• Pour une approche multidimensionnelle des crises de la production capitaliste - Alain Bihr

    Dans la réponse suivante aux articles de François Chesnais et Louis Gill, parus sur ce site et dans le n°40 de Carré Rouge, je me limiterai aux points en discussion entre nous concernant l’analyse générale des crises de la production capitaliste que l’on est en droit de développer sur la base des différentes élaborations que l’on trouve au sein de la critique marxienne de l’économie politique. Je me propose de revenir éventuellement une prochaine fois sur la présente crise, après que ces questions théoriques préalables auront été réglées.

    Une fin de non-recevoir

    François Chesnais, pour sa part, a choisi de ne pas me répondre: de ne pas discuter mon argument sur le fond.

    «J’ai lu attentivement la réponse à mes critiques, mais aussi son second article paru  dans A Contre-Courant n°200.  Je n’ai pas été le moins du monde convaincu par la démonstration de la première partie. Je n’ai trouvé nulle part dans les Manuscrits de 1857-1858, dans le Capital ou dans les Théories sur la plus-value la distinction qu’il fait concernant la relativité de la plus-value par rapport au seul capital et par rapport à "l’ensemble de la ‘valeur ajoutée’", pour en déduire un excès de plus-value. Nulle part, à ma connaissance on ne trouve non plus chez Marx une allusion quelconque à un prétendu excès de plus-value qui résulterait d’un taux de plus-value en hausse.» (page 68[1])

    Je n’aurais donc pas été convaincant. Pourquoi ? En quoi ? Tout simplement parce que mon argument ne se trouverait pas dans Marx. 

    Nous verrons plus loin ce qu’il en est à ce sujet. Mais on peut d’ores et déjà s’étonner de ce mode de discussion. Accepter d’entrer dans une discussion théorique, c’est accepter d’examiner et d’évaluer, point par point, les arguments de l’interlocuteur et certainement pas récuser sa thèse sous prétexte qu’elle serait contraire à un quelconque texte de référence, dès lors érigé en dogme sacré. Une idée serait-elle fausse a priori, au point d’être indigne d’être examinée et de ne pas méritée qu’on la critique en elle-même, en s’efforçant de démontrer sa fausseté intrinsèque, sous le prétexte qu’elle ne se trouverait pas dans Marx ? Il y a là une dérobade dogmatique qui m’étonne fort de la part de François Chesnais: je pensai jusqu’alors qu’il était étranger à ce mode de discussion qui me rappelle de bien mauvais souvenirs…

    Au demeurant, à la lecture des lignes précédentes, je ne suis pas sûr qu’il m’ait vraiment compris. Car, à aucun moment dans mon exposé, je ne parle de «la relativité de la plus-value par rapport au seul capital et par rapport à "l’ensemble de la ‘valeur ajoutée’"». Les seules relativités que j’introduit sont celle de la plus-value relativement au capital variable, ce que Marx nomme le taux de plus-value, et celle de cette même plus-value par rapport à l’ensemble du capital avancé, ce que Marx nomme le taux de profit – on voit que, jusque là au moins, je suis parfaitement ‘marxiste’.  Et je soutiens que la plus-value peut être en excès dans le premier cas tout en étant en défaut dans le second relativement aux exigences de la reproduction des rapports capitalistes de production.

    Il est d’ailleurs trois autres endroits de son article où, évoquant la seconde partie de ma réponse, François Chesnais fait montre d’une semblable incompréhension, réelle ou feinte, de mon propos. Une première fois quand il écrit:

    « Là où nous nous séparons, c’est sur le rôle il [Bihr] attribue aux profits non-réinvestis comme source principale, sinon exclusive de l’accumulation financière, position nécessaire pour justifier la thèse de la "crise de réalisation", mais qui comporte une forte méconnaissance du rôle des mécanismes institutionnels, au premier chef les systèmes de retraite de marché financier.» (page 62)

    En fait, comme n’importe qui pourra le vérifier en se reportant à mon article (pages 41-42), je ne me suis absolument pas prononcé sur l’importance de la part prise par la plus-value non accumulée (sous forme de capital réel) et non dépensée (sous forme de consommation de luxe) dans le processus d’accumulation financière. Je me suis contenté de dire que ce dernier ne pourrait s’expliquer sans cette part. Par contre, il serait singulier de défendre la thèse que la formidable accumulation financière à laquelle on a assisté au cours de ces derniers lustres ait essentiellement procédé d’un gonflement des fonds de pension, autrement dit d’un détournement sous forme de capital financier d’une partie du salaire social.

