d’abord ses tendances à réactiver et à s’appuyer sur les vieilles structures sociales, culturelles ou idéologiques. Ce sont ensuite ses tendances à faire de l’utopie (des perspectives de changements motrices de l’action sociale et révolutionnaire) une idéologie (une justification de l’exploitation et de la souffrance au nom de la réalisation d’un idéal que seul le régime soit en mesure d’assurer). Ce sont aussi ses tendances à se construire de manière fortement hiérarchisée, à la tête de laquelle se trouve un leader charismatique, autour duquel se développe un véritable culte de la personnalité. Ce sont encore ses tendances à penser la politique de manière technicienne, à faire passer les impératifs stratégiques qu’imposent les pseudo « nécessités objectives » avant les impératifs éthiques de liberté, d’égalité et de respect de l’intégrité. Ce sont enfin ses tendances antihumanistes, à considérer l’homme comme ne possédant aucune valeur en soi, comme une chose, un objet, un rouage, au service d’une entité mythique ou transcendante, ses tendances à ainsi légitimer la possibilité de faire subir les pires atrocités à ceux à qui le pouvoir a ôté toute humanité.

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