• La CGT à un carrefour historique (AL)

    La CGT est à un carrefour. Ce n’est ni original de le dire, ni nouveau en réalité. Le choix est simple en fait : la CGT va-t-elle sortir du stalinisme en basculant vers le réformisme ou vers le syndicalisme révolutionnaire ? La période récente démontre qu’il n’existe pas de voie entre les deux options. La CGT peut-elle encore produire une réponse homogène ou court-elle le risque d’une scission ? Une tentative d’éclairage et quelques pistes pour une sortie renforçant le camp du syndicalisme « lutte de classe ».

    Parce que la CGT est au cœur de l’histoire du mouvement ouvrier, l’histoire de notre confédération ne peut se comprendre en dehors de l’histoire des confrontations idéologiques qui ont traversé la classe ouvrière. Tour à tour les conceptions libertaires, réformistes ou communistes-staliniennes en vue de l’émancipation des travailleurs y furent majoritaires.

    De 1947 à 1968

    A partir de 1947 [1] l’idéologie communiste-stalinienne a dominé quasiment sans partage.

    En mettant de côté la question de la FEN pour les enseignants et hormis quelques bases FO animées par une pincée de trotskystes ou d’anarchistes qui avaient rejoints la scission organisée par les socialistes, la CGT a représenté l’essentiel du syndicalisme de combat de 1947 jusqu’au milieu des années 1960. Un syndicalisme de classe, c’est-à-dire un syndicalisme intransigeant et porteur d’un projet de société socialiste.

    Sur les méthodes de fonctionnement, les militants PCF transposaient dans la CGT un soi-disant centralisme démocratique qui ne tolérait aucun pluralisme d’opinion et pratiquait une sélection impitoyable de cadres sur la base de leur supposée discipline.

    Mai 68, le tournant

    Si la CGT s’est renforcée pendant et après le mouvement, l’autolimitation de la grève générale aux seules revendications immédiates et la confrontation violente avec la jeunesse révoltée creusa une fracture qui ne se refermera pas.

    Cabrés sur la lutte contre les « gauchistes » [2] qui contestaient les orientations et les méthodes des communistes-staliniens, le PCF et la CGT se coupèrent durablement d’une frange importante de militants révolutionnaires : exclusions, refus d’adhésions, interdictions d’accès aux responsabilités, violences physiques… tout est fait pour pousser ces jeunes libertaires, trotskystes, maoïstes hors de la CGT.

    Certains s’accrochèrent néanmoins. Mais beaucoup finiront par grossir les rangs de FO ou de la CFDT pour y construire des espaces de radicalité en compétition directe avec la CGT. Les féministes se heurtèrent au même mur aboutissant à la fermeture du mensuel cégétiste féminin Antoinette.

    Signature du Programme commun PS-MRG-PCF

    Les années 1970 seront celles du soutien inconditionnel au Programme commun (que la CGT va contre-signer) renforçant l’illusion réformiste parmi les travailleurs et les militants en une solution électorale à la question de l’émancipation de la classe ouvrière ; et nourrissant l’attentisme social.

    Cela débouchera au début des années 1980 sur le soutien inconditionnel au gouvernement PS-PCF de 1981 à 1984 avec le pied sur le frein des luttes pour ne pas perturber le gouvernement d’Union de la gauche et ne pas gêner le travail des « camarades ministres ».

    Dans la même décennie le soutien officiel sans faille affiché au camp soviétique malgré les informations de plus en plus claires sur les « socialisme réel » entretiendra un malaise idéologique certain qui culminera dans les débats autour du surgissement en Pologne de Solidarnosc.

