• Pouvoir, Contre-Pouvoir, Anti-Pouvoir

    Réflexion sur l’imaginaire politique de John Holloway à partir de son champ conceptuel du pouvoir

    A travers l’ouvrage Changer le monde sans prendre le pouvoir, (paru en Anglais en 2002 et traduit en Français en 2008), et un article plus court intitulé « Douze thèses sur l’Anti-Pouvoir », John Holloway défend, contre les approches classiques de l’opposition politique consistant simplement à conquérir l’appareil d’Etat, la perspective d’une transformation sociale par en bas, s’appuyant sur la restauration de capacité d’action de ceux qui s’opposent au capitalisme. S’appuyant sur les réalisations concrètes du mouvement Zapatiste dans le Chiapas, Holloway s’inscrit au carrefour de plusieurs traditions politiques, dont l’Anarchisme, le Communisme Libertaire, le Conseillisme, et intellectuelles, comme l’école de Frankfort et le post structuralisme néo-spinoziste. En cela, Holloway apporte une contribution à la critique sociale qui mérite qu’on s’y intéresse et contribue à alimenter un débat qu’il est important de poursuivre. Pour continuer à faire vivre ce débat, nous commencerons, dans le présent article, par présenter la vision du pouvoir d’Holloway, qu’il s’agira ensuite d’analyser, de critiquer, éventuellement de reformuler.

     

    Holloway part de la distinction posée par Spinoza, et reprise par la suite par des auteurs comme Foucault, Deleuze, Negri, entre Potentia et Potestas. Potentia, peut-être traduit par potentiel, capacité, ou « Pouvoir De ». Spinoza et les néo spinozistes parlent de « puissance d’agir ». Holloway le traduit quant à lui par « Pouvoir-Action ». Tous ces termes renvoient au final à la même chose : la capacité du sujet à agir, à produire son monde. « Potestas » peut être traduit par « Pouvoir Sur », domination, et renvoie au sens classique du pouvoir politique. Holloway parle de « Pouvoir-Domination ».

    L’opposition entre Action et Domination renvoie directement au Traité Théologico-Politique de Spinoza, qui y développe l’idée que le pouvoir domination est une « passion triste », dans le sens ou la capacité d’agir du sujet dominateur consiste à priver l’autre de sa puissance d’agir. Le pouvoir domination consiste ainsi dans la production de l’impuissance de l’autre. Il s’agit, en quelque sorte, d’un agir répressif. La manière dont Holloway s’en empare est certainement plus intéressante politiquement que l’opposition, formulée par Negri, entre « Empire » et « Multitudes ». En effet, si Negri, en bon Deuleuzien, met l’accent sur le multiple, la diversité ; Holloway, qui s’inscrit davantage dans la continuité de l’école de Frankfort, met quant à lui l’accent sur l’acte de sécession, le refus de l’ordre établi, la subversion.

    C’est à partit de la distinction entre les principes de « Pouvoir-Domination » et « Pouvoir-Action », qu’Holloway tente de repenser à la fois la domination politique, mais aussi et surtout la nature des différentes formes d’opposition à cette domination. Cette réflexion s’articule à partir de trois concepts, qui sont celui de « Pouvoir », de « Contre-Pouvoir » et d’ « Anti-Pouvoir ». Le « Pouvoir » est le « Pouvoir Domination », du pouvoir en place, de la domination effective, de l’ordre établi. Le « Contre-Pouvoir », relève également, selon Holloway, du registre de la domination, dans la mesure où il s’agit d’une forme de contestation de la domination qui s’oppose à l’ordre établi et prévoit de le renverser pour dominer à son tour. Enfin, l’ « Anti-Pouvoir » est la restauration de la capacité d’agir autonome de la société, qui est rendue à l’impuissance par l’action du pouvoir domination. Tandis que le « Contre-Pouvoir », vise selon Holloway la prise du Pouvoir, l’ « Anti-Pouvoir » recherche sa dissolution.

