• Pourquoi le Front National ne viendra-t-il pas à bout des crises ? (III Crise politique)

    III La crise politique

    Le FN ne cesse de rappeler que la France traverse une grave crise politique. Il fait porter la faute de cette crise aux deux partis qui ont successivement gouverné la France depuis des décennies, ainsi qu’a leurs alliés stratégiques. Il lui arrive également de dénoncer certaines institutions politiques comme peu démocratiques. Nous analyserons donc la critique et les propositions faites par le FN, avant de mettre en avant, dans un second, les points sur lesquels ils doivent être critiqués et dépassés.

    1 La crise politique selon le FN

    On pourrait résumer l’analyse de la crise politique que développe le FN de la manière suivante :

    • Le manque de moralité de certains élus succombant à la corruption
    • Le cumul des mandats
    • Manque d’autorité de l’Etat en matière de politique intérieure
    • Manque de consultation de la population et d’usage des référendums
    • La perte de souveraineté de l’Etat Français face aux instances transnationales
    • (Du temps du père Le Pen, la critique de la reproduction de la caste dirigeante issue des mêmes écoles (par exemple l’ENA) – aujourd’hui abandonnée, avec la vague bleue marine et le recrutement de cadres issus de ces grandes écoles.)

    2 Critique de l’analyse de la crise politique développée par le FN

    2.1 La moralité des politiques et corruption

    Face à la corruption politicienne, aux scandales récurrents qui ne cessent d’éclater et dans lesquels sont régulièrement impliqués des chefs d’Etat, des ministres, des parlementaires, des élus locaux, des membres de partis politiques, le FN entend restaurer une certaine moralité en politique. On peut déjà lancer une première critique, les membres et élus FN ne sont pas toujours blancs comme neige, loin s’en faut : détournements de fonds, comptes off shore, escroquerie, copinage avec les autres politiciens. (Voir par exemple : http://espritcritiquerevolutionnaire.revolublog.com/2014-pas-un-elu-pour-le-fn-a113952104, et http://espritcritiquerevolutionnaire.revolublog.com/affaire-cahuzac-a113986760, note 1)

    Cette critique est certes un peu facile. Elle démontre juste que le FN n’est pas une preuve d’exemplarité. Mais elle ne change rien au problème de la corruption. Pourquoi ? Parce que la corruption est « inscrite dans les gènes » de la politique telle qu’elle se pratique dans des républiques parlementaires, et des démocraties représentatives.

    Les élus, pour la grande majorité, sont issus des couches aisées de la population. Leur vision du monde en est affectée et ils ont des intérêts à défendre en fonction de leur origine sociale. Les grands élus sont généralement ceux qui ont fait des grandes écoles, de grands industriels et financiers, ou des héritiers de grandes fortunes, ou encore des personnes habiles tombés dans les bonnes grâces de riches industriels et financiers. Le tout peut se cumuler, et c’est généralement cette dernière variable qui est la plus déterminante. De fait, cette ascension n’est pas gratuite. Les financeurs attendent des retours. Dans le cas contraire, ils peuvent retirer leur soutien. Avec un tel système d’ascension au pouvoir, il n’est pas hasardeux que des élus trempent régulièrement dans des affaires de conflit d’intérêt et de corruption. La moralité et la chasse à la corruption ne jouent là qu’un rôle marginal. Pour les politiciens de métier, la politique et une affaire de conquête et de conservation des places. Avoir plus de financements permet de gagner des élections (les financements permettent aussi aux politiciens d’augmenter leur fortune personnelle pour leur propre confort ou en vue d’une reconversion dans l’industrie ou la finance). Faire tomber un politicien pour corruption libère une place à pourvoir. La moralité et la chasse à la corruption ne sont que des moyens pour certains de se placer dans le pouvoir, comme la corruption est un moyen pour d’autres. Il s’agit des deux faces d’une même pièce, qui est la conquête d’une place dans la politique. Ainsi, lutter contre la corruption et pour la moralisation de la vie politique demeurera toujours inefficace. La corruption reviendra, les politiciens, industriels et juristes trouveront régulièrement des moyens de contourner les lois, et les enfreindrons dès qu’ils seront pris par l’appât du gain ou la nécessité de ne pas couler, de rester en place. Alors on promulguera de nouvelles loi, et elles seront de nouveau contournées, et ainsi de suite. Ces logiques ne sont possibles qu’avec la structure de la démocratie représentative telle qu’elle est instituée aujourd’hui, qui permet de faire carrière et échappe au contrôle de la population. Pour en finir avec tout ça, il faudrait changer en profondeur l’ensemble des institutions politiques et démocratiques. Nous aborderons ces changements structurels dans les parties suivantes.

