• Société Industrielle

    Quelle critique de la société industrielle ?

    I QU’EST-CE QUE L’INDUSTRIE ?

    Le terme d’ « industrie » désigne les activités qui ont pour fin la transformation des matières premières en biens de consommation par le moyen de divers sources d’énergie (humaine, animale, électrique, thermique, hydraulique, éolienne).

    Outre les évolutions techniques de l’industrie, comme la mécanisation, la programmation et l’automatisation, on constate plusieurs phases dans l’organisation du travail : le Taylorisme, qui consiste dans l’Organisation Scientifique du Travail(OST), et permet des gains de productivité ; le Fordisme, consistant pour sa part dans la production en série, et impliquant des économies d’échelle, c'est-à-dire une diminution des coûts de production à l’unité par l’organisation centralisée de la production de masse. Notons aussi certaines innovations managériales comme la rotation des taches, la participation des salariés, sous forme de suggestions, à certains aménagements de poste, à des stratégies d’entreprise. L’industrie, outre les critères de bases définis précédemment : productivité, usage de machines, production en série, est capable d’évoluer tant au niveau technique, en fonction du développement de la recherche, de la science et de ses applications, qu’au niveau de son organisation sociale.

     

    II LA SOCIETE EST-ELLE INDUSTRIELLE OU SIMPLEMENT INDUSTRIALISEE ?

     

    1 Place de l’industrie dans la société

     

    Si l’industrie est omniprésente dans nos sociétés, du fait qu’elle est à la source de la majeure partie des productions qui nous entourent,  son influence s’exerce même au-delà de l’organisation du travail. Il ne s’agit donc pas simplement d’un mode objectif d’organisation de la production, mais d’une logique qui traverse l’ensemble de la société, qui lui donne sa rationalité, tend à hiérarchiser ses systèmes de valeurs, structure son imaginaire et ses formes de relations sociales. Ainsi, la logique de l’organisation dans l’entreprise peut-être socialement incorporée, du fait que l’habituation aux formes organisationnelles du travail peut influer sur les modes de perception du réel et les modes de pensée, les pratiques sociales quotidiennes, l’organisation de la démocratie ainsi que les solution politiques proposées. La logique de la société industrielle est d’ailleurs enseignée dès la petite enfance à travers l’école, ce qui contribue à sa reproduction sociale. L’idéologie de la société industrielle est omniprésente.

     

    2 Industrie, science positive, pouvoir et société

     

    Cependant, on est en droit de se demander si cette idéologie est le fait d’une infrastructure industrielle par elle-même, ou si elle ne relève pas de processus sociaux, historiques et politiques plus complexes et d’une logique qui lui est extérieure et entre en interaction avec elle. En effet, la logique de l’autorité, de la hiérarchisation, de la séparation entre commandement et exécution, entre production et consommation, sont des phénomènes sociaux antérieurs à l’industrialisation. Autorité, hiérarchie, séparation commandement/exécution, existaient déjà dans le fonctionnement des armées et des systèmes politiques antérieurs à l’industrialisation. En cela, la société industrielle en a simplement héritée et les a appliquées à elle-même. Quant à la séparation entre producteurs et consommateurs, elle commence dès que naît la division du travail, la société industrielle n’a fait que l’amplifier. Le point de basculement, dans l’histoire des idées, se situe lors de la période des Lumières, et plus particulièrement lorsque la science positive (mathématiques, physique, chimie) prend le pas sur les humanités (lettres, philosophie, religion). Du fait qu’elle est en mesure d’expliquer plus justement des phénomènes naturels, la science s’impose sur le reste des autres disciplines. A ce moment, elle prend la forme d’une nouvelle religion, et on tente d’appliquer ses principes à l’ensemble des disciplines et des objets de connaissance. Naissent alors des proto-sociologies comme la physique sociale, qui pense pouvoir comprendre la société avec les bases des mathématiques et de la physique moderne. C’est aussi à cette période que les Etats commencent à se doter d’une véritable organisation technique et  bureaucratique. Durant la période post-Lumières, la culture de la quantification, du calcul, de l’action stratégique et de la gestion comptable, devient hégémonique, au moins dans les milieux intellectuels, de l’économie et du pouvoir. Elle se répand également dans les autres classes sociales avec le développement de l’instruction de masse, qui répond, notamment à partir de la seconde moitié du XXème siècle, à un besoin d’accroissement de l’administration publique et privée (développement notamment des secteurs d’intervention de l’Etat et du service marchand). Cette logique va même jusqu'à totalement s’imprégner dans l’opposition politique principale, à savoir les partis communistes Léninistes, qui, d’équipes militants proches des gens et de leurs préoccupations, vont se transformer en appareils technobureaucratiques de gestion politique, économique et sociale. La boucle est alors bouclée lorsque l’opposition censée contester le pouvoir intègre sa logique, son imaginaire, et reproduit sont fonctionnement.