    Ce triptyque, développé par Holloway, comporte une certaine analogie avec celui des lignes formulée par Deleuze, composée par les « lignes dures », les « lignes souples », les « lignes de fuite ». La « ligne dure », est le chemin de la norme, celle-ci étant imposée et garantie par le pouvoir en place. La « ligne souple » est la ligne qui tourne autour de la « ligne dure », mais sans jamais s’en défaire. Elle rejoint la logique du « Contre-Pouvoir », tel que défini par Holloway, qui vise à se distinguer du pouvoir en place, mais pour mieux le replacer. La « ligne de fuite », enfin, du point de rupture, du non retour, (de l’Evénement selon les termes de Badiou). Elle rejoint la logique de ce qu’est l’ « Anti-Pouvoir », au sens ou il s’agit de se défaire du « Pouvoir-Domination », de le dissoudre, de produire une autre manière de faire socialement, c'est-à-dire, au final, de suivre le chemin de l’émancipation et de la créativité plutôt que celui de la domination, de la norme et de la répression.

    Si le champ conceptuel et l’analyse politique proposée par Holloway ont le mérite s’inscrire dans une tradition de la philosophie politique qui permet de poser un autre regard sur le réel, la réalité de la domination et de sa contestation est pourtant certainement plus complexe que le modèle idéal typique qu’il développe. Tout d’abord, l’opposition entre « Pouvoir-Domination et « Pouvoir-Action » tend à faire croire que Potestas et Potentia sont deux concepts qui s’opposent, s’excluent mutuellement, que le pouvoir serait uniquement de l’ordre de la répression, de l’agir répressif, n’aurait aucune capacité d’agir productive, et que l’agir s’arrêterait à l’instant où il devient domination. Or les réflexions de Foucault sur le Biopouvoir tendent à démontrer le contraire, que le pouvoir est permissif, incitatif, qu’il favorise la création et organise la vie sociale. Cette affirmation est, sinon contestée, au moins fortement nuancée par Negri, qui distingue Biopolitique et Biopouvoir. Selon Negri, il existe une capacité créatrice des multitudes dont le pouvoir, le capital, ne fait que capter la valeur pour la transformer en marchandise et ainsi se l’accaparer. Agamben conteste quant à lui une mutation totalement permissive du pouvoir affirmée par Foucault, en tentant de réfléchir sur la dualité co-existante entre Biopouvoir et Pouvoir Souverain. Le pouvoir que décrit et conteste Holloway est en réalité ce pouvoir souverain, répressif, et profiteur, qui ne fait que capter la valeur à son propre avantage, et met en place toute une série de dispositifs afin de produire l’impuissance politique de la classe exploitée.

    Ensuite, Holloway ne semble pas aller au bout de la réflexion sur ce qu’est un « Contre-Pouvoir », dans la mesure où il le limite à un simple pouvoir concurrent, qui serait amené à destituer et remplacer le pouvoir en place, et s’ériger « au dessus de la société » pour organiser celle-ci en fonction des fins des nouveaux maîtres. Il est cependant intéressant, pour la construction d’une société émancipée, de distinguer les notions de « Contre-Pouvoir » de ce qu’Holloway désigne par ce terme, et qui sont en réalité des « Pouvoirs Concurrent ». Le « Contre-Pouvoir » est en effet une forme d’institutionnalisation du pouvoir, donc une série de dispositifs immatériels et formels, afin de limiter, de contre balancer le pouvoir, et au final d’éviter le basculement dans la tyrannie. Nos sociétés comportent différentes formes de contre pouvoirs, aussi imparfaites soient-elles, comme le pluralisme de la représentation politique à l’assemblée, la séparation du judiciaire, du législatif et de l’exécutif, la possibilité pour la « société civile » de s’organiser (associations, syndicats). Les « Pouvoir Concurrents », pour disposer d’une capacité d’agir, cherchent quant à eux à investir les sphères de « Contre-Pouvoir » afin de déstabiliser le pouvoir en place et à terme le remplacer. Le problème est que ces « Pouvoirs Concurrents », ne cherchent pas, ou très peu, à développer une réflexion sur les formes de « Contre-Pouvoir » à instituer pour limiter leur domination, et laissent ainsi présager la perspective d’une domination unilatérale et d’un basculement dans la tyrannie.