    2.2 Critique du cumul des mandats, du carriérisme et de la déconnexion politicienne

    Commençons par préciser que Marine Le Pen cumule les responsabilités de présidente du Front National, conseillère régionale du Nord Pas de Calais, et députée Européenne. Elle a aussi été conseillère municipale d’Henin Beaumont et conseillère régionale d’ile de France, toujours durant son mandat Européen. Bel exemple de non-cumul, n’est-il pas ?

    Venons en maintenant à une critique plus sérieuse du système politique en lui-même.

    La politique professionnelle, le cumul des mandats, le carriérisme, tendent à enfermer les élus et les permanents politiques (secrétaires et responsables de partis) dans une sphère à part de la société. Ils la regardent de haut, comme un système dont il faut gérer les problèmes techniques. Tout ne devient plus qu’objets, données, instruments. Les élus ne sont alors plus proches du peuple et de ses préoccupations. Ils sont déconnectés de la population, de ses besoins. Parallèlement et paradoxalement, ils se reconnectent aux attentes de la population lors des périodes d’élections, car la satisfaction (démagogique, par le discours et les belles promesses) de la demande populaire, est la condition de leur maintien en politique, de la poursuite de leur carrière, de la survie financière de leurs partis. Mais sitôt réélus et revenus à la manœuvre, ils gèrent de nouveau la société de manière technicienne et bureaucratique, et les promesses ne sont que rarement tenues.

    Il serait possible d’en finir avec le carriérisme, le cumul des mandats et leur renouvellement incessant. Il suffirait de réduire le nombre de renouvellement possibles et d’interdire le cumul. Mais ça n’abolirait pas le phénomène de déconnexion politicienne. Pour éviter cela, il faudrait, d’une part, limiter davantage les mandats dans le temps, d’autre part que les mandats soient élaborés par en bas, par la population. Ils seraient impératifs, les élus n’auraient comme autre mission que d’exécuter celle qui leur a été confiée. Ils ne décideraient pas de leur propre politique, en proposant aux autres d’accepter qu’elle soit mise en œuvre, et ne changeraient pas leurs plans en cours de route. Exit donc les projets comme le TCE, le TAFTA, les petits ou grands projets inutiles imposés (Notre Dame des Landes et Sivens, par exemple).

    Ces conditions seraient certes nécessaires, mais le problème ne serait pas totalement résolu. L’origine sociale des élus joue aussi un grand rôle dans le phénomène de déconnexion des préoccupations du peuple. Marine Le Pen, par exemple, est une enfant de multimillionnaire et quasiment une politicienne de profession. Elle prétend sans cesse comprendre les besoins du peuple. Or il est très difficile, même avec un grand sens de l’empathie, de pouvoir à la fois comprendre véritablement les préoccupations du peuple et celles des industriels, et de faire la synthèse des deux. A moins d’être schizophrène, ceux qui prétendent pouvoir le faire sont des menteurs. Ainsi, l’origine sociale poserait problème dans les assemblées de base, et serait source de conflits, comme il en existe déjà sans elles, mais au moins, le peuple étant au cœur des débats et des décisions, il y a de grande changes que de nombreux problèmes liés à la représentativité et au mandat « libre », à la technocratie, au carriérisme, à la déconnexion politicienne, soient résolus rapidement.

    2.3 La question des référendums et de la démocratie

    Le FN se positionne régulièrement sur la nécessité de recourir davantage aux référendums. Il lui arrive aussi de se positionner en faveur de la « démocratie directe ». C’est très bien, mais le problème, c’est qu’à travers cette expression, il se réfère aux référendums réguliers comme il peut y en avoir en Suisse. Il ne s’agit donc pas d’une véritable démocratie directe, c'est-à-dire d’assemblées populaires et démocratiques où les gens discutent et décident à la base, élaborent des programmes et des mandats pour les mettre en œuvre. Il s’agit d’une supercherie où le pouvoir convoque la population pour délibérer sur les préoccupations de la classe dirigeante. C’est une très bonne manière de donner l’illusion du choix, de faire croire à la population qu’elle est actrice de la politique et de la démocratie, quand, en vérité, ceux qui décident des référendums, de la nature des questions posés et de l’angle de réflexion à partir duquel se pose le débat, peuvent alors aisément s’en servir à des fins de manipulation des foules. Et c’est de cette manière qu’il en convoque la nécessité et compte les utiliser, insistant sur des questions sociétales dont l’importance est largement surestimée, tandis qu’il ne propose aucun référendum sur des questions économiques, écologiques et politiques importantes (Voir partie 1, partie 2, et cette partie). La démocratie directe référendaire est donc tout aussi biaisée structurellement que ne l’est la démocratie représentative, et peut-être plus pernicieuse. La seule véritable démocratie qui ne soit pas biaisée, est la démocratie directe autogestionnaire, telle que nous l’avons décrite précédemment : assemblées de base, liberté de parole pour chacune et chacun, droit d’expression, de critique, mandats impératifs, délivrés par la base, contrôlés, courts, limités dans le nombre de renouvellements, révocables à tout moment. Grâce à ce dispositif, on éviterait : les erreurs de gestions liée à la déconnexion bureaucratique et politicienne, la corruption, le carriérisme, l’installation au pouvoir, la technocratie.