     

    3 La Modernité inachevée

     

    Le fait que la modernité scientifique et technique donne à l’industrie une forme si particulièrement déshumanisée ne dépend pas d’une essence pure de la technique et de la science ou de l’industrie elle-même. D’une part, d’un point de vue matériel, la logique marchande, capitaliste, empêche la science, la technique et l’industrie d’intégrer leurs propres contradictions et leurs limites dans leurs logiques de fonctionnement. D’autre part, les dimensions éthiques, sociales et politiques, profondément philanthropes, des Lumières et de la Modernité ont été pour ainsi dire évacuées ou restreints par le pouvoir naissant, la bourgeoisie. Cette classe sociale, poursuivant ses intérêts capitalistes, dont dépendait un développement scientifique et technique sans limites, avait ainsi besoin d’évacuer de la politique les critères éthiques et sociaux qui pouvaient le limiter, et de ne les tolérer qu’à condition qu’ils deviennent des arguments de vente et dynamisent la logique marchande. Le problème dépend alors, comme le soulignent des auteurs comme Habermas ou Beck, dans le dépassement de l’exclusivité positiviste (science, technique, économie) de la modernité et dans la réintégration des facteurs de progrès social tels que le développement de la démocratie et de l’égalité dans la satisfaction des besoins. Si ces deux auteurs s’inscrivent dans la logique d’une social-démocratie améliorée et riche en propositions innovantes, les courants communistes libertaires développent quant à eux une approche plus radicale. Ils revendiquent non seulement la réintégration dans la politique des éléments sociaux et démocratiques de la modernité, mais aussi et surtout leur amélioration. Il ne s’agit pas simplement, pour les communistes libertaires, de remettre le social et la démocratie au centre de la vie politique en tempérant l’importance croissante du technique, mais d’une part, d’approfondir la démocratie par le développement de l’autogestion, la prise de décision directe, la limitation de la délégation à des taches impératives décidées par les assemblées, la possibilité de révocation immédiate des mandatés qui ne respecteraient pas le mandat que les assemblées leur auraient confiés, le développement de ces modes de fonctionnement non seulement au niveau de l’administration des villes, mais aussi et surtout au sein même des unités de production, ou il s’agirait de décider de manière collective et démocratique de ce que l’on produit, pourquoi et comment on le produit ; et d’autre part, au-delà d’une simple redistribution des richesses et du développement de l’aide sociale étatisée, de développer distribution directe de la richesse produite permettant la satisfaction des besoins les plus élémentaires de toute la population. De telles évolutions sociales et politiques seraient en mesure de limiter les effets déshumanisants de l’industrie.  

    Mais au lieu d’envisager la réintégration des composantes éthiques, politiques et sociales de la modernité, les partisans de la critique de la société industrielle se réfugient généralement dans des postures réactionnaires, passéistes et conservatrices, et aboutissent finalement à la conclusion qu’il faudrait abandonner toute forme d’organisation du travail productive et en revenir à des modèles « traditionnels », pour ne pas dire archaïques. C’est à la critique de ces postures que nous allons à présent nous atteler, afin de comprendre, après les avoirs déconstruites, ce qu’il reste de critique possible de la société industrielle.

     

    III CRITIQUE DES HERESIES SPIRITUALISTES ET INDIVIDUALISTES

     

    La critique de la société industrielle a été traversée par toute une série de fantasmes, qu’ils soient d’ordre religieux ou issus de la pensée individualiste, qui, de nos jours, continuent de hanter certains courants de l’écologie et de la décroissance. Pourtant, ces critiques, loin de viser le développement d’un mode de vie qualitativement supérieur, semblent nous amener vers une logique de régression sur le plan matériel, social et sanitaire. Mener une critique de la société industrielle implique par conséquent, dans un premier temps, d’étudier ces croyances et d’en tracer les limites, afin de pouvoir, par la suite, se consacrer à l’étude de ses limites réelles, matérielles et sociales de l’industrialisation.