    La deuxième mécompréhension concerne mon analyse des mécanismes de déclenchement de la crise structurelle dans laquelle le mode capitaliste de production est entrée dans les années 1970 et dont il n’est toujours pas sorti, à mon sens. Tenant absolument à me cataloguer comme régulationniste, François Chesnais ne semble pas même remarquer que, si je reprends en effet certains éléments de l’analyse de cette crise développée par l’Ecole de la régulation, je les infléchis nettement dans un sens… ‘marxiste’, là encore, en me référant à la sacro-sainte baisse tendancielle du taux moyen de profit, puisque j’écris dans le passage qu’il cite de mon article d’A Contre-Courant :

    «Le fordisme rentre cependant en crise du fait de l’essoufflement de ses modes d’accumulation du capital (ralentissement de la hausse de la productivité du travail, augmentation de la composition organique du capital, saturation de la norme de consommation des salariés, développement du travail improductif assurant la circulation du capital et les conditions générales de sa reproduction), l’ensemble dégradant progressivement la profitabilité du capital (son taux de profit).» (page 69)

    Remarquons ici une nouvelle fois une tendance à dévaloriser une thèse sans l’examiner et en se contenter de lui apposer une étiquette. De même qu’une idée serait fausse sous prétexte qu’elle ne se trouverait pas chez Marx, serait-elle tout aussi fausse sous le seul prétexte qu’elle se trouverait sous la plume de régulationnistes ? Curieuse façon de penser que celle qui érige le locuteur en critère de la vérité de la proposition émise…

    François Chesnais fait preuve une troisième fois de mécompréhension à mon sujet lorsqu’il écrit:

    «En défendant l’idée que la "crise de valorisation" et la "crise de réalisation" pouvaient être séparées dans le temps, et même séparées par plusieurs décennies, Bihr innove par rapport au marxisme comme par rapport à l’Ecole de la régulation.» (page 69).

    C’est, fût-ce ironiquement, trop me prêter... et surtout mal me (inter)prêter. Car voici ce que j’ai écrit:

    « Enfin, l’un et l’autre des deux phénomènes ici étudiés, défaut et excès de plus-value, conduisent en définitive à la même conséquence: la crise de la production capitaliste, la difficulté à poursuivre la reproduction (accumulation) du capital. Crise qui est toujours une crise de surproduction dont les deux phénomènes en question ne font que représenter deux faces différentes (…) J’ajouterai simplement que, selon les phases de la crise capitaliste, c’est l’un ou l’autre de ces deux aspects (difficultés de valorisation ou difficultés de réalisation) qui domine, sans que l’autre ne disparaisse cependant jamais puisque, encore une fois, les deux aspects expriment toujours conjointement la même contradiction fondamentale. Et que la thèse que j’ai soutenue dans l’article d’A Contre-Courant dont il est ici question est que la récente crise financière et bancaire est l’expression d’une phase de la crise capitaliste où prédominent les difficultés de réalisation.» (page 40)

    On constatera donc que je soutiens tout le contraire de ce que m’attribue François Chesnais : crise de valorisation et crise de réalisation sont pour moi deux faces inséparables et permanentes de la crise, comme le sont les deux phénomènes de défaut et d’excès de plus-value qui les engendrent, expressions l’un et l’autre d’une même contradiction fondamentale: celles entre le développement des forces productives et les conditions de la reproduction des rapports capitalistes de production. Seule se modifie dans le cours de la crise l’importance relative de l’une ou l’autre de ces deux dimensions.

    Un aveu forcé d’unilatéralité

    Si François Chesnais n’a pas daigné discuter ma thèse sur le fond, c’est qu’il en a confié la tâche à Louis Gill. Ce dernier se contente en l’occurrence de rappeler un certain nombre de textes dans lesquels Marx souligne que, en mode capitaliste de production, tout accroissement de la productivité du travail social, en diminuant sans cesse le travail vivant qu’absorbe une quantité déterminée de capital, ne peut que conduire à une baisse tendancielle du taux de profit, du rapport de la plus-value formée et réalisée au capital avancé, quelle que puisse être simultanément la hausse de la part du travail non payé au sein du travail vivant, autrement dit la hausse du taux de plus-value. Je n’ai rien à ajouter ni à retrancher à cela ; et c’est même très exactement là le mécanisme de ce que j’ai appelé la crise de valorisation: un défaut de plus-value par rapport au capital avancé pour la former et la réaliser.

