• Spectacle

    Selon Guy Debord, le Spectacle est un rapport social médiatisé par des images. Il le définit également comme le mouvement autonome du non vivant.

    Qu'est ce que cela signifie ?

    Tout d'abord, un rapport social est une relation entre les Hommes, mais pas entre individus. Individu est un terme qui désigne une personne ou un groupe pris isolément, indépendamment de son contexte social et historique. Le concept d'Homme, tels que nous l'employons ici, se définit au contraire par la prise en compte de ce contexte social et historique. Le rapport social ne se limite donc pas un rapport inter-individuel, mais inclut dans les interactions la coprésence diffuse de la société et de l'histoire.

    Ce rapport social est médiatisé par des images, c'est à dire qu'un imaginaire traverse ces relations sociales et tend à les orienter. Mais qu'est ce que l'imaginaire et pourquoi est-ce important de le signifier ? Des images ont de tout temps structuré la vie des Hommes, alors quelle différence avec le passé ? Pourquoi Guy Debord juge-t-il pertinent de parler de Société du Spectacle au moment ou les moyens de télécommunication se développent à grande échelle, ou la société devient société masse ? La différence entre l'époque de la société de masse et des sociétés précédentes est que ces dernières produisaient, ou re-produisaient leur imaginaire propre, et que cet imaginaire différait de celui des groupes dominants. Du moins, les conceptions de la vie des groupes dominants ne pénétrait jamais certaines sphères, que les technologies de communication ont, elles, réussi à atteindre. Par ces moyens de communication, les conceptions dominantes peuvent s'inscrire dans le quotidien et imposer l'imaginaire produit par les groupes dominants aux autres groupes sociaux.

    En outre, le moyen de communication, par exemple, la radio, la télévision, n'est pas neutre. Il est unilatéral, délivre son message, mais on ne peut s'adresser à lui. Il implique donc une attitude passive de réception. De plus, la manière dont il s'insère socialement, utilisé après une longue et fatigante journée de travail, plonge son utilisateur, tout comme la chaîne de montage par exemple, dans une sorte d'état proche de l'hypnose, et l'habitue, ou l'éduque même, à cet état de passivité et de contemplation, qu'il aura tendance à reproduire davantage dans d'autres moments de l'existence.

    Ce n'est plus l'Homme qui produit sa vie, mais le non vivant, l'objet technique et les images qu'il véhicule, qui tendent à la produire l'Homme et sa vie. Il s'agit bien d'une tendance du non vivant à instituer la vie. Mais pourquoi parle-t-on de mouvement autonome ? Pourquoi en parle-t-on si ce sont les conceptions des groupes dominants qui sont véhiculées ? Parce que les groupes dominants sont auto-institués. Ils sont prisonniers de leur propre imaginaire. Ils se reproduisent à l'identique et ce n'est que l'interaction avec les groupes dominés, la menace du renversement, la perte de l'hégémonie, qui les pousse à entrer dans une dynamique d'évolution, donc à réfléchir sur leur condition, leurs intérêts, leurs intentions. Sans cela, il n'y a que reproduction spontanée de l'ordre social, de la tradition, du passé.

    A présent, nos avons esquissé les contours du concept de spectacle, il reste ainsi à comprendre le contenu de ce spectacle. Qu'est ce qui se véhicule comme imaginaire à