• L'Economie de Marx pour les Anarchistes - Chapitre 7

    Le capitalisme d'État

    Comme cité précédemment, Marx décrit une tendance du capitalisme à développer des entreprises plus grandes et plus importantes, en dépit de contrecarrer les tendances à la rupture en unités plus petites. Les tendances à la centralisation et la concentration étaient dues, entre autres facteurs, à l'accumulation (de plus en plus grande), la concurrence (certaines entreprises battant les autres entreprises et les absorbant), la lutte des classes (devenir plus large afin de mieux dominer les travailleurs), et l'utilisation du crédit et du capital fictif. La semi-monopolisation été à la source d’une intervention croissante de l'Etat dans l'économie, pour soutenir les entreprises géantes. Marx observait que la tendance générale tendait vers la fusion une seule firme, (il ne dit pas si cette tendance devrait un jour être complétée). Par voie de conséquence, cela ne met pas fin à la concurrence, puisque même une seule entreprise nationale se retrouverait dans l'environnement du marché mondial, en concurrence avec d'autres entreprises géantes.

    Dans ses « Notes sur Wagner », Marx écrit : « Lorsque l'Etat lui-même est un producteur capitaliste, comme dans l'exploitation des mines, des forêts, etc., son produit est une « marchandise » et donc possède le caractère spécifique de toute autre marchandise » (cité dans Kliman, 2012 ; p. 210).

    Engels et Marx

    Ce concept, d'une tendance du capitalisme vers un système unifié, étatisé, a été élaboré par Frederick Engels dans un passage de son livre, l'Anti-Dühring (plus précisément, la Révolution de Herr Eugen Dühring en sciences). Engels pensait ce passage si important, qu'il l’a répété quand il a pris les pièces sur l'Anti-Dühring pour réaliser son pamphlet, Socialisme utopique et socialisme scientifique.

    Mais d'abord, il est utile de dire quelque chose à propos de la relation d'Engels à Marx. Il y a ceux, notamment parmi les marxistes libertaires, qui critiquent Engels comme étant le premier des « post-marxistes », ayant dirigé le mouvement marxiste dans la mauvaise direction. Plutôt que de critiquer Marx pour des choses sur le mouvement marxiste historique qui leur déplaît, ils blâment Engels. Ils prétendent mieux comprendre Marx que ne l’a fait son partenaire politique de longue date et ami le plus cher ! Si c’était vrai, cela devrait soulever des questions a propos de Marx ; comment se fait-il qu’il ne pouvait pas expliquer ses idées, même à Engels ? Engels, après tout, était une personne très brillante, même s’il n’était pas un génie aussi imposant que Marx.

    Ils reprochent à Engels, en particulier, d'avoir interprété le matérialisme dialectique de Marx d'une manière rigide et mécaniste. Ils rejettent l'idée que la dialectique devrait être totalement appliquée à la nature et à la science physique, plutôt que seulement à la société humaine. Ils rejettent en particulier l'Anti-Dühring d'Engels (et sa Dialectique de la Nature). Malheureusement pour eux, Marx est connu pour avoir lu l'Anti-Dühring et discuté de tout cela avec Engels avant sa publication. Marx a rédigé un de ses chapitres – ce qu’il aurait difficilement fait s’il avait été en désaccord avec les parties principales.

    Les marxistes anti-Engels-iens lui reprochaient eux-aussi le développement réformiste du Parti Social-Démocrate Allemand (et des autres partis qu’il influencé). Avec la Première Guerre mondiale, le parti a appuyé la guerre impérialiste et le gouvernement monarchiste qui l’a mené. Après la guerre, il a saboté la révolution des ouvriers allemands et dirigé l'armée allemande dans l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, et de beaucoup d'autres (comme l'anarchiste Gustav Landauer).

    Etait-ce, dans une certaine mesure au moins, la faute d’Engels? Peut-être, mais seulement si nous tenons compte du fait qu'il ait été insatisfait depuis longtemps des tendances droitières du parti, et qu'il l'avait exprimé. Mais il n'a pas mené de bataille, en espérant que la lutte de classe arrangerait les choses.

    D'autre part, c’était Marx qui avait prôné la politique de construction de partis de la classe ouvrière pour se présenter aux élections, indépendamment des partis bourgeois libéraux et conservateurs. C’était Marx qui avait déclaré qu'il pourrait être possible pour ces partis d'arriver au pouvoir pacifiquement par la voie électorale, au moins en Grande-Bretagne ou aux États-Unis (Habituellement il ajoutait cependant qu'un tel événement serait probablement suivi par des rébellions militaires pro-capitalistes). En fait, ce fut la plus grande différence pratique entre Marx et Bakounine dans la Première Internationale. Chacune des deux tendances était pour former des syndicats, mais les marxistes voulaient travailler à la construction de partis électoraux et les anarchistes étaient contre ces derniers, en expliquant qu'ils conduiraient à la corruption du mouvement ouvrier (À mon avis, le recul historique montre que les anarchistes avaient raison).

