• Socialisme Scientifique

    Leur socialisme scientifique et le nôtre

    Le socialisme scientifique développé par Marx et ses continuateurs orthodoxes consiste en une tentative d’application des sciences humaines – histoire, économie, sociologie – en vue d’une démarche de compréhension de la situation politique à des fins stratégiques. Il s’agit d’améliorer la capacité d’impact politique des partis communistes, afin de conquérir l’adhésion des larges masses de travailleurs et de pouvoir mener la révolution à son terme.

    Tout comme le capitalisme subirait des périodes prospères et des périodes de crise, le mouvement social est soumis, de manière plus ou moins coordonné avec celles-ci, à des périodes de flux et de reflux. Il s’agit évidemment d’un phénomène empiriquement constatable, cependant, le problème des marxistes se situe à un autre niveau. La théorie du socialisme scientifique, interprétée de manière relativement différente par les organisations marxistes, implique dans la majeure partie des interprétation, qu’en période d’affaiblissement du mouvement social, il faudrait revoir les revendications d’un projet de transformation sociale radical à la baisse, se tourner vers des solutions réformistes des alliances avec la gauche réformiste, mettre en avant un programme d’« urgence » et la perspective d’un gouvernement de transition, pour restaurer la combativité des travailleurs. Dans d’autres cas, elle se fige dans une posture de repli dogmatique, de maintient du programme révolutionnaire, de préservation de la théorie pure, et d’une simple présence extérieure dans les mouvements sociaux, mais il ne s’agit plus là véritablement de socialisme scientifique, mais d’un socialisme au caractère quasiment religieux.

    Le premier degré du problème que pose le socialisme scientifique est ici que cette stratégie aura plus pour effet de renforcer l’espérance dans un Etat Providentiel qui opèrerait les changements à la place des travailleurs, des opprimés, que de favoriser leur auto-émancipation et leur auto-organisation. En effet, si l’Etat peut amener des changements sociaux radicaux, alors pourquoi les travailleurs seraient-ils forcés de s’organiser ?

    Ainsi, cette démarche entre en contradiction avec la perspective d’abolition de l’Etat et de son remplacement par une démocratie prolétarienne auto-organisée. Dans le cadre d’un soulèvement insurrectionnel réussi, elle prépare plutôt une armée de gestionnaires d’Etat, de bureaucrates et de techniciens prêts à confisquer le pouvoir décisionnaire à la population plutôt que de lui redonner.

    Cette logique est bien entendu contenue dans le principe même du socialisme scientifique. En effet, si celui-ci consiste, à travers une étude globale et approfondie de l’histoire, de l’économie, de la sociologie, (mais aussi la culture chez Gramsci), à découvrir la « véritable » conscience de classe, c'est-à-dire la posture et la stratégie à adopter pour mener la classe des travailleurs à la victoire, alors elle ne peut être effleurée que par une petite élite d’intellectuels (on retrouve ici les aspects les plus sombres de la pensée de Lukács, par ailleurs si brillant en ce qui concerne ses analyses sur la réification). Or si ces intellectuels « savent mieux que les autres » ce qu’il faudrait faire pour aboutir à une révolution, alors ils constituent de facto une avant-garde éclairée appelée à commander les masses. Il en découle un principe de confiscation du pouvoir qui aboutirait au mieux à une démocratie de façade, et au pire à un régime despotique. Si l’on se veut partisan de la révolution socialiste autogestionnaire, on ne peut que contester une telle approche.