    L’erreur de Louis Gill – et de François Chesnais avec lui – est d’ignorer l’autre dimension de la crise, l’excès de plus-value par rapport au salaire (ou capital variable), pourtant nécessairement liée à la précédente puisque, comme cette dernière, elle ne fait que traduire la manière dont les progrès de la productivité du travail transforment (déforment) les rapports entre les différentes fractions de la valeur (capital constant, capital variable, plus-value) jusqu’à rendre la reproduction du capital problématique voire impossible. Autrement dit, leur commune erreur gît non pas dans ce qu’ils disent mais dans ce qu’ils ne disent pas, dans ce qu’ils omettent. En somme, l’un et l’autre développent une conception unilatérale des contradictions de la production capitaliste, celle qui met exclusivement l’accent sur le déséquilibre entre le travail mort et le travail vivant, responsable in fine de la baisse tendancielle du taux de profit, en omettant ou négligeant cet autre effet des progrès de la productivité du travail en régime capitaliste qu’est le déséquilibre entre la part payée (le salaire) et la part non payée (la plus-value) du travail vivant, responsable in fine des difficultés que rencontre la réalisation de la valeur formée.

    Pourtant, chemin faisant, Louis Gill vient buter à plusieurs reprises sur cette seconde dimension de la contradiction fondamentale. Ainsi est-il obligé de reconnaître que l’explication qu’il donne des crises ne fait pas l’unanimité parmi les marxistes:

    «Cette compréhension de la théorie marxiste des crises n’est pas unanimement partagée. Diverses interprétations se confrontent en effet. Elles s’expliquent notamment par le fait que Marx analyse les crises à différents niveaux d’abstraction qui sont autant d’étapes successives d’une explication unique, et qu’il localise leur possibilité générale en production capitaliste dans la séparation de la production et de la circulation. De nombreux auteurs toutefois ont cru découvrir chez Marx diverses théories des crises. Il les expliquerait soit comme étant le résultat d’une chute du taux de profit, soit par l’impossibilité de réaliser la totalité de la production sur le marché.» (page 46)

    C’est avouer que la crise capitaliste se présente bien, au moins au niveau phénoménal, comme une crise de valorisation (baisse du taux de profit) et comme une crise de réalisation (difficulté d’écouler la production, engorgement des marchés) ; et que toute explication des crises capitalistes se doit d’articuler, d’une manière ou d’une autre, ces deux phénomènes en les rapportant à la même contradiction fondamentale, celle entre développement des forces productives (progrès de la productivité du travail) et reproduction des rapports capitalistes de production. Or c’est bien la difficulté à laquelle se heurte Louis Gill.

    Ainsi rappelle-t-il à bon droit que «les crises telles que comprises par Marx sont des crises de suraccumulation de capital et de surproduction de marchandises» (page 43) – en fait, il serait plus exact de dire qu’elles sont des crises de surproduction de capital sous toutes ses formes: surproduction de capital-marchandise (qui ne parvient plus à se vendre ou dont la vente à crédit aboutit à l’insolvabilité des acheteurs), surproduction de capital productif (qui ne parvient plus à se valoriser ou du moins à se valoriser suffisamment) et surproduction de capital-argent (qui ne parvient plus à s’investir du fait des difficultés rencontrées par la réalisation et la valorisation). Mais si, sur la base de la baisse tendancielle du taux de profit, Louis Gill parvient facilement à expliquer le deuxième aspect des crises (la suraccumulation de capital productif), il peine et finalement échoue à expliquer le premier (la surproduction de capital-marchandises) – alors qu’il ne dit rien de la troisième forme de la surproduction, celle de capital-argent. Il doit se contenter d’affirmer, sans aucun procès de démonstration, que «L’insuffisance de la plus-value, cause ultime de la crise localisée dans la production, se manifeste sur le marché de manière inversée, sous la forme d’une surabondance de marchandises (invendables).» (page 45) Plus exactement, en guise de démonstration, il se réfère à un passage des Manuscrits de 1857-1858 (les Grundrisse) dans lequel Marx montre que, pour se reproduire, le capital a besoin d’étendre sans cesse l’échelle de sa circulation (étendre le marché), alors qu’il pose lui-même des limites à une pareille extension. Mais, comme nous le verrons encore plus loin, ces limites ne tiennent pas à l’insuffisance de la plus-value mais bien à l’insuffisance de l’autre fraction du travail vivant, le salaire, partant logiquement à l’excès de la plus-value. C’est d’ailleurs ce que Marx laisse déjà entendre dans le passage auquel se réfère Louis Gill, quand il y écrit notamment:

    «Il [le capital] cherche à faire de la valeur exprimant le travail nécessaire [i.e. le salaire] la limite de valorisation de la force de travail, et donc de la capacité d’échange de l’ouvrier, en même temps qu’il cherche à réduire à un minimum le rapport entre le travail nécessaire et le surtravail [donc à déséquilibrer au maximum le partage de la valeur nouvelle formée au profit de la plus-value]. Ce sont de nouvelles limites à la sphère de l’échange, bien qu’elles s’identifient, elles aussi, avec la tendance du capital à considérer toute limite à son auto-valorisation comme une entrave. Ainsi donc accroître à l’infini sa valeur – créer des valeurs illimitées – c’est ni plus ni moins poser des restrictions à la sphère de l’échange, c’est-à-dire à la possibilité de la valorisation et de la réalisation des valeurs créées dans la sphère de la production.»[2]

    Louis Gill se heurte une seconde fois à la même difficulté quand il en vient à évoquer les disproportions sur le marché qu’expriment en définitive les difficultés de réalisation que le capital rencontre. Selon lui, ces disproportions ne peuvent être au mieux que sectorielles et par conséquent conjoncturelles et se résorber par un redéploiement du capital entre les différentes branches:

    «Des crises "partielles" causées par les disproportionnalités entre les secteurs peuvent certes survenir. Ce type de crises, qui peuvent se résorber par la simple redistribution du capital et du travail entre secteurs [Théories sur la plus-value, II, 620-21], est toutefois différente de la crise générale dont la résorption nécessite un rééquilibrage d’une autre nature, le rétablissement d’un autre type de proportionnalité qui "en dernier ressort est la base de tout", soit le rapport entre travail nécessaire et surtravail, comme nous l’avons vu plus haut.» (page 46).

    C’est méconnaître – chose étonnante de la part d’un marxiste ! – toute l’analyse développée par Marx dans la section III du Livre II du Capital dans laquelle Marx montre que la reproduction du capital social est subordonnée à une accumulation de capital strictement proportionnée entre les deux sections productives qu’il distingue, la section productrice des moyens production (qui ne peuvent s’échanger que contre du capital constant, ancien ou nouvellement formé) et la section productrice des moyens de consommation (qui ne peuvent s’échanger que contre du revenu), de même qu’entre les deux sous-sections dont se compose cette dernière, la sous-section productrice des moyens de consommation nécessaires (contre lesquels seuls peuvent s’échanger les salaires) et la sous-section productrice des moyens de consommation de luxe (qui ne peuvent s’échanger que contre la part de la plus-value dépensée comme revenu par ses différents ayants droit). Car, si Marx prend tant de soin à établir ces fameux schémas de reproduction, c’est pour montrer en définitive que ces conditions de proportionnalité entre ces sections et sous-sections, qui commandent la possibilité de la reproduction du capital, sont nécessairement destinées à être constamment remises en cause par le développement disproportionné du Capital, qu’il va en résulter par conséquent non seulement l’élimination constante de capitaux singuliers et des déséquilibres sectoriels et conjoncturels mais encore des déséquilibres généraux et structurels, remettant en cause la reproduction du capital social dans son ensemble: des déséquilibres rendant invendables certaines marchandises, par conséquent irréalisables la valeur et la plus-value qu’elles contiennent et irreproductibles les capitaux qu’elles supportent, entraînant à leur tour dans leur chute d’autres capitaux, aggravant de ce fait les déséquilibres sur le marché, etc. Comme le dit Marx:

    «Il s’ensuit certaines conditions particulières pour l’échange normal dans ce mode de production et, partant, pour le cours normal de la reproduction, que ce soit à l’échelle simple ou élargie. Elles se convertissent en autant de conditions d’un développement anormal, en possibilités de crise, puisque l’équilibre – étant donnée la forme naturelle de cette production – est lui-même fortuit.» [3]

