• La novlangue du néo-libéralisme: La «refondation sociale» Alain Bihr

    Le projet de «refondation sociale», sur lequel le patronat fait campagne depuis maintenant plusieurs années et qui lui a déjà permis de marquer quelques points contre les salariés, se présente, jusque dans sa terminologie, comme un projet de modernisation des rapports sociaux, et tout particulier des rapports de production, qui structurent la société française. Symptomatiquement d’ailleurs, en même temps qu’elle lançait cette campagne, la centrale patronale changeait de nom, le CNPF (Conseil national du patronat français) se mutant en Medef (Mouvement des entreprises de France) en 2002 (avec comme président Ernest-Antoine Seillière, élu en 1998 et artisan du changement de nom; en juillet 2005, Laurence Parisot est nommée présidente) qu’on déclinerait d’ailleurs bien plus justement en «Mouvement des exploiteurs de France».

    Car, sous son habit neuf, pour la confection et la promotion duquel les patrons n’ont pas hésité à s’assurer le concours d’un ancien maoïste passé par l’école foucaldienne (François Ewald), on retrouve les principales doctrines et les pratiques par lesquelles, depuis deux siècles et demi maintenant, la bourgeoisie a cherché à justifier les rapports d’exploitation et de domination qui assurent son existence  en tant que classe sociale. Tant il est vrai qu’elle reste elle-même prisonnière de ces rapports et des représentations qu’ils induisent.


    1. Le discours de la «refondation sociale» s’alimente ainsi, en premier lieu, à la tétralogie libérale de base: individualité – propriété – liberté – égalité. Pour le libéralisme, aujourd’hui comme hier, l’homme n’existe en effet que sous la figure de l’individu, qui plus est conçu dans une perspective strictement individualiste, c'est-à-dire essentiellement comme une personne privée, séparée des autres et même opposée à eux, qui n’a donc de compte à rendre qu’à lui-même et ne peut ni ne doit en retour compter que sur lui-même ; en un mot: un être auto-centré et auto-référencé. Foin donc de toutes les solidarités, hormis celles somme toute limitées du réseau familial (j’y reviendrais dans un moment).

    Cet individu, livré à lui-même, n’a d’existence et de dignité que pour autant qu’il est un propriétaire. Propriétaire tout d’abord de sa propre personne, de ses facultés physiques, morales, intellectuelles, dont il doit disposer le plus librement possible. Propriétaire par conséquent aussi des fruits de son activité individuelle, de leur accumulation dans le temps, fruits dont il peut faire bénéficier les siens, de même qu’il peut et doit pouvoir bénéficier des fruits accumulés de l’activité antérieure des siens. L’unique et sa propriété: telle est, en caricaturant le formule de Max Stirner, l’horizon indépassable de l’individualisme entrepreneurial et patrimonial qui gît au fond de la pensée libérale.

    Quant à la liberté dont doit pouvoir jouir cet individu, c’est essentiellement celle d’échanger son bien contre celui d’autrui, d’acquérir dans l’aliénation (marchande) et d’aliéner son acquisition, pour reprendre la formule de Marx. Dans cette perspective, l’individu n’est jamais aussi libre que lorsqu’il se livre au trafic marchand, en cherchant à y satisfaire ses intérêts personnels.

    Dès lors, l’égalité revendiquée par la pensée libérale se réduit à celle des conditions de l’échange et dans l’échange: tous les individus doivent pouvoir librement et également accéder au marché, pouvoir y apporter leur bien à égalité d’obligations et d’opportunités. Qui son capital, qui son travail ou le produit de son travail, qui sa simple force de travail, peu importe, dès lors qu’il a quelque chose à vendre, il pourra aussi acheter. Il s’agit donc de la simple égalité juridique qui résulte du contrat régissant l’acte d’échange marchand, comme plus largement de l’égalité de tous face aux conditions générale de l’échange.

    Cette égalité formelle peut d'ailleurs parfaitement s'accommoder d’inégalités réelles, d'inégalités de situations socio-économiques, de revenu et de fortune, de pouvoir et de prestige, dès lors que celles-ci ne résultent pas d'un privilège de droit. La contradiction entre les deux (entre égalité formelle et inégalités réelles), qui n'en est d'ailleurs pas une pour le libéralisme, peut s'atténuer en mettant en jeu la notion d’égalité des chances: la loi doit donner à chacun la même possibilité de faire valoir ses talents (ses aptitudes, ses capacités), de sorte que les inégalités sociales ne soient que la conséquence des différences de talents (intelligence, volonté, ténacité, etc.).