    Enfin, l’ « Anti-Pouvoir » en tant que simple agir créatif de résistance, ne pose pas nécessairement, en soi la question de la destruction du pouvoir. Il peut très bien coexister avec celui-ci en tant que « Contre-Pouvoir » et se contenter de résister, que ce soit à la manière du syndicalisme classique, non révolutionnaire, ou, par exemple, des expériences impulsées par Alinsky, des TAZ (zones d’autonomie temporaires) d’Hakim Bey, des ZAD (Zones A Défendre) de Notre Dame Des Landes, ou des résistances du Chiapas. Cependant, à terme et dans la mesure ou le pouvoir s’organise pour neutraliser ce qui tend à le subvertir, il faudra bien penser une perspective de victoire, et donc poser la question du pouvoir. Ce qu’Holloway pose en vérité comme perspective, c’est la question de la production du pouvoir, et non celle de la conquête du pouvoir et de ses appareils. Il s’agit donc d’un pouvoir concurrent, mais sur d’autres modalités, visant d’autres fins c'est-à-dire d’un « Alter-Pouvoir », d’un pouvoir démocratique et autonome. Cependant, en opposant « Pouvoir-Action » qui serait le fait de l’ « Anti-Pouvoir », et « Pouvoir-Domination » qui serait le fait du pouvoir d’Etat, Holloway, ne pense pas au fait que, d’une certaine manière, le mouvement qui visera le « Pouvoir-Action » se doublera d’un « Pouvoir-Domination », dans la mesure ou il devra s’organiser contre le pouvoir de la classe dominante en déclin, qui cherchera à se défendre et à se remettre en place y compris en se tournant en dernière instance vers le fascisme. Pourtant, cette réflexion traverse le mouvement social, y compris les courants Anarchistes et Libertaires, depuis la Commune de Paris, jusqu'à l’EZLN.

    Pour conclure, nous ne pouvons que rejoindre Holloway en ce qui concerne la critique du modèle de la conquête des appareils de domination, du fait de remplacer une domination politique par une autre, qui est à bannir. « La question du pouvoir », ou « la prise de pouvoir » sont quant à eux des énoncés qui comportent toujours une certaine ambigüité, entre une perspective de commandement hiérarchique de la société et celle du socialisme par en bas, de la démocratie autogestionnaire. Or il est nécessaire de se défaire de cette zone de flou. Nous ne devons plus poser les questions en ces termes, qui laisseraient penser que la révolution pourrait éventuellement passer par une phase gouvernementale de transition menée par une petite avant-garde dirigeante, mais nous placer, malgré ses incertitudes et ses limites, dans le registre de l’ « Anti-Pouvoir ». En effet, en fonction de la définition qu’en donne Holloway, poser la question de l’ « anti-pouvoir » opère clairement dans le sens de la destruction du pouvoir et du remplacement de l'Etat par l’auto-organisation. Elle dépasse ainsi la simple perspective de la pression réformiste pour atteindre une portée révolutionnaire. Mais, malgré tout, se revendiquer de l’ « Anti-pouvoir » requière une certaine prudence, quant à la potentialité de ce nouveau pouvoir à se muter à un moment ou à un autre en « Pouvoir-Domination », c'est-à-dire non pas au niveau de la capacité de neutralisation de la domination de classe, mais au niveau du développement de formes de tyrannie de la majorité. De plus, la société qui s’émanciperait de la domination politique, de l’Etat, de classe, ou autre, ne serait pas à l’abri de nouvelles formes de « Pouvoirs-Domination » qui pourraient se reconstituer. En cela, il est nécessaire de se poser la question du maintient ou du développement de « Contre-Pouvoirs » internes à la « société émancipée », ce qui implique le maintient de certaines formes d’organisations telles que les partis refusant l’exercice du pouvoir, les syndicats, les associations, les collectifs, comme garants de la démocratie et de la possibilité des minorités à s’organiser et a défendre leurs positions face au despotisme majoritaire qui pourrait s’y développer.

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