• L'Economie de Marx pour les Anarchistes - Chapitre 1 : Introduction

    Le monde fait face à des bouleversements pénibles dont les aspects sont politiques, militaires, écologiques, culturels et même spirituels. De toute évidence, cela inclut également une crise économique profonde qui s'ajoutera à tous les autres problèmes. Il nous faut comprendre la nature de la crise économique si nous espérons y faire face.

    Parmi les théories économiques, les deux écoles principales sont bourgeoises, dans le sens où elles se positionnent en faveur du capitalisme. Tant l'école conservatrice et monétariste du libre-marché débridé que l’école libérale/sociale démocrate Keynésienne, existent pour justifier le capitalisme et conseiller les gestionnaires de l'économie capitaliste.

    La seule théorie économique alternative est celle développée par Karl Marx. Sa théorie a été pensée pour amener la classe ouvrière à comprendre le système capitaliste dans le but d'y mettre fin (une des raisons pour lesquelles il a nommé sa théorie « critique de l'économie politique »). D'autres radicaux, en particulier les anarchistes, ont développé certaines idées relatives à l'économie, comme, par exemple, la forme que prendrait une économie post-capitaliste. Mais personne, à l'exception de Marx, n'a développé d'analyse générale sur le fonctionnement du capitalisme en tant que système économique. Je me suis donc concentré sur ses travaux, bien que je sois un anarchiste et pas un marxiste (ni un économiste, d'ailleurs). Je veux dire par là que je n'accepte pas la vision du monde développée par Karl Marx et Friedrich Engels, bien que je sois en grade partie en accord avec celle-ci.

    Je ne revendique aucune originalité. Tout au plus, là où il existe des interprétations différentes de la théorie de Marx, je pourrais adopter une position minoritaire. Mais je me concentre sur la théorie de Marx, telle qu'exprimée dans les trois volumes principaux du Capital, des Grundrisse, et quelques autres écrits, ainsi que ceux de son proche collaborateur et camarade, Friedrich Engels.

    Par ailleurs, je ne m'attarderai pas sur les théories « marxistes », ce qui inclut les commentateurs postérieurs de Marx, qui, dans certains cas, sont en désaccord avec divers points fondamentaux de l'opinion de Marx. Par exemple, de nombreux soi-disant économistes politiques marxistes rejettent la théorie de la valeur de Marx. Plus encore rejettent sa notion de baisse tendancielle des taux de profit. Beaucoup rejettent la possibilité d'un capitalisme d'Etat. La plupart sont de facto partisans du capitalisme d'Etat ! (La plupart des marxistes démocratiques/réformistes appellent à ce que l'État intervienne dans l'économie afin de renflouer le capitalisme. La plupart des marxistes révolutionnaires cherchent à renverser l'État existant pour le remplacer par un nouvel État qui remplacerait la bourgeoisie par la propriété d'État – tout en préservant la relation entre le capital et le travail). Tout au plus, je devrai aborder quelques marxistes postérieurs à Marx, lorsque j'aborderai l'impérialisme et l'ère de du capitalisme décadent.

    Il y eu plusieurs versions des introductions à l'économie marxiste, à commencer par celles écrites par Marx lui-même, comme Salaires, Prix et Profits et Travail salarié et Capital, sans compter la vaste quantité d'œuvres plus sophistiquées sur le sujet. Mais celles écrites par des anarchistes, pour des anarchistes et d'autres socialistes libertaires, sont très rares. Je pense qu’elles seraient utiles aujourd'hui.

    Les anarchistes peuvent-ils apprendre de Marx?

    Pour commencer, comment les anarchistes peuvent-ils apprendre quoi que ce soit des marxistes ? La première Internationale fut déchirée par une lutte intestine entre les disciples de Marx et ceux de Michael Bakounine, le fondateur du mouvement anarchiste. La deuxième Internationale (socialiste) a refusé les anarchistes. Dans la foulée de la révolution Russe, le régime de Lénine et Trotsky a fait arrêter et fusiller les anarchistes. Durant la révolution Espagnole des années 1930, les staliniens ont trahi et assassiné les anarchistes. Plus généralement, le mouvement marxiste a mené, dans un premier temps, au réformisme social-démocrate et à l'appui de l'impérialisme occidental, puis, dans un second temps, au capitalisme d'Etat totalitaire et génocidaire (incorrectement appelé « Communisme »). En fin de compte, après l'effondrement, ce fut le retour au capitalisme traditionnel.
    Pourtant, le marxisme et l'anarchisme ont tous deux émergé des mouvements ouvriers et socialistes du 19ème siècle. Tous deux avaient les mêmes objectifs : fin du capitalisme, des classes, de l'État et de toutes les oppressions. Tous deux se sont concentrés sur la classe ouvrière comme agent de changement, alliée aux autres opprimés dans la population.