    La génération des militants PCF qui avait alors construit et dirigé la CGT pendant quarante ans était une génération issue de la Résistance. Elle portait un espoir de révolution basée sur le renforcement et l’expansion du bloc soviétique. De ce point de vue l’histoire a tranché…

    Mais dans sa grande majorité cette génération était politiquement honnête. Ni Séguy ni Krasucki n’ont été salis dans leur vie personnelle. Et quand les militants PCF détournaient dans la CGT ou dans les CE des moyens syndicaux (hommes, influences et deals, argent…), ce n’était pas pour leur bien-être personnel mais pour leur parti et leur vision de l’émancipation. Que cette vision fut erronée est une autre histoire. Pour bien des militants devenir permanent était un honneur qui souvent entraînait une baisse de salaire et des journées de travail sans fin.

    Et le Mur chuta

    L’effondrement définitif de cette vision de l’émancipation dans les années 1990, le changement de génération, l’éclatement du bloc soviétique, l’effondrement du PCF ont laissé la CGT sans boussole politique aucune.

    La défaite du stalinisme laissera alors des milliers de militants orphelins, épuisés, cyniques. Et la marginalisation des révolutionnaires non-PCF depuis 68 privera la CGT des ressorts militants et politiques qui auraient permis une déstalinisation réussie ; une réorientation qui aurait sauvegardé les principes d’un syndicalisme de classe.

    Sur le champ de ruines idéologique et humain abandonné par le stalinisme, vont proliférer les idées réformistes et la corruption qui atteint la CGT. Malgré leur tout petit nombre de militants dans la CGT, les adhérents du PS et leurs alliés « huïstes » [Partisans de l’ancien secrétaire général du PCF, Robert Hue, aujourd’hui satellisé par le PS.]] vont se retrouver surreprésentés dans l’appareil confédéral.

    Trop souvent les heures syndicales servent à la vie personnelle, les permanents ne viennent plus aux manifestations du samedi, l’argent des CE nourrit les restaurateurs et les marchands de matériel informatique…

    Aux postes de responsabilité, des arrivistes sans talent ni principes se mènent des guerres lamentables qui ne portent même pas sur des divergences de fond mais sur le partage du magot !

    Quelles sont les divergences, quels sont les enjeux des déchirements actuels au sein de la direction confédérale ? Nul ne saurait le dire tant nos dirigeants sont creux et interchangeables.

    Les forces en présence

    Il est délicat de se lancer dans une géographie précise, d’autant que les lignes bougent très vite et qu’aucune tendance n’est clairement formalisée. D’ailleurs la majorité des militants CGT n’adhère a aucun parti. Au sein l’appareil dirigeant, nous distinguerons néanmoins cinq sensibilités pour tenter d’éclairer les enjeux :

    • Sur la droite de la confédération, se retrouvent les militants ex-PCF (les proches de Robert Hue mais pas seulement) et les socialistes. Ils sont totalement surreprésentés dans les instances dirigeantes, par rapport à leur présence réelle dans la confédération.
    • Au centre, le ventre mou composé de bureaucrates souvent membres du PCF ou seulement « fils de », attachés à la survie de l’appareil pour assurer leur propre survie…et prêts à toutes les concessions pour y parvenir.
    • A gauche, d’autres militants du PCF, aujourd’hui traités de « gauchistes » par le groupe central. Ils peuplent les instances intermédiaires, et grognent depuis parfois vingt ans face à une évolution qu’ils n’approuvent pas. Pour cette mouvance là les « affaires » auront été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Parce qu’il s’agit du groupe militant le plus nombreux et le plus proche des syndicats de base, son attitude sera décisive pour une sortie de crise positive. Il faut sans doute inclure ici les quelques militants du PG et ceux d’Ensemble.
    • Un peu plus à gauche mais non sans lien avec les précédents se retrouvent différents réseaux de militants dont certains ont rompu avec le PCF, le jugeant dorénavant réformiste. Ces réseaux ont porté, pour certains depuis le début des années 1990, de nombreuses batailles idéologiques dans la confédération. On pourrait les qualifier globalement de « post-staliniens », à tout le moins de nostalgiques, mais leur diversité est heureusement plus riche que cela, d’autant qu’une partie importante de ces camarades sont maintenant retraités.
    • Pour finir, les militants révolutionnaires ont une place qui s’est élargie. La confiance des travailleurs de leurs secteurs, l’ouverture à un certain pluralisme, le manque de cadres issus du PCF ont changé le regard sur les militants de LO, du NPA et sur les communistes libertaires. Ceux du POI restent par contre marqués par leurs détestables pratiques. En fonction des rapports de force et parfois par choix, ils sont peu intégrés dans les organes dirigeants mais animent de nombreux syndicats de base.
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    Un autocollant d’AL détourné par un syndicat CGT (vers 2008).