    2. Chacun pour soi et le marché pour tous, tel est en définitive le fin mot de la pensée libérale. Les tenants de l’ordre existant se sont cependant très rapidement aperçus que le deus ex machina qu’est censé être le marché est une divinité cruelle ; et que sa  main réputée invisible est une main de fer qui broie impitoyablement tous ceux qui n’ont rien à vendre, fût-ce seulement leur force de travail ; ou qui ne parviennent pas à la vendre, temporairement, durablement ou définitivement: enfants, malades, infirmes, vieillards, etc. Le parti du capital, spontanément libéral, se fait alors volontiers paternaliste, en contrevenant en partie à ses propres principes.

    Sans doute, n’en somme nous plus au temps des dames patronnesses ; et les braves patrons ne donnent plus guère dans ce patronage qui, dès la seconde moitié du XIXe siècle et quelquefois jusqu’à tard dans le XXe siècle, nous a offert des exemples d’une volonté anachronique de conformer le rapport entre capital et travail à celui entre père et enfants, maître et serviteur, seigneur et serf. Mais le projet de fonds d’épargne salarial, outre qu’il assure aux capitalistes une source gratuite de financement de leurs investissements, n’en est pas moins une manière d’aliéner les salariés à «leurs» entreprises et à «leurs» dirigeants, de les rendre solidaires de ceux qui les exploitent et les dominent, en leur faisant intérioriser l’idée que leur sort est, pour le meilleur comme pour le pire, indissolublement lié aux résultats industriels, commerciaux et financiers de la firme qui les emploient.

    En cherchant à transformer chaque salarié en actionnaire de sa propre entreprise par le biais de ces fonds d’entreprise, la «refondation sociale» s’inspire non seulement des principes libéraux (chacun n’étant digne qu’en tant que propriétaire) ; mais encore de ces pratiques paternalistes qui cherchent à «moraliser  les travailleurs»: hier par le biais de l’accession à la propriété de son logement ainsi qu’à d’autres services économiques et sociaux (économat, école, jardin d’enfants, hôpital, asile) ; aujourd’hui par la constitution d’un petit portefeuille d’actions censé assurer leurs revenus pendant leurs vieux jours. Dans les deux cas, c’est les enfermer dans les rets de l’entreprise-providence.

    L’entreprise n’est d’ailleurs pas la seule institution à bénéficier ainsi du transfert de providentialité que la «refondation sociale» projette d’organiser au détriment de l’Etat. Là encore, en parfaite continuité avec le paternalisme d’antan, la famille se trouve, elle aussi, (re)mobilisée et (re)valorisée. Le familialisme a toujours été et restera une dimension constitutive du paternalisme. Car le démantèlement des systèmes publics de protection sociale, l’affaiblissement par conséquent des solidarités impersonnelles organisées par l’Etat entre individus à l’intérieur d’une même catégorie sociale, comme entre catégories sociales et entre générations, ne peut aboutir qu’à renforcer la nécessité et l’importance des solidarités personnelles, essentiellement sur une base familiale. D’ores et déjà les difficultés, qui sont allées grandissantes au cours des deux dernières décennies, d’insertion des jeunes sur le marché du travail, la transition de plus en plus problématique d’une partie d’entre eux du système de formation initiale à un premier emploi stable, n’ont pu être palliées que par une mobilisation accrue des familles, sur le plan monétaire comme sur le plan  relationnel. De même, si le chômage de masse et le développement de la précarité n’ont pas fait plus de ravage encore, c’est parce que le filet de protection tendu par le réseau familial (là où il existe) est parvenu à combler les trous de celui offert par un Etat-providence en peau de chagrin. Qu’en serait-il demain si les projets de démantèlement de l’assurance vieillesse et  de l’assurance-maladie concoctés par le Medef trouvaient à se réaliser ? Chacun ne pourrait plus compter, pour faire face aux nécessités et aléas de l’existence, outre ses moyens personnels souvent insuffisants, sur ce qu’il pourrait s’assurer de solidarité familiale. Et c’est le moment de rappeler combien cette dernière expression sert souvent d’euphémisme masquant un appel redoublé à la disponibilité féminine, les femmes étant les chevilles ouvrières de la providence familiale.


    3. Mais les projets de «refondation sociale» comprennent une face plus inquiétante encore, pourtant parfaitement articulée tant avec son culte des vertus de l’individualisme entrepreneurial et patrimonial qu’avec ses rémanences de paternalisme. Il s’agit de son discours insécuritaire, qui mêle étrangement l’exaltation de l’insécurité, érigée au rang de vertu et valeur majeures ; et sa condamnation, dès lors qu’elle prend la forme d’une atteinte à la propriété des biens et à la liberté des personnes.