     

    1 La critique de l’authenticité

     

    La critique de l’authenticité considère que l’industrie serait mauvaise car elle correspondrait à une forme de travail et de production qui ne seraient pas conformes avec une certaine « nature humaine », dont l’expression se serait incarnée dans les modes de production antérieurs à l’industrialisation, en particulier dans l’artisanat. On retrouve ainsi dans cette critique des conceptions métaphysiques s’apparentant autant à la cosmologie qu’au Millénarisme. A la cosmologie parce que la critique de l’authenticité comporte l’idée d’un ordre naturel et harmonieux du monde, du millénarisme parce qu’après une ère où l’ordre harmonieux aurait régné, le monde se trouverait sur la voie du déclin, de la dégénérescence. Certes, le mode de production industriel est créateur d’insatisfaction dans le travail, la production y est souvent de mauvaise qualité, et par-dessus tout, il s’agit d’un mode de production qui contient des effets pervers : épuisement des ressources, pollution, réchauffement climatique ; cependant, il serait simpliste de réduire l’ensemble de ces critiques au seul mode de production industriel, sans réfléchir à la structure sociale, politique et économique qui le sous-tend. Ainsi, l’insatisfaction dans le travail tient plus dans les rapports sociaux de production et le manque de contrôle des travailleurs sur leurs conditions de travail. La production est de mauvaise qualité du fait de la nécessité pour l’économie de marché de se renouveler constamment, ce qui implique obsolescence programmée et production de qualité variable afin de pousser l’acheteur à renouveler fréquemment les objets qu’il utilise et à recherches les modèles de qualité supérieure. Les problèmes de ressources, de pollution, du réchauffement climatique, découlent des deux premiers, c'est-à-dire des rapports sociaux de production dont les forces dominantes sont les acteurs de l’économie de marché. Ce qui implique une économie du gaspillage et de la destruction du vivant au détriment de la satisfaction responsable des besoins élémentaires de chacun dans des conditions décidées par eux-mêmes. Le problème n’est donc pas affaire d’authenticité. Il ne s’agit pas de se placer au niveau du « c’était mieux avant », d’idéaliser un passé qui était en réalité celui de l’oppression, mais de rechercher dans la lutte contre l’ordre établi les condition de la solidarité et de l’émancipation de tous.

     

    2 La critique de la perte d’autonomie et de souveraineté

     

    L’autre pan de la critique de l’industrialisation se manifeste dans les argumentaires de la perte d’autonomie et de souveraineté face aux méta-structures. On pourrait par exemple penser « Système Technicien » de Jacques Ellul ou à la « Mégamachine » de Serge Latouche. Il est certes juste de dénoncer une forme d’organisation sociale ou le sujet n’est plus acteur de sa production sociale, et se trouve dépassé, n’a plus de prise sur le monde qui l’entoure, ressent une certaine étrangeté face à ce monde à la fois complexe, hyper spécialisé et dont on ne sait plus exactement qui détient le pouvoir, qui décide, qui est vraiment responsable. Cependant, il y a plusieurs réponses possibles à ce type de problème. La première, qui est la plus simpliste, et qui semble partagée par une certaine partie du mouvement de la décroissance, disons par la frange individualiste et réactionnaire, dont font partie des auteurs comme Ellul, Kaczynski, et autres individualistes anti-collectivistes, considère qu’il faut opposer à cette société un recentrement sur le local, le communautaire, les relations directes, la limitation des échanges. Outre que cette orientation consiste en une perspective misérabiliste, privant l’individu et la société de l’apport du potentiel collectif d’émancipation, qui se manifeste par la mise en commun de la force, des moyens, de l’intelligence, afin de rendre l’existence plus facile, plus sure, plus confortable ; elle semble également traversée par une volonté de maîtrise et de toute puissance de l’individu sur son monde qui n’a de différence avec le totalitarisme qu’elle dénonce que l’échelon socio territorial sur lequel il s’applique. La critique collectiviste, quant à elle, dénonce la monopolisation du pouvoir par la classe des propriétaires capitalistes et de sa bureaucratie d’Etat, et propose de remettre le pouvoir de décision et potentiel émancipateur du travail socialisé dans les mains de ceux qui en sont à la base. Personne ne se retrouve plus ni  en positions de toute puissance, ni d’impuissance, mais dispose d’une part limitée de pouvoir.