    Les anarchistes ont cependant rejeté les concepts d'État de transition (la « dictature du prolétariat »), d'économie post-capitaliste nationalisée et centralisée, de stratégie de construction de partis politiques ainsi que la tendance au déterminisme téléologique. Au contraire, les anarchistes ont cherché à remplacer l'État par des fédérations non-étatiques de conseils ouvriers et d'assemblées communautaires, à remplacer la police et l'armée par l'organisation démocratique d'un peuple armé (une milice), et à remplacer le capitalisme par des fédérations de lieux de travail, d'industries et de communes autogérées et planifiées démocratiquement par le bas.

    Mais beaucoup d'anarchistes, à commencer par Bakounine, ont exprimé leur appréciation pour la théorie économique de Marx. On observe cela encore aujourd'hui. Ceux-ci croyaient qu'on pouvait la disloquer de la stratégie politique de Marx. Par exemple, Cindy Milstein, une anarchiste américaine influente, écrivait dans Anarchism and its Aspirations, « Plus que tout autre, Karl Marx a saisit le caractère essentiel de ce qui est devenu une structure sociale hégémonique – articulé de manière particulièrement convaincante dans Le Capital... » (2010, p. 21).

    Des radicaux ont soutenu qu'il y avait deux pans du marxisme (c'est-à-dire, du marxisme de Marx) – et je suis d'accord. L’un des pans était libertaire, démocratique, humaniste et prolétaire, et l'autre était autoritaire, étatiste et bureaucratique ; L’un des pans était scientifique et l'autre déterministe et scientiste (pseudo-scientifique). De ce point de vue, les staliniens totalitaires ont utilisé les deux penchants du marxisme de Marx, pas seulement l'aspect centralisateur et autoritaire, mais aussi l'aspect positif, libertaire et humaniste, afin de peindre un portrait attrayant de leur réalité monstrueuse. C'est ainsi qu'ils ont trompé des millions d'ouvriers et de paysans, rassemblés dans des mouvements de masse, qui croyaient se battre pour un monde meilleur.

    Mais cela signifie-t-il nécessairement que les socialistes libertaires devraient rejeter toute l'œuvre de Marx, en y incluant les aspects positifs ? Quelle est l’alternative ? Si nous rejetons le système de Marx, nous en sommes essentiellement réduits aux théories de l’économie bourgeoise, à la rationalisation d’un système social qui a aussi une histoire sanglante, de souffrance de masse, de tyrannie (incluant l’oppression raciale et le génocide Nazi) et deux guerres mondiales. Ce n’est pas un record supérieur comparé au marxisme.

    Il a longtemps existé une tendance minoritaire au sein du marxisme, basée sur ses aspects humanistes et libertaires-démocratiques. Cela remonte à William Morris, qui a travaillé avec Engels alors qu'il était ami avec Pierre Kropotkine et se poursuit aujourd'hui avec les marxistes « autonomes ». La version de l'économie marxiste que j'ai apprise est fortement influencée par la tendance « John-Forrest » (C.L.R. James et Raya Dunayeskaya) et par Paul Mattick (des communistes de conseils).

    Je n'affirme par ici que, contrairement aux marxistes-léninistes autoritaires, ces marxistes libertaires étaient « justes » dans leur interprétation de Marx. Je ne fais que souligner qu’objectivement, il est possible de combiner une partie de l'économie marxiste avec une politique qui est essentiellement identique à l'anarchisme. J'en suis venu à la conclusion qu'il était donc possible pour les anarchistes d'apprendre de la critique de l'économie politique de Marx.

    Marx était-il un plagiaire?

    Voilà une autre plainte soulevée par les anarchistes au sujet de l'économique politique de Marx. Certains dénoncent Marx parce qu'il n'aurait pas inventé sa propre théorie mais l'aurait apprise d'autres intellectuels, incluant Pierre-Joseph Proudhon, celui qui fut le premier à s'identifier comme « anarchiste ». Ils dénoncent Marx comme un plagiaire.

    Marx a, sans nul doute, étudié minutieusement les penseurs qui l'ont précédé, incluant des économistes politiques bourgeois et des auteurs socialistes. Ses écrits, publiés ou non, se lisent souvent comme des dialogues entre lui-même et des économistes qui l'ont précédé (par exemple, Théories sur la plus-value, le « quatrième volume » du Capital). C'est un autre aspect du sens qu'il voulait donner à sa « critique de l'économie politique ». Tout en affirmant les dépasser, il n'a jamais nié qu'il se basait sur les penseurs qui l'ont précédé. Il respectait certains économistes politiques (en particulier ceux de la ligne d'Adam Smith et David Ricardo). Il en méprisait d’autres (les purs apologistes qu'il surnommait les « pugilistes »).