    S’il est bien sur toujours intéressant de comprendre le monde dans lequel on vit, ses processus constituants, la connaissance ne peut jamais nous dire ou nous révéler LA démarche ou LA posture à adopter dans telle ou telle situation. Elle peut nous permettre de prendre du recul et d’expliciter le monde, de le critiquer, mais pour ce qui est de l’action, la démarche militante demeure expérimentale, et reste soumise à l’intuition, à l’aléa. Ce n’est qu’après coup que l’on se dit qu’il aurait fallu faire ci où ça, mais les événements sont généralement impossibles à anticiper. Nous devons nous résoudre au fait que nous marchons dans la nuit et que nous ne disposons d’aucune lumière pour nous montrer le chemin. Il nous faut donc rompre avec les approches scientistes et méthodologistes du changement social, des logiques positivistes et mécanistes héritées de la pensée du XIXème siècle. Il nous faut donc renoncer à l’idée que le socialisme puisse être conçu comme une science. Ainsi, face aux travers de l’agir instrumental-stratégique, ses tendances logiciennes, ses prétendues certitudes et sa démarche de maîtrise, nous devons trouver le point d’équilibre entre un agir de conviction, une volonté de parler et de défendre de ce qui nous semble juste, et un agir communicationnel, une capacité a parler et a faire avec d’autres, au sein des mouvements sociaux, à s’ouvrir à des propositions et des expériences nouvelles capables d’élargir et d’approfondir la critique que nous pouvons faire de la société.

    Il ne s’agit donc pas de reculer en période de recul du mouvement social, de présenter une critique et un projet de transformation sociale au rabais, mais plutôt d’une part, de participer à des expériences et d’encourager les initiatives de chacun, les pratiques de luttes et d’auto-organisation, et, d’autre part, de naviguer à contre courant, d’oser porter un discours radial qu’importe si celui-ci est populaire ou non. L’important, à ce second niveau, et de constituer et de visibiliser une position qui soit ralliable à tout moment, une option politique que le mouvement social pourra s’approprier, un projet qu’il pourra réaliser par lui-même.

    Agir pour le développement de l’auto-organisation et de l’auto-appropriation des luttes permet à la fois de faire vivre la démocratie, et d’éviter de confier la tâche révolutionnaire à une petite élite éclairée qui confisquerait le pouvoir à ceux que cette élite dirigeante serait censée représenter ; mais aussi de défendre une position claire tout en évitant les postures de repli dogmatique et sectaires, caractéristiques de ceux qui pensent que telle ou telle condition, objective, pour certains marxistes, ou subjective, pour certains anarchistes, doit être réunie pour qu’une action politique soit possible. Il s’agit alors de rompre la séparation entre la théorie et la pratique, les positions et les mouvements, de leur permettre de s’influencer l’une l’autre et ainsi de se renforcer.

    S’il faut rompre avec le « socialisme scientifique » hérité de la pensée marxiste et de l’idéologie du XIXème siècle, il est néanmoins nécessaire pour le socialisme de renouer avec une dimension scientifique d’un autre ordre. La seconde moitié du XXème siècle à été le moment d’une prise de conscience des limites du modèle industriel tel que développée par les régimes capitalistes et se revendiquant du « socialisme » appliqué. Nous percevons de plus en plus les limites de nos modes de production, tant au niveau des désastres sanitaires qu’ils provoquent, de leurs limites matérielles et énergétiques, de leurs effets sur l’équilibre fragile de la biodiversité, ou du réchauffement climatique accéléré dont ils sont à la source, et aux conséquences prévisibles des plus dramatiques s’il n’est pas rapidement limité. Nous devons ainsi nous méfier à la fois du providentialisme scientifique de ceux qui voudraient à tout prix maintenir ce modèle industriel destructeur – en dépit de la dimension événementielle de la découverte scientifique sur laquelle il serait dangereux de tout miser –, et du catastrophisme fanatique – animé par un scepticisme voire un pessimisme absolu à l’égard de la science – porté par ceux qui voudraient s’en débarrasser sans penser aux conséquences humaines et sociales d’un tel abandon. Ce dont le socialisme à aujourd’hui besoin, c’est d’une science fiable, véritablement critique, autonome de l’idéologie prométhéenne ou catastrophiste, mais aussi des impératifs marchands et de la culture dominante ; d’une science qui produit des données, des croisements de données, des synthèses, des simulations, des scénarios, lui permettant de penser les possibilités et les limites matérielles de son projet de société.

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