     

    3 La critique non-marxienne de l’aliénation

     

    Ces deux critiques conduisent à une critique du monde aliéné, de l’Homme aliéné, et du travail aliéné. Ils sont considérés comme étrangers à eux-mêmes dans la mesure où ils ne fonctionnent plus de la manière dont ils devraient naturellement/normalement fonctionner, ils ne sont plus maîtres de leur destin mais régis par des puissances extérieures qui les décomposent et les détruisent.

    De la même manière, la production industrielle est considérée comme déshumanisée et inauthentique. Elle ne serait plus l’œuvre de l’artisan, ne contiendrait plus une part de sa personne. Elle ne serait pas réalisée de bout en bout par un individu qui penserait et réaliserait l’objet de manière intégrale. L’objet produit serait imprégnée à la fois de la marque désintéressée du travail collectif et de l’anonymat et de la marque des robots sans âme. La production en série ferait perdre aux objets leur caractère personnel, unique et authentique.

    En ce sens, les critiques réactionnaires mobilisant le concept d’aliénation amènent généralement à des critiques tels que « le développement de l’industrie à tué le travail », car celui-ci serait de plus en plus dépersonnalisé, anonyme, réduit à des taches minimum, effectué par des gens qui, du fait de la parcellisation des taches, ne savent pas ce qu’ils réalisent, et/ou par des machines incapables de beauté et créativité de apportant le « supplément d’âme » aux objets produits.

    Cette conception s’articule ainsi autour de trois idées. Tout d’abord l’individu maître de l’ensemble, qui renvoie directement aux mythes de l’Homme maître de la Nature, du dieu maitre de tout ce qui existe, et s’incarne dans le champ politique dans le souverainisme et la valorisation des postures hiérarchiques, de commandement, de domination. Il est à noter que cette conception ne s’applique pas qu’à l’artisanat, mais aussi à la logique gestionnaire du capital. Il y a une continuité culturelle et historique entre les deux. Il ne faut pas oublier que l’artisan avait des ouvriers, des salariés, et que la différence ce situe au niveau de l’introduction des machines, puis de l’automatisation dans les métiers artisanaux. Ainsi, machines ou pas, nous avons déjà du travail collectif, et une situation avec un propriétaire accumulateur de capital et des salariés comme force de travail. Le propriétaire est déjà tout puissant et le salarié n’est pas plus libre ou aliéné que dans l’industrie.

    Ensuite et dans la continuité de la critique de l’industrie au profit de l’artisanat, vient le caractère impersonnel et de mauvaise qualité du travail collectif. Le travail de l’individu isolé serait ainsi considéré comme supérieur à celui des Hommes agissant de concours. Pourtant, il est clair que le travail collectif ou socialisé est potentiellement supérieur au travail individuel, tant au niveau de l’intelligence, de la créativité, de l’efficacité productive. Ce n’est pas tant le travail collectif qui pose problème, donne des objets à l’apparence impersonnelle, inesthétique, déshumanisée, et de mauvaise qualité, que le poids de la société capitaliste, marchande, de son organisation hiérarchique et parcellaire du travail, de ses impératifs de production à bas couts, de son usage des stratégies d’obsolescence, de sa nécessité de distinguer marchandises de luxe et marchandise bas de gamme.  Cette conception de l’individu tout puissant traverse déjà la logique du manager capitaliste. Mais un autre travail collectif est possible, un travail non soumis aux impératifs capitalistes marchands, avec une production de qualité, plus durable, plus esthétique, incluant la rotation des taches, notamment entre conception, organisation, exécution, permettant une conception globale et partagée du métier.