    Travaillons nos racines anarcho-syndicalistes

    Les idéaux et les racines libertaires de la CGT sont aujourd’hui quasiment oubliés. Et pourtant, dans les débats qui montent, dans les résolutions que publient nombre de syndicats, d’UD et même de fédérations, ce sont les exigences de respect du fédéralisme et de la démocratie, de contrôle et de rotation des mandats, de probité militante, de conditions matérielles des permanents, de radicalité revendicative, de projet émancipateur renouvelé qui sont mises en avant. Il devient évident qu’un retour aux sources de la CGT des premières années nourrirait utilement les débats. L’année 2015, celle des 120 ans tombe à pic !

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    Unir les forces pour un syndicalisme de classe

    S’il est indispensable de faire le ménage « en haut » et que le CCN de janvier 2015 prenne des dispositions transitoires et radicales pour une direction provisoire et un congrès extraordinaire rapproché, il faut aussi que les travailleurs et les syndiqués se réapproprient leurs structures, remettent sous contrôle l’activité des leurs élus, de leurs permanents, de leurs directions syndicales.

    Dans la Confédération européenne des syndicats (CES), la CGT doit s’exprimer fortement pour un syndicalisme de rupture. Sur le plan unitaire il faut cesser d’attendre le bon vouloir de la CFDT, et plutôt chercher les alliances possibles avec les syndicats qui se réclament de la lutte des classes.

    La révolution culturelle indispensable à notre confédération se fera par le bas ou ne sera qu’un pauvre replâtrage qui ne tiendra que le temps d’un sursis.

    Les militants de sensibilité communiste libertaire sont aujourd’hui minoritaires dans la CGT. Ils ne cherchent pas à construire une tendance politique car ce n’est pas leur philosophie et d’ailleurs nombre d’entre eux ne sont adhérents d’aucun groupe politique. Leur seul combat est de contribuer au redressement de la CGT sur des bases de classe et de démocratie directe pour que le syndicalisme redevienne l’école des travailleurs pour une société communiste autogérée.

    Le pluralisme des philosophies politiques porteuses d’un projet d’émancipation anticapitaliste figure toujours dans les statuts de la confédération. Il n’y aura pas de sursaut sans une volonté partagée des militants anticapitalistes de toutes écoles, y compris des camarades du PCF qui n’en peuvent plus de vingt ans de dérive de la confédération, de travailler tous ensemble au redressement de notre vieille maison.

    Jean-Yves Lesage (AL 93)

    Photo : Milo/Photothèque rouge

    [1] Nous mettons délibérément de côté l’épisode de la Libération qui mériterait un article à lui seul, quand la CGT colle à la ligne du PCF et de ses ministres qui dénoncent comme « fascistes » les grévistes des imprimeries parisiennes et mènent « la bataille de la production ». Une orientation pour des réformes sociales profondes concédées par le patronat qu’une perspective révolutionnaire effraie.

    [2] Ceux que le PCF et la presse bourgeoise appelaient alors l’extrême gauche formaient une frange large et très variée dont les réponses pouvaient être fort différentes et bien entendu pas toujours adaptées.

    http://alternativelibertaire.org/?La-CGT-a-un-carrefour-historique

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