    2.4 Critique du souverainisme et de l’autorité étatique

    Il est tout à fait juste de critiquer les instances Européennes et les autres instances nationales comme des formes de déni de démocratie. L’Etat Français serait quant à lui laxiste, et il faudrait renforcer son autorité en matière de politique intérieure et son autorité au plan international (selon le FN).

    La moindre des choses, lorsqu’on critique les instances transnationales, c’est de disposer de la légitimité à critiquer. Pour cela, il faut être irréprochable sur la forme d’Etat et de démocratie que l’on défend. Or nous venons de voir que le modèle de l’Etat républicain et de la démocratie représentative est loin d’être la panacée en matière de démocratie. Renforcer son autorité ne consisterait qu’à nier un peu plus le peu de démocratie qui existe encore. Le FN a ainsi bon dos de critiquer l’Europe, puisque sa proposition n’est, ni plus, ni moins, que de remplacer un pouvoir antidémocratique par un autre, très probablement encore plus liberticide. Qu’importe donc la souveraineté de la France ou de l’Europe en matière d’autorité de décision, si la population demeure soumise, manipulée et trahie par l’Etat et ses représentants, qui de surcroit les exposent à des crises multiples.

    D’autre part, l’avenir n’est pas l’isolement souverain et protectionniste. Il existe une autre alternative à l’Europe actuelle. Contre la domination du capital, il s’agirait de construire le projet d’une confédération des non-alignés. Ce fédéralisme ne serait pas le faux fédéralisme à l’américaine ou à l’allemande, mais un ensemble de confédérations démocratiques, partant des assemblées de base, à vocation sociale, basées sur l’entraide, la solidarité face au capitalisme, et dont la portée ne serait pas limitée au seul continent Européen, mais serait ouverte aux non-alignés du monde entier. C’est en effet sur une base de solidarité internationale, et non d’isolationnisme souverainiste, qu’il sera possible de résister aux superpuissances capitalistes du monde entier, et de pouvoir, a terme, les faire tomber, et permettre a leurs populations de changer de camp et d’intégrer les confédérations émancipatrices.

    2.5 L’Etat n’est pas au service de la population, il est subordonné à l’économie

    Ce n’est un mystère pour personne que l’Etat tire ses financements des revenus du capital, de la plus value redistribuée et captée, afin de financer ses structures et son personnel. La relation Etat/capital est certes complexe, pétrie de rapports de force contradictoires, mais en dernière instance, c’est l’économie qui a le dernier mot. Tout passe par elle, vient à elle, retourne à elle. Ainsi, L’Etat ne peut diriger l’économie que s’il en accepte préalablement ses règles, donc que s’il est dirigée par elle. Il ne peut diriger le capitalisme que s’il en accepte les institutions (propriété privée, capital, salariat, profits, marché, crédit, dettes, etc.). Or comme nous l’avons déjà compris, le capitalisme ne peut se mettre au service des gens. Pour que l’économie serve les intérêts de la population, il faudrait briser les institutions fondamentales du capitalisme, celles qui, de fait, sont sources de crises économiques récurrentes et potentiellement de plus en plus violentes.

    La critique de la crise de la politique ne peut donc se contenter d’une simple crise de la moralité. Il lui faut procéder à une critique de l’impuissance même du politique. Une démocratie de l’administration urbaine et de la police des mœurs, se contentant d’essayer de réguler le capitalisme par des mesures visant à le relancer désespérément, ne peut constituer un projet solide pour répondre aux besoins de la population. La politique doit évoluer vers une démocratie des producteurs associés, basée sur l’entraide réciproque plutôt que la concurrence, et procédant au partage du travail et des biens produits entre tous ses membres. Ce n’est qu’a cette condition que la démocratie et la politique permettront de se défaire des crises du capitalisme et de satisfaire les besoins des populations.

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