    Enfin, nous avons la thèse de l’inhumanité des machines et leur incapacité à produire du beau. Il s’agit là d’une incompréhension profonde de ce qu’est la machine et des fonctions qu’elles pourraient remplir. La machine n’est en effet pas quelque chose de contre-nature, en dehors de la nature. Le fait qu’elle soit possible, et même qu’elle soit, témoigne du fait que son existence est comprise dans les possibilités de la nature. Elle est le produit de l’Homme, du travail et de l’intelligence collective accumulée depuis des siècles, des millénaires. Elle est son extension, l’extension de sa capacité de démultiplication de sa propre force, de sa vitesse, de sa capacité d’intervention à distance. Sa forme et sa fonction, sa place dans la société, sont le fait de l’Homme. Elle comporte donc une part importante d’humanité.

    Ainsi, le problème de l’éparpillement du sentiment d’impuissance face aux systèmes techniques organisés, est un problème qui est lié au chaos capitaliste, dans laquelle l’immense majorité des gens sont soumis aux volontés hétérogènes des capitalistes, eux-mêmes soumis au phénomène de concurrence préalablement institué, face auquel ils n’ont qu’une marge de manœuvre limitée. De ce fait, le problème, la dimension aliénante ou aliénée, n’est ni le collectif, ni la machine, ni l’absence de maitrise individuelle et la solution n’est pas la restauration de l’individu tout puissant dans son micro monde. Au contraire, ces solutions pourraient aisément aboutir à des postures oligarchiques et antidémocratiques. L’issue se situe davantage au niveau du penser ensemble, d’une réflexion collective sur ce que l’on veut, sur un projet de société. Elle est de l’ordre de la politique, du développement de la démocratie. Certes, il n’y aura ni maîtrise intégrale au niveau individuel, ni satisfaction constante ou totale de l’individu. Mais la maîtrise ou la satisfaction totale sont des mythes, des croyances, des fantasmes, des désirs. Elles n’existent pas dans la réalité car la réalité est interaction, et que les interactions impliquent une part de contraintes. La matière ne se laisse pas dompter si facilement. Elle est « capable de résistance ». Si on ne la comprend pas, on ne pourra interagir avec elle de manière constructive, on ne fera que la détruire et se résoudre à l’impuissance. Il en va de même en ce qui concerne les relations humaines. Ainsi, la démocratie, au sens véritable, anarchiste, libertaire, est un contexte d’interaction. La démarche de recherche du consensus, même si celui-ci n’est pas atteint systématiquement, implique un processus de compréhension réciproque. On peut donc chercher à convaincre, à s’y influencer mutuellement. Les individus ne sont ainsi pas tout puissants ou unanimes, mais rien ne les empêche de s’organiser pour convaincre les autres et devenir majoritaires. La démocratie libertaire dans le travail et les autres sphères de la société constitue ainsi la grande différence avec la logique hiérarchique et autoritaire du patronnât, de la propriété privée capitaliste.

     

    IV AU DELA DE LA MARCHANDISATION ET DU PRODUCTIONNSIME

     

    Réfléchir sur les différences entre « société de consommation » et « société marchande », entre « productivisme » et « productionnsime », permet d’aborder de manière plus approfondie la critique que l’on fait de la société industrielle. Ces distinctions amènent à dépasser une logique binaire opposant, d’un coté, les partisans d’un industrialisme aveugle et immodéré, et, de l’autre, les partisans d’un abandon pur et simple de toute forme d’industrialisation, de science et de technique. Ces outils permettent de faire apparaître l’ensemble des enjeux de la critique écologique et notamment de la Décroissance, et permet de saisir l’ensemble des propositions politiques qui peuvent se formuler à ce sujet.

     

    1 La critique de la « Société Marchande »

     

    La distinction entre « société de consommation » et « société marchande » implique la compréhension de l’influence de la logique marchande, du capitalisme, sur la production. Elle attire l’attention sur les stratégies des capitalistes pour entretenir la dynamique marchande, en termes de mobilisation des sciences humaines et des techniques de communication, de gaspillage volontaire sur le plan matériel et énergétique, de logiques d’organisation de la rareté et de contrôle social de la recherche et des applications scientifiques. Elle démontre ainsi qu’un certain nombre de problèmes sociaux et écologiques sont le fait de la logique d’accumulation capitaliste et de la dynamique marchande sur laquelle il s’appuie. Ainsi, la sortie du capitalisme permettrait sinon de résoudre l’ensemble des problèmes écologiques, au moins de mettre fin à un certain nombre de pratiques écologiquement irrationnelles. Elle laisse ainsi ouverte la possibilité d’une autre société industrielle, dont la production serait indexée sur la valeur d’usage, les besoins des gens, et non sur ceux de la valeur d’échange, de l’accumulation capitaliste ; d’une société industrielle débarrassée des logiques de gaspillage matériel et énergétique et du fétichisme de la marchandise ; donc d’une société où la production serait rendue plus durable, se baserait sur des modèles énergétiques à la fois plus durables, économes et moins polluants, s’articulerait sur les besoins réels et spontanés des gens, et finalement où le volume de production, le niveau de pollution et l’empreinte écologique diminueraient en conséquence.