    Et l’on devine que ces possibilités de crise générale sont destinées à s’actualiser notamment sous l’effet du déséquilibre croissant entre salaires (capital variable) et plus-value, les premiers déterminant la demande finale de la sous-section productrice des moyens de consommation nécessaire tandis que la seconde détermine tant la demande finale en moyens de consommation de luxe qu’en moyens de production additionnels (permettant l’accumulation de capital constant). Il y a bien là matière chez Marx à une élaboration des problèmes spécifiques que pose la réalisation du capital-marchandise. C’est ce que nous allons voir à présent.

    Une confirmation marxienne

    Le passage dans lequel Marx s’exprime le plus clairement et le plus longuement à ce sujet se trouve dans les Théories sur la plus-value[4]. C’est curieusement un texte auquel Louis Gil ne fait qu’à peine allusion. C’est pourtant là le développement le plus complet et le plus méthodique que Marx nous ait laissé sur le phénomène des crises de la production capitaliste.

    Marx commence par y montrer que la possibilité formelle de la crise est déjà contenue dans la dualité interne de la forme marchandise du produit du travail social, à la fois valeur d’usage et valeur, dualité que la circulation marchande médiatisée par la monnaie, le mouvement M – A – M, peut transformer en contrariété. En effet, l’introduction de la médiation monétaire institue la séparation dans l’espace et le temps de l’achat et de la vente et, par conséquent, la possibilité de leur non coïncidence, partant de la non coïncidence entre valeur d’usage et valeur, entre marchandise et argent, entre travail concret et travail abstrait. Possibilité qu’accentue encore le développement de la fonction de l’argent comme moyen de paiement, soit le développement du crédit. Et cette possibilité de séparation est évidemment reproduite et aggravée dès lors que le mouvement M – A – M devient le mouvement M’ – A – M(MP + T), soit le procès de circulation du capital par lequel celui-ci cherche à reproduire les conditions de son procès de production.

    Cependant, si la simple forme marchandise du produit du travail social, forme que le capital doit périodiquement revêtir dans le cours de son procès cyclique, implique la possibilité de la non réalisation de la valeur et partant celle de la non reproduction du capital, si donc la possibilité de la crise est inhérente au procès de circulation, c’est bien dans le procès de production que gît la cause qui actualisera cette possibilité, qui va la transformer en réalité et même en nécessité. Plus précisément dans la tendance inhérente au capital au développement illimité des forces productives au-delà des barrières qu’il impose lui-même à la capacité de consommation de la société et, partant, à la sphère de la circulation : 

     «Dès lors que signifie surproduction de capital ? Surproduction des masses de valeurs qui sont destinées à engendrer de la plus-value (ou, à considérer le contenu matériel, surproduction de marchandises destinées à la reproduction [soit des marchandises qui sont des moyens de production - ndr]) – donc reproduction à une trop grande échelle, ce qui est la même chose que surproduction tout court.

    A la déterminer de plus près, cette formule ne signifie rien d’autre sinon qu’on produit trop aux fins d’enrichissement ou encore qu’une trop grande partie du produit est destinée non à être consommée comme revenu, mais à faire plus d’argent (à être accumulée), non à satisfaire les besoins de son possesseur, mais à lui procurer la richesse générale abstraite, de l’argent, et plus de pouvoir sur le travail d’autrui – ou encore à accroître ce pouvoir (…) Mais dire qu’il y a trop de capital ne signifie rien d’autre que: on en [du produit social - ndr] consomme et on peut en consommer trop peu en tant que revenu dans les conditions données.» (pages 635-636)

    La situation de surproduction du capital est ici clairement identifiée par Marx comme une situation dans laquelle une trop grande partie du produit social est reconvertie en capital tandis qu’une part insuffisante l’est en revenu, donc sous forme de salaire et de plus-value consommée improductivement. En  somme, la société consomme trop de son produit d’une manière productive (sous forme de capital) et pas assez d’une manière improductive (sous forme de revenu). Et quelques lignes plus loin, en manière de conclusion générale de son analyse, il désigne clairement la principale limitation de la consommation improductive, de la demande solvable de moyens de consommation, à savoir le niveau des salaires tel que détermine par la valeur de la force de travail :

    «La surproduction a spécialement pour condition la loi générale de la production du capital : produire à la mesure des forces productives (c'est-à-dire selon la possibilité que l'on a d'exploiter la plus grande masse possible de travail avec une masse donnée de capital) sans tenir compte des limites existantes du marché ou des besoins solvables, et en y procédant par un élargissement constant de la reproduction ou de l'accumulation donc par une reconversion constante de revenu en capital, tandis que d'autre part la masse des producteurs demeure et doit nécessairement demeurer limitée à un niveau average [moyen] de besoins par la nature de la production capitaliste.» (page 637).