    Chevalier des temps modernes, l’entrepreneur capitaliste s’enivre volontiers de sa geste conquérante. Il se présente comme cet homme qui n’hésite pas à prendre des risques, à se lancer dans l’aventure de la «libre entreprise», à affronter la haute mer du marché,  là où d’autres, frileux et peureux, préfèrent vivre quiètement au port, à l’abri de la protection de l’Etat ou de toute autre forme de régulation collective volontaire. Telle serait la supériorité du premier sur les seconds, supériorité qui justifierait par avance et son pouvoir et ses gains. Et le Medef de fustiger toutes les structures de protection qui permettent à trop de monde de vivre sans risque des «rentes» de l’Etat-providence. Soumettre les hommes, le maximum d’hommes, au risque du marché, tel est un des autres leitmotive du discours de la «refondation sociale».

    Mais que le risque se présente sous la forme de l’agression contre les personnes ou contre les biens, et le même discours le considérera comme inacceptable. Ce qui est alors proposé par les tenants de ce discours, c’est ni plus ni moins que de retirer les auteurs de pareils actes … de la circulation, de les mettre hors jeu du marché. Autrement dit, comme Loïc Wacquant a eu l’occasion de montrer sur l’exemple des USA [1], ce pays du libéralisme réellement existant, qui sert de modèle aux promoteurs de la «refondation sociale», le démantèlement de l’Etat social ne peut qu’aller de pair avec le développement de l’Etat pénal: là où la cotisation sociale et la prestation sociale sont renvoyées aux poubelles de l’Histoire, c’est la matraque et la chaise électrique (ou la guillotine) que l’ont (re)met en service. L’exaltation de l’insécurité comme vertu du marché se retourne ainsi nécessairement en phobie insécuritaire, dès lors que l’insécurité marchande suscite la révolte contre le marché lui-même. L’une n’est pourtant que le verso de l’autre: car ce sont précisément les victimes de l’insécurité réputée vertueuse du marché qui se font ordinairement les auteurs de l’insécurité délictuelle et criminelle.

    La liberté pour les gagnants, la prison pour les perdants ! Telle est en définitive la devise inavouée parce qu’inavouable de tout le discours de la «refondation sociale», dont la force tient moins à sa cohérence formelle qu’à la puissance industrielle et financière de ses ténors qui, en matière d’opinions comme en tout autre, en possèdent ou en contrôlent les moyens sociaux de production. Devise en laquelle éclate leur cynisme foncier.

    Cynisme de l’exaltation de l’individualité, alors que les politiques néo-libérales empêchent le plus grand nombre de construire ou d’épanouir leur individualité. Cynisme de l’exaltation de la propriété, alors que le capitalisme repose sur l’expropriation généralisée des conditions tant matérielles qu’intellectuelles de la production. Cynisme de l’exaltation de la liberté individuelle pour enrober des mesures qui ne visent qu’à renforcer davantage encore l’exploitation et la domination capitaliste. Cynisme de l’exaltation de l’égalité formelle alors que, sous l’effet des politiques néo-libérales, les inégalités se sont (re)mises à croître sur tous les plans. Cynisme du projet des fonds de pension qui, sous couvert de pseudo-problèmes démographiques, ne vise qu’à ouvrir de nouveaux champs à la valorisation du capital financier. Cynisme de l’exaltation des risques soi-disant assumés par les capitalistes, alors que ce sont quotidiennement les travailleurs licenciés et les populations prises en otage par des installations industrielles polluantes et menaçantes qui les encourent réellement tous les jours. Cynisme de la dénonciation de l’assuré social comme «rentier» à une époque où la finance met le monde entier en coupe réglée pour assurer leurs rentes aux actionnaires.

    Mais ce cynisme n’étonnera en définitive que ceux qui ignorent que la domination s’accompagne toujours du mépris des dominés par les dominants. Les autres, avertis à ce sujet, se trouveront au contraire confortés dans leur intime conviction de la nécessité d’une «refondation sociale» d’un tout autre ordre et d’une tout autre nature. Celle qui, en abolissant conjointement et le capital et le travail salarié, serait précisément destiné à supprimer, avec la domination de l’homme par l’homme, le cynisme qui en fournit le discours d’accompagnement et de légitimation.

    *************

    *Sous la rubrique «La novlangue du néo-libéralisme», A contre courant, se propose de passer régulièrement au filtre de la critique les mots clefs de cette langue qui enseigne la soumission volontaire au monde actuel, en le faisant passer pour le meilleur des mondes ou, du moins, le seul monde possible. En espérant ainsi permettre à tous ceux qui subissent ce monde et éprouver comme une prison de se (ré)approprier un langage adéquat à leurs propres intérêts et au combat pour s’en libérer. Nous avons déjà publié su le site de «A l’encontre» un texte d’Alain Bihr sur Le marché.

    1. Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Raison d’agir, 1999.

    Source : http://alencontre.org/archives/Ecran/BihrRefondSoc11_05.htm

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