     

    2 La critique du « Productionnisme »

     

    La réflexion sur le productivisme, en se centrant sur la relation production/productivité, permet de faire apparaître la fonction intrinsèque de la productivité, qui consiste dans le gain de temps afin de réaliser une production donnée. Elle met ainsi en avant le fait que les enjeux de l’augmentation de la productivité ne sont pas simplement l’augmentation du volume global de production, mais également, comme l’occultent bien souvent certaines critiques écologistes et décroissantes, la réduction globale du temps de travail. Ensuite, cette réflexion permet d’envisager l’évaluation écologique de la production matérielle au regard de ses coûts écologiques et énergétiques, au-delà de l’influence de la logique marchande et de l’accumulation capitaliste. Elle permet par conséquent la remise en question des utopies productionnistes, en les soumettant à l’évaluation rationnelle des possibilités scientifiques d’une telle perspective. La critique du productionnisme, en ne se concentrant pas uniquement sur la société industrielle, permet également d’interroger le développement du travail immatériel et son importance croissante au sein des sociétés « post-industrielles ».

     

    3 La critique du « Productivisme »

     

    La critique du productionnisme permet alors de réfléchir de manière plus précise sur les problèmes posés par le productivisme, sur ses limites, c'est-à-dire d’une part sa soutenabilité matérielle et énergétique, et d’autre part, ses limites sociales et démocratiques. En effet, l’injonction à la productivité, lorsqu’elle ne s’applique plus exclusivement au progrès technique, peut devenir source de mal-être et de répression des travailleurs, dans la mesure où elle leur impose un rythme de travail de plus en plus soutenu. C’est ce que l’on appelle le Stakhanovisme. Or le développement du bien être des travailleurs et la possibilité de décider collectivement des conditions de travail constituent les conditions premières de l’organisation de la production au sein d’une société recherchant l’amélioration du bien être collectif. Ainsi, la question de la réduction ou de l’augmentation du temps de travail, en ce qui concerne les activités non automatisées, doit être le fait d’une délibération collective des travailleurs eux-mêmes.  

     

    III ANALYSE DES RISQUES DANS LA SOCIETE INDUSTRIELLE

     

    1 Risques capitalistes et risques spécifiques à la société industrielle

     

    La première étape de la démarche permettant de formuler une critique fondée de la société industrielle consiste à écarter, isoler, les risques liés à l’organisation capitaliste de la société, à ses impératifs de rendement, ses logiques de production à bas coût, son manque d’attention pour la santé des travailleurs, ses stratégies marchandes d’obsolescence, ses choix pour les énergies fossiles, radioactives et non renouvelables, ses impactes sur l’atmosphère, les organismes vivants. Une fois ces risques spécifiquement liés au capitalisme isolés, théoriquement évalués et dépassés, reste à comprendre ce qui ne relève pas spécifiquement de la société capitaliste, ce que la société débarrassée du capitalisme héritera de ce dernier comme infrastructure technique, et qu’elle devra interroger en termes de soutenabilité matérielle et de nocivité sanitaire.