    On retrouve ici la contradiction inhérente au taux de plus-value, au rapport entre travail nécessaire et surtravail, ainsi qu'à la tendance à reconvertir la plus grande part de ce dernier en capital additionnel, autrement dit à accroître le taux de capitalisation de la plus-value, aboutissant à une accumulation de capital disproportionnée par rapport à ce que le marché peut en absorber. C’est elle qui est à la racine de la crise de réalisation, en tant que dimension spécifique de la crise générale de surproduction du capital. 

    Cette crise se manifeste d'abord dans la sous-section productrice des moyens de consommation nécessaires, ceux rentrant dans la consommation des travailleurs salariés, qui est directement confrontée à la restriction relative des débouchés qu'imposent les limitations apposées par les rapports capitalistes de production à cette consommation, du fait que le salaire est strictement déterminé par la valeur de la force de travail, que la dynamique d’accumulation tend d’ailleurs à dévaloriser (c’est le mécanisme de production de la plus-value relative). Elle n’y prend ordinairement pas la forme immédiate d’une mévente générale ou d’une insolvabilité générale des ménages ayant procédé à des achats à crédit. Elle commence généralement par n’affecter que «des articles peu nombreux, mais pilotes» (page 623), ceux qui définissent et structurent la norme de consommation du gros des travailleurs salariés. Car ce sont tout d'abord eux dont la production apparaît disproportionnée au regard du besoin (solvable) qui en existe dans la société, puisque c'est à leur niveau que joue à plein la contradiction entre le développement d'une production de masse d'une part et les limites imposées à la capacité de consommation de la grande masse des consommateurs que sont les travailleurs salariés par les rapports capitalistes de distribution (par le partage de la valeur nouvellement formée entre salaire et plus-value)[5].

    A partir de là, l'interdépendance des capitaux singuliers et des différents branches de production produit ses effets dévastateurs, en généralisant la crise de surproduction:

    «Dans les moments de surproduction générale, dans certaines sphères, la surproduction n'est toujours que le résultat, la conséquence de la surproduction dans les articles commerciaux pilotes: [elle n'est] toujours que relative: surproduction parce qu'il existe une surproduction dans d'autres sphères.» (page 631)

    Confrontés à la mévente de leurs produits, les capitalistes producteurs de ces produits-pilotes sont en effet amenés au minimum à réduire l'échelle de leur production, par conséquent le volume de leurs achats de moyens de production, tout en contraignant leurs salariés au chômage technique ou même au chômage tout court. C'est alors l'ensemble de la consommation salariée qui tend à se contracter selon une dynamique déflationniste, généralisant la crise commerciale au sein de l'ensemble de la sous-section productrice de moyens de consommation nécessaires. De plus, la contraction générale de la demande de moyens de production émanant de cette sous-section, encore aggravée par des défauts de paiement et des faillites d'entreprise, diffuse la crise de surproduction à la section productrice des moyens de production, dont la production apparaît elle aussi disproportionnée ; c'est à son tour de procéder à la contraction de sa production, de restreindre sa capacité de consommation tant productive (sa propre demande de moyens de production) qu'improductive (la demande émanant de ses salariés), aggravant ainsi la crise de  surproduction dans la section II en même temps qu'elle la diffuse dans la section I. Dès lors, les équilibres intersectionnels, conditionnant la circulation et la reproduction de l'ensemble du capital social, ne peuvent plus être respectés ; et la crise de réalisation devient alors générale.