    Je ne veux pas discuter ici de matérialisme dialectique ou d'électoralisme. Je ne nie pas le fait qu’Engels et Marx étaient des personnes différentes avec différents styles de pensée ou d'écriture. Mais le travail d'Engels constituait autant une partie des bases du marxisme que celui de Marx ; ils sont tous deux responsables de ses forces et ses faiblesses.

    Le concept de capitalisme d'État d'Engels

    Engels a été impressionné par la montée des « trusts », à travers lesquels toutes les entreprises, dans un secteur donné, au niveau national ou international, ont accepté de diviser un marché et de fixer les prix. En fait, comme les trusts étaient basés sur des compagnies distinctes qui grossissaient ou se réduisaient tout le temps, ils avaient tendance à se briser éventuellement. Ils n’avaient pas le pouvoir de stabilité des sociétés multinationales d'aujourd'hui.

    « ... Le représentant officiel de la société capitaliste – l'Etat – devra finalement entreprendre la direction de la production ... La transformation des grands établissements de production et de distribution dans les sociétés par actions, les fiducies, et propriété de l'Etat montrent comment la bourgeoisie sont inutiles ... Toutes les fonctions sociales du capitaliste sont maintenant effectuées par les salariés. Le capitaliste n'a pas de fonction sociale plus loin que ce que d'empocher les dividendes, arrachant coupons, et le jeu à la Bourse ... »

    « Mais la transformation, soit en sociétés par actions et les fiducies, ou dans la propriété de l'État, ne fait pas disparaître la nature capitaliste des forces productives ... L'État moderne, quelle que soit sa forme, est essentiellement une machine capitaliste, l'état des capitalistes, la personnification idéale de la capitale nationale totale. Le plus il procède à la prise en charge des forces productives, plus elle devient capitaliste nationale, les plus il exploite de citoyens. Les travailleurs restent des salariés-prolétaires. Le rapport capitaliste ne se fait pas disparaître. Il est plutôt porté à la tête. Mais apporté à une tête, il bascule » (Engels, 1954; pp. 384-386).

    Engels expliquait que le point culminant de corporations, des trusts, et des monopoles, était celui du capitalisme d'Etat (bien qu'il n’utilise jamais réellement le terme). Il n'a pas précisé s’il attendait à ce que cela se produise réellement ou s’il s’agissait simplement de décrire une tendance.

    De la manière dont il a décrit le capitalisme d'Etat, l'économie serait gérée par des « salariés », des bureaucrates, des fonctionnaires, des gestionnaires, etc. Ils sont l'Etat, et, en tant que tel, la personnification du capital. Autrement dit, ils exploiteraient les travailleurs selon une modalité capitaliste (par opposition aux méthodes de la féodalité, de l'esclavage, ou de quelque nouvelle société de classe). Il s’attendait a ce que la bourgeoisie soit toujours là, vivant comme des possesseurs d'actions parasites, mais ne parvenant pas réellement à quoi que ce soit.

    En revanche, Bakounine avait prédit que l'économie complètement étatisée amènerait au développement d’une nouvelle classe dirigeante, composée des couches les plus aisées et des travailleurs intellectuels socialistes. Dans leurs écrits sur le « mode de production asiatique » et d'autres aspects de la société pré-capitaliste, Marx et Engels avaient discuté des sociétés antérieures où les moyens de production, notamment la terre, avaient été détenues par l'Etat, et avaient été collectivement gouvernés par les classes bureaucratiques. Ils ne connectaient pas cela à leurs écrits sur l'étatisation capitaliste. Ils ont estimé que ces sociétés (par exemple, certains des empires « indiens » d'Amérique centrale) étaient pratiquement stagnantes, manquant d’une dynamique d’accumulation capitaliste.

    Sous le capitalisme d'Etat, les prolétaires seront toujours là (pas des esclaves ou des serfs, mais des prolétaires). Ils vendront leur marchandise force de travail au capitaliste collectif, à l'Etat, et travailleront pour produire des marchandises, y compris plus de marchandises que ne le nécessite la reproduction de leur force de travail, c'est-à-dire de la plus-value. Il n'a fait aucun commentaire sur la poursuite de la concurrence à l'échelle internationale, entre le capital de l'Etat national et d'autres capitaux (soit des capitalismes d'Etat similaires, soit d'autres sortes d'entreprises monopolistiques). C’est à mon avis implicite.