     

    2 Les seuils limites et choix de la décroissance

     

    A ce niveau, n’est pas certain que même en produisant pour la satisfaction des besoins, sans gaspillage ni obsolescence, mais avec durabilité renforcée, en utilisant moins de produits chimiques, de ressources fossiles, en développant les énergies renouvelables, en favorisant les circuits courts, et en produisant plus utile, la société resterait au-delà du seuil de soutenabilité, parviendrait par exemple, à réduire les émissions de gaz à effets de serre de 99% et à consommer moins d’une planète. Un degré de décroissance supplémentaire s’avèrerait nécessaire. Cette limite naturelle implique ainsi une relativisation des besoins de consommation, et par conséquent d’engager une réflexion sur la notion de besoin, sur le nécessaire, l’utile et le superflu. Il s’agit là d’une réflexion qui, si l’on souhaite vivre dans une société libre, débarrassée de la répression et de la coercition, s’inscrit nécessairement dans un cadre collectif, démocratique, impliquant à la fois la prise en compte de l’individu et impliquant le développement d’un certain sens de la responsabilité et d’une éthique de l’autolimitation, qui parvient à s’articuler avec le bien-être et le plaisir de vivre.

    Au final, une telle société ne serait pas plus contraignante que les sociétés capitalistes actuelles. L’individu ne serait plus mis à l’écart des grandes décisions concernant la société, mais y serait au centre. Il n’y aurait plus besoin d’entrer en compétition avec les autres pour gagner sa vie puisque le travail serait réparti entre toutes et tous. Le temps de travail serait réduit, ce qui laisserait plus de temps pour des activités ludiques, conviviales, créatives. Il s’agirait d’un véritable hédonisme, loin du faux hédonisme marchand, contraignant l’individu à sur-travailler pour mieux l’inciter à se payer tous les ans les nouveaux gadgets à la mode. Entre la lutte pour l’existence, la misère côtoyant le faux hédonisme marchand corollaire d’une logique de rendement et d’exploitation, la dépossession de la infantilisante de la capacité de décider, et une société solidaire, égalitaire, moins exigeante et plus tolérante envers l’individu, répondant à ses besoins élémentaires, mais aussi véritablement hédoniste, et capable de faire ses choix de manière responsable, il n’y a pas vraiment lieu à hésiter !  

     

    IV CONCLUSION

     

    La question de la société industrielle ne doit donc pas être abordée en fonction des mythologies cosmologiques, des imaginaires de l’authenticité, des logiciels souverainistes du type république des petits propriétaires, ou de l’individu créateur maître de toute chose se manifestant dans l’hyper valorisation de l’artisanat et le refus de tout collectivisme, et aboutissant à une sorte de pensée micro-totalitaire, qui si elle est socialement diffuse, risque de s’instituer une régime politique à son image. En effet, Marx ne disait-il pas dans l’Idéologie Allemande : « Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l'action réciproque des hommes... Posez telle société civile, et vous aurez tel État politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. »

    Au contraire, la critique de la société industrielle doit être traitée de manière rationnelle débarrassée de ce type de préjugés obscurantistes. Elle doit tout d’abord parvenir à distinguer ce qui a trait à l’organisation capitaliste de la société, c'est-à-dire à la fois à l’organisation du travail, rendant ce dernier aliénant et repoussant, mais aussi les aberrations des modes de production liés à la volonté d’accroître le taux de profit, tels que les immenses gaspillages énergétiques, matériels, et la mise en danger de la santé des travailleurs et des consommateurs. Au-delà, la critique de la société industrielle devra interroger sa soutenabilité énergétique et matérielle, en fonction des quantités d’énergie que peuvent fournir les énergies renouvelables et du nécessaire abandon, à terme, des énergies fossiles, mais aussi relativement aux nécessités de consommer moins d’une planète, de réduire les émissions de gaz à effets de serre, ou encore face à la raréfaction de certains métaux.

    Mais ces nécessités ne doivent pas faire croire à une société essentiellement responsabiliste, restrictive et contraignante. Ces cadres de contrainte s’inscrivent en effet en rupture avec les contraintes de la société présente en termes de compétition, d’impératif de rendement, de pressurisation de l’Homme, de colonisation capitaliste des temps de vie, du risque d’exclusion, de l’infantilisation, de la confiscation de la parole et de la capacité de décider. Il s’inscrive dans une logique de participation collective, solidaire, égalitaire, mais aussi conviviale et véritablement hédoniste.

    Pour conclure, si l’on doit un jour abandonner la société industrielle, c’est qu’il sera concrètement impossible de la conserver, et non parce qu’elle est inauthentique et impure. Mais nous n’en sommes pas encore là, et d’immenses possibilités restent ouvertes a condition de prendre correctement acte de la finitude du monde et du potentiel de transformation sociale dont nous disposons.

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