    C'est donc la surproduction dans la sous-section productrice des moyens de consommation nécessaires, expression directe de la contradiction entre le développement des capacités productives et les limites imposées à la capacité de consommation de la grande masse des travailleurs salariés, qui suscite de proche en proche une surproduction générale dans la section II puis dans la section I. En définitive, comme le dit Marx:

    «La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n'avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société.» [6]

    On voit que, s’il fallait absolument trouver des précurseurs à la soi-disant théorie sous-consommationniste des crises que Louis Gill m’attribue, ce n’est pas du côté de Sismondi, de Hobson, de Kautsky ou de Baran et Sweezy qu’il faudrait chercher mais bien du côté de Marx lui-même… En quoi je suis encore un indécrottable ‘marxiste’ !

    En résumé

    Au demeurant, tout lecteur attentif et honnête aura compris que telle n’est pas ma position. Pour permettre au débat de se poursuivre dans la clarté et – je l’espère – la bonne foi, je la synthétiserai une dernière fois.

    Indépendamment des rapports de production dans lesquels ils peuvent se produire, les progrès de la productivité du travail signifient nécessairement un accroissement du travail mort relativement au travail vivant ainsi que, au sein de ce dernier, un accroissement du surtravail relativement au travail nécessaire. Dans le cadre des rapports capitalistes de production, l’évolution relative de ces différentes quantités de travail social se traduisent dans une déformation des rapports entre les différentes fractions dont se compose la valeur du produit social (capital constant, capital variable et plus-value), déformation qui conduit d’une part à une crise de valorisation et, d’autre part, à une crise de réalisation.

    La première est due à un défaut tendanciel de plus-value par rapport au capital avancé, ce que traduit la baisse tendancielle du taux de profit, qui rend tendanciellement excédentaire le capital accumulé et tend à bloquer la formation de nouveaux capitaux: c’est la surproduction (suraccumulation) de capital productif.

    La seconde résulte en définitive d’un défaut de salaire dans le partage de la valeur nouvelle formée (dans l’ensemble capital variable + plus-value) – ce qui revient au même que de parler d’un excès de plus-value – encore aggravé par une reconversion excessive de la plus-value en capital additionnel, restreignant d’autant la part de la plus-value dépensée en revenu, le tout aboutissant à un déséquilibre entre la part du produit social converti en capital et celle converti en revenu, perturbant toutes les conditions des échanges entre sections et sous-sections productives, débouchant sur la surproduction, d’abord partielle puis générale, de marchandises.

    Quant à la troisième forme de la surproduction, celle de capital-argent, troisième dimension de la crise capitaliste, elle résulte des deux précédentes: c’est la pléthore de capital-argent en mal de reconversion en capital productif, du fait des difficultés de valorisation et de réalisation du capital en fonction dans le procès de reproduction, qui vient donc alimenter l’accumulation de capital financier, sous sa double forme de capital de prêt (ce qui peut repousser un moment les limites apposés à la valorisation et à la réalisation, donc différer et diluer les effets de la crise, tout en l’aggravant du même coup lorsqu’elle finit par se déclencher) et de capital fictif, séjournant et prospérant dans les paradis artificiels de la spéculation sur les titres de propriété et de crédit, qui sont autant de droits de tirage sur la richesse sociale, tant du moins que l’éclatement de la crise n’a pas révélé que ces titres n’ont pour valeur que celle du papier sur lequel ils sont rédigés.

    1. Tous les passages cités se réfèrent au numéro 40 de Carré Rouge, avril 2009 et aux articles de François Chesnais et Louis Gill parus sur ce site.

    2. Fondements de la critique de l’économie politique, trad. Dangeville, Editions Anthropos, Paris, 1967, tome 1, page 380. Les passages soulignés le sont dans l’original. Les passages entre crochets sont de mon fait.

    3. Le Capital, Livre II, trad. Editions Sociale, Paris, 1960, tome V, page 141.

    4. Théories sur la plus-value, trad. Editions Sociales, tome II, pages 587-637.

    5. Dans la récente crise dite des subprime, c’est par exemple le logement, élément clef de norme de consommation salariale, dont la surproduction,  dont la surproduction a joué ce rôle d’élément déclencheur de la crise.

    6.Le Capital, Livre III, trad. Editions Sociale, Paris, 1960, tome VII, page 145.

    (13 juin 2009)

    Source : http://alencontre.org/archives/Ecran/CriseBihr_3_06_09.html

    « A propos d’un «excès de plus-value» - Alain BihrLa critique de la valeur. Fil rouge du Capital - Alain Bihr »
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