    Le capitalisme d'Etat en Réalité

    La tendance à l'intégration de l'Etat à l'économie capitaliste est depuis longtemps observable. Les gouvernements capitalistes ont possédé des chemins de fer et d'autres entreprises de production, même des usines d'automobiles ou des mines de charbon. Même maintenant que les droites anti-keynésiennes ont remporté l’hégémonie sur le discours économique, l'étatisme ne s’est pas vraiment achevé. Malgré tous les discours sur le « marché libre » et la « liberté », les droitiers n’en ont pas appelé à la diminution de la grande subvention de l'Etat à la production d'armes. En attendant, ils sont les champions du renforcement de la police et de la puissance militaire de l'Etat.

    Mais l’étatisation complète n’est pas venue de la fusion des monopoles capitalistes traditionnels. Elle est venue à travers les révolutions marxistes-léninistes conduites en Russie, en Chine, à Cuba et dans d'autres pays, et de l'expansion de la puissance militaire de l'Union soviétique en Europe de l'Est. Dans ces pays, les bourgeoisies faibles ont été renversés, mais la classe ouvrière était également trop faible pour prendre le pouvoir (ou, en Union soviétique, peut-être, pour maintenir le pouvoir).

    En conséquence, les systèmes qui se sont développées différaient, de certaines façons, du modèle du capitalisme d'État d'Engels. Il a postulé que la bourgeoisie impuissante avait été anéantie. Et le système se recouvrait lui-même, d'un pseudo-socialiste, semi-marxiste, idéologique, lui servant à s’auto-justifier et à confondre la population.

    Cependant, comme Engels (et Bakounine) l’avaient décrit, la puissance réelle résidait dans une couche de « salariés », une bureaucratie collectiviste. Ils possédaient « la propriété » de l'Etat, en ce sens que, collectivement, ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient avec (ce qui l’essence même de la propriété). Collectivement, ils ont tenu une « propriété privée », dans le sens où elle a été maintenue « privé » (séparée) de la masse de la population. Les bureaucrates individuels vivaient beaucoup mieux que les travailleurs ordinaires. Ils ne pouvaient pas transmettre directement leur propriété à leurs enfants, mais, par l'éducation et les relations, leurs enfants étaient garantis d’une place dans la bureaucratie.

    L'Etat reste un Etat capitaliste, un instrument bureaucratique et militaire-centralisé de l'accumulation du capital. Quelque chose comme un Etat sans classes, neutre quant à sa nature, mais seulement dépendant de celui qui le contrôle, n’existe pas.

    Les travailleurs sont restés prolétaires, vendant leur marchandise force de travail, produisant de la plus-value, des marchandises, et les achetant sur le marché de la consommation.

    Non seulement le capital de l'Etat total de ces pays s’inscrivait dans la concurrence sur le marché mondial, mais il était aussi divisé intérieurement en entités concurrentes et en marchés de marchandises. Comme mentionné précédemment, les travailleurs vendaient leur force de travail pour de l'argent sur un marché du travail (il y avait beaucoup plus de chiffres d'affaires du travail que ce qui était censé être). Ils achetaient des marchandises de consommation sur un marché, comme le faisaient les bureaucrates capitalistes. Les agriculteurs travaillaient dans des fermes collectives (officiellement coopératives, pas des fermes d'Etat) qui vendaient des biens sur les marchés. De plus, ils avaient de petites parcelles privées avec lesquelles ils vendaient également de la nourriture sur les marchés. Les grandes entreprises vendaient également des moyens de production aux autres (en utilisant des contrats et des comptes bancaires) ; donc des moyens de production étaient également des marchandises. Et le tout était organisé conjointement par les marchés gris et noir, faisaient des échanges et du commerce. Il y avait un « plan », un responsable économique, mais il n'était jamais suivi – pas une seule fois.

    Les économies de l'Union soviétique et de la Chine maoïste étaient des formes de capitalisme extrêmement distordues et déformées. Les lois du capitalisme opéraient d'une manière indirecte et par voie de médiation. Mais un marché déformée reste encore un marché et un capitalisme déformée reste encore le capitalisme (pensez au capitalisme sous le totalitarisme nazi ou aux « villes entreprises » historiques). Ce fut une économie capitaliste ; il serait plus approprié de qualifier cela de « capitalisme étatisé » (Daum, 1990).