    Lorsque Marx et Engels ont lu Proudhon, puis l'ont rencontré en France, ils ont été impressionnés. En tant que modeste artisan ouvrier, Proudhon avait développé une critique du capitalisme et un concept du socialisme. Les deux jeunes radicaux, issus de la classe moyenne, ont appris de lui. Dans La Sainte famille (le premier livre vraiment « marxiste »), Marx et Engels ont commenté l'œuvre de 1840 de Proudhon, Qu'est-ce que la propriété? :

    « Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l'économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique, aussi impitoyable que scientifique: C'est là le grand progrès scientifique qu'il a réalisé, un progrès qui révolutionne l'économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l'économie politique. »

    (http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/sainte_famille/sainte_famille.pdf).

    Plus tard, Marx et Engels sont devenus des opposants politiques et théoriques de Proudhon. Marx a attaqué ses points de vue dans Misère de la philosophie et Engels dans La question du logement. Je n'entrerai pas dans les questions théoriques soulevées ici; je pense que Marx et Engels ont appris de Proudhon puis l'ont dépassé de certaines façons. Bakounine a dit, au sujet des théories de Proudhon,

    « Dans l’impitoyable critique qu’il [Marx] en a faite il y a sans aucun doute beaucoup de vrai : malgré tous ses efforts pour se placer sur un terrain solide, Proudhon est resté un idéaliste et un métaphysicien. Son point de départ est la notion abstraite du droit ; il va du droit au fait économique, tandis que M. Marx, contrairement à lui, a énoncé et démontré l’incontestable vérité, confirmée par toute l’histoire ancienne et moderne de la société humaine, des nations et des États, que le fait économique a toujours précédé, et continue de précéder le droit politique et juridique. Un des principaux mérites scientifiques de M. Marx est d’avoir énoncé et démontré cette vérité. »

    (http://www.theyliewedie.org/ressources/biblio/fr/Joyeux_Maurice_-_Bakounine_en_France.htm).

    À part la théorie économique immédiate, Proudhon s'opposait aux syndicats, aux grèves, sans compter à la révolution de la classe ouvrière. Mais, Proudhon avait développé le concept d'un socialisme décentralisé et fédératif, ce qui était contraire au centralisme étatique de Marx. Ce concept a été important dans le développement de l'anarchisme révolutionnaire.

    Dans tous les cas, toute cette discussion est futile. La question clé devrait être de savoir si oui ou non la théorie économique de Marx est une bonne théorie, utile pour comprendre l'économie capitaliste et utile pour le développement d'une réponse politique à celle-ci. Le fait que Marx ait appris des autres, ou à quel degré, n'a pas d'importance. S'il a retiré de bonnes idées de Proudhon, alors tant mieux pour lui.

    Critique de l'économie politique ?

    Il existe des polémiques quant au fait de savoir s'il faut se référer à « l'économie de Marx », « l'économie politique de Marx » ou « la critique de l'économie politique de Marx ». Concernant la première expression, Marx a effectivement traité de la production et de la distribution de biens et d'autres sujets qui sont des questions typiques abordées dans les textes sur « l'économie ». En même temps, ses motivations et objectifs étaient totalement différents de ceux des économistes bourgeois : son but n'était pas d'améliorer le fonctionnement du système, mais de le renverser.
    Quant à « l'économie politique », c'est un terme pris d'Aristote, qui distinguait entre « l'économie domestique » (du foyer et de la ferme) et « l'économie politique » (de polis — de la communauté en général). Les premiers économistes bourgeois ont récupéré le terme. Ils ont connecté leur analyse de l'économie avec le rôle des classes et de l'État. Les radicaux contemporains aiment utiliser ce terme pour souligner qu'ils intègrent la production et la consommation avec le rôle de l'État et de la totalité sociale. Cependant Marx lui-même utilisait généralement « économie politique » comme synonyme d'économie bourgeoise.

    Marx a préféré utiliser la phrase « critique de l'économie politique ». Ce fut le titre ou le sous-titre de plusieurs de ses livres (incluant Le Capital). Le mot « critique » signifiait « une analyse critique », c'est-à-dire l'examen des aspects positifs et négatifs de quelque chose, en tenant compte de leurs interactions. Bien qu'il en respectait quelques-uns pour leurs intuitions, il était l'ennemi des économistes politiques. Il était l'opposant du système qu'il examinait et exposait. Aujourd'hui, certains marxistes préfèrent dire qu'ils développent la « critique de l'économie politique ». Mais il s'agit peut-être d'une expression un peu longue et embarrassante.

    J'ai utilisé les trois termes. Mais il est essentiel de garder en tête que ce que nous entamons est une attaque contre la théorie économique bourgeoise et contre l'économie capitaliste. De façon bien réelle, tout Le Capital de Marx était une justification de ce qu'il a écrit dans la conclusion du Manifeste pour le parti communiste : « Les prolétaires n'ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! », et de ce qu'il a écrit comme première « règle » de la Première Internationale : « L'émancipation des classes ouvrières doit être conquises par les classes ouvrières elles-mêmes ».

    « Publications hebdomadaires de : L'Economie de Marx pour les Anarchistes de Wayne PriceL'Economie de Marx pour les Anarchistes - Chapitre 2 »
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :