• L'impasse du mouvement pour la VIème République

    A l’approche des élections régionales de 2015, le Front de Gauche relance ses appels à constituer des collectifs pour une VIème république. Derrière le rideau d’un rassemblement citoyen, ce sera l’occasion pour lui de connaître ses partenaires potentiels, dans le cadre des futures échéances électorales. Dans les coulisses d’un mouvement progressiste, défendant plus de justice sociale, d’égalité, de liberté, de solidarité, d’écologie, se prépare donc un véritable tour de passe-passe électoraliste.

    Un mouvement pour se régénérer et préparer les élections

    Les échéances électorales constituent un enjeu fort pour le Front de Gauche. D’une part, les dernières élections, municipales et européennes, ont été le théâtre de conflits internes, pour ne pas dire de déchirures, de ruptures, entre Ensemble, le PG et le PCF. Un mouvement dynamique, grossissant, traversé par des réussites et des poussées électorales, serait l’occasion de recruter davantage, de ressouder ce cartel disloqué, voir de l’élargir à d’autres partenaires (NPA, POI, MOC, PPLD, EELV, Nouvelle Donne et les frondeurs du PS, pour les organisations politiques ; ATTAC, Copernic, Confédération paysanne, DAL, mouvements antiracistes, antifascistes, etc. pour les soutiens associatifs ; CFDT, FO, CGT, Solidaires, pour les soutiens syndicaux). Les victoires électorales sont en outre déterminantes pour un PCF qui ne suivit quasiment plus, aujourd’hui, que par ses financements d’Etat et les places qu’il occupe dans les instances politiques.

    Une apparence ultra-démocratique…

    L’appel à créer des assemblées constituantes pour la VIème république apparaît sous le jour d’un mouvement ultra-démocratique, presque libertaire. Il suffirait de peu pour que le contrôle collectif et démocratique de l’appareil productif, ainsi que l’abolition de la propriété privée et du salariat, figurent dans les premières lignes de cet appel. Si tel était le cas, et que la logique entière de la constitution en découlait, ce texte se nommerait « Manifeste du Communisme Libertaire », « Manifeste pour une Alternative Libertaire », ou « Un projet de société communiste libertaire ». Or ces textes existent déjà. A quoi bon, alors, les réécrire une nouvelle fois !

    …où tout semble déjà cadré !

    Il est cependant évident que la constitution qui en découlera sera loin d’être une réécriture fidèle à l’esprit de ces textes. Ils sont en effet assez loin de constituer la base programmatique du Front de Gauche, qui en est l’initiateur et qui, de ce fait, fera tout pour en garder le contrôle. La liste des destinataires de ces appels,  majoritairement socio-démocrates, réformistes, étatistes, et les délais dans laquelle s’inscrit cette campagne, témoigne d’ailleurs des limites prévisibles en termes de contenu. Il serait en effet étonnant, en si peu de temps, de voir basculer ces organisations dans l’Anarchisme. La logique d’évolution des organisations politiques, mais aussi syndicales ou associatives, s’effectue sur des temps longs, et s’aligne généralement, par volonté hégémonique et opportunisme électoral, sur l’état d’esprit des masses. Ainsi, on a  plus de chance de voir les masses, qui évoluent pourtant sur un rythme lent, devancer les partis politiques en évoluant directement vers l’Anarchisme, que d’assister préalablement à une mutation libertaire de la gauche étatiste et réformiste. De ce fait, étant donné la composition prévisible des acteurs du mouvement pour une constituante et une VIème république, il est fort à parier que cette initiative prendra une allure institutionnelle, étatiste et réformiste ; que les plus timorés feront barrage contre toute radicalisation, que les initiateurs du mouvement, pour maintenir l’unité et se caler, par opportunisme hégémonique et électoral, sur l’état d’esprit des masses, préfèreront conserver les plus modérés et se débarrasser des plus radicaux. Il n’en résultera, par conséquent, qu’une critique du système au rabais et assez marginale.

    Le danger bureaucratique

    Dans l’hypothèse absurde que le mouvement pour la VIème république puisse aller jusqu’au bout, il est fort probable que le processus démocratique qu’il serait susceptible d’enclencher, ne demeure qu’un mouvement éphémère, ne dure que le temps de reformuler une série de règles formelles, après quoi tout serait alors calé. Le risque serait alors que ce processus, du fait de la mise en place d’un cadre de règles formelles et du passage de relai de la démocratie à une prise en charge administrative, qui constituent deux des caractéristiques essentielles du phénomène bureaucratique, favorise la  mise en place d’une bureaucratie d’Etat. Un tel processus démocratique, intégrant la population au processus constituant, aurait pour effet de favoriser le consentement populaire, la légitimité de l’Etat bureaucratique. Il renforcerait ainsi la logique de dépolitisation par l’administration, et irait à l’encontre de la démocratie directe autogestionnaire.

    Le problème du citoyennisme

    Encore une fois, le Front de gauche nous ressort tout le vocable issu de l’imaginaire politiquement correcte du système politicien dominant : république, constitution, démocratie, peuple, citoyenneté ; vocable taillé sur mesure, reflétant l’idéologie des classes moyennes et petites bourgeoises, et plus précisément des franges philanthropes de la classe moyenne intellectuelle supérieure et de la petite bourgeoisie culturelle, bien intégrées au système économique et politique actuel. Ainsi, la principale classe concernée, le prolétariat, risque d’être le grand absent de ce rendez-vous, ou bien ne disposer que d’une position de suiviste. Or c’est portant cette classe sociale, le prolétariat, qui doit s’organiser, construire sa démocratie, son mode d’organisation, son projet politique, ses luttes. Tant que ce ne sera pas le cas, tant que le prolétariat ne sera pas organisé en classe autonome, en contre-pouvoir, défendant ses intérêts propres, et potentiellement universels, contre la classe capitaliste et ses formes politiques institutionnelles ; le poids du prolétariat sera inconséquent face aux autres classes sociales. Il sera subordonné à ces dernières, et il ne pourra rien résulter de positif de telles alliances. Or le citoyennisme, la figure du citoyen érigée en sujet de la transformation sociale, n’est autre que cela ; que la dissolution des différences de classes dans une identité civile générale et indéterminée, et, en conséquence, la subordination du prolétariat à l’idéologie des classes moyennes supérieures et petites bourgeoises bien pensantes.

    Mettre la charrue avant les bœufs !

    Le Front de Gauche, dans sa démarche, témoigne d’un certain idéalisme ; comme s’il suffisait de produire à vide des textes, des règles, pour ensuite les appliquer et transformer la société. Au contraire, les textes, les règles, ne peuvent émerger que des situations réelles, dont elles se font l’écho, et qu’elles contribuent à formaliser. De ce fait, le mouvement pour la VIème république fait l’impasse sur une série d’étapes préalables et nécessaires à la transformation de la société, que sont les luttes sur des questions concrètes, le processus d’organisation du mouvement social, le développement de formes embryonnaires de contre-société, de systèmes de défense contre les offensives idéologiques et la coercition exercée par l’Etat capitaliste. Pourtant, c’est bien de là qu’il est nécessaire de partir.

    Comme le soulignaient les Anarchistes de Kronstadt :

    « Les soviets [comprendre l’auto-organisation de classe] et non l’assemblée constituante, sont le véritable rempart des travailleurs » !

    Lutte Sociale, Auto-organisation !

     

    « Quelles oppositions de gauche au gouvernement PS ?Qu'attend le mouvement social pour occuper la rue ? »
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