    Engels ne s’attendait pas à ce qu’une telle société puisse durer longtemps. « Portée à la tête, elle bascule ». Marx avait souligné la manière dont les capitaux trop centralisés pour leur haut niveau de productivité technique voleraient en éclats, se dissolvant en unités plus petites, en raison de pressions concurrentielles internes. Engels en a plutôt souligné les effets politiques. Il a écrit, A propos du pouvoir monopolistique des trusts, que « ... L'exploitation y est si palpable qu'il doivent se briser. Aucune nation ne se mettra en place avec la production réalisée par les trusts, avec une exploitation aussi éhontée de la communauté par un petit groupe de fauteurs de dividendes » (p. 384). En Union soviétique, cet effet a été contré pour un temps par l'absence d'une bourgeoisie possédante traditionnelle, et par idéologie une quasi-marxiste, pseudo-socialiste. Les gens ne voyaient pas à travers ce voile au premier abord.

    Pour certaines raisons, Marx et Engels ont vu que le capitalisme d'Etat était finalement fragile. Il était incapable de résoudre les problèmes fondamentaux du capitalisme, y compris ses tendances à la stagnation, à l’augmentation des conflits entre les capitalistes et les prolétaires, et une explosion, sous forme de crise, l'économie. En fait, la forme étatique et collectivisée du capitalisme en Union soviétique et en Chine s’est brisée. Compte tenu des faiblesses de la classe ouvrière de l'époque, malheureusement, il en est revenu au capitalisme traditionnel (avec beaucoup d'implication de l'Etat). Mais il n'y a aucune garantie que les capitalismes d'Etat ne puissent pas se présenter une fois de plus, sous certaines conditions – des conditions telles que la défaite d'une révolution de la classe ouvrière.

    Le capitalisme d'État et le programme socialiste

    A partir des années trente jusqu’aux années quatre-vingt, il y avait de vifs débats entre les marxistes sur la nature de l'Union soviétique (et plus tard de ses descendants). Je trouve étonnant que si peu de personnes aient cherché à la comparer aux modèles de capitalisme d'Etat d’Engels. Beaucoup de théoriciens ont insisté pour que la théorie du capitalisme d'Etat contredise le marxisme – en dépit des déclarations très claires de Marx et d’Engels. Un grand nombre de marxistes considéraient, comme le modèle de base du socialisme, la condition même que Marx et Engels considéraient comme le point culminant de la décadence capitaliste.

    Pour Engels, la nationalisation de toute l'industrie par un Etat capitaliste n'est pas le socialisme, mais ce que nous appellerions aujourd'hui le capitalisme d'Etat (ou étatisé). Jusqu'à présent, les anarchistes sont d'accord avec Engels et Marx. Mais Marx et Engels croyaient que si les travailleurs parvenaient à prendre le contrôle de l'économie étatisée, à travers leur propre Etat, ce serait alors, non pas le capitalisme d’Etat, mais le début du socialisme. L'économie collectivisée conduirait à la fin des classes et de l'Etat, comme l'appareil d'Etat se transformerait en institution bénigne, non coercitive. Engels a écrit:

    « Le prolétariat prend le pouvoir politique et transforme les moyens de production en première instance en propriété d'Etat. Mais ce faisant, elle se supprime en tant que prolétariat, abolit toutes les distinctions de classes et ses antagonismes de classe, abolit aussi l'Etat en tant qu'Etat ... Le gouvernement des personnes est remplacé par l'administration des choses, et par la conduite du processus de production. L'Etat n'est pas « aboli ». Il dépérit ». (Engels, 1954 ; pp. 388, 389).

    En revanche, Kropotkine a écrit, dans un article sur « l'anarchisme » pour l’Encyclopaedia Britannica de 1910 : « Les anarchistes considèrent ... que remettre à l'Etat de toutes les principales sources de la vie économique – la terre, les mines, les chemins de fer, les services bancaires, les assurances et ainsi de suite – de même que la gestion de toutes les principales branches de l'industrie, en plus de toutes les fonctions déjà accumulés dans ses mains (éducation, religions soutenus par l'État, de la défense du territoire, etc.) ne reviendrait qu’à créer un nouvel instrument de la tyrannie. Le capitalisme d'Etat ne ferait que renforcer les pouvoirs de la bureaucratie et du capitalisme ». (1975 ; pp. 109-110) Le fait que cela implique un Etat bourgeois ou un soi-disant Etat des travailleurs ne saurait faire une différence.

    Avec le bénéfice de plus d'un siècle de recul, nous pouvons juger de qui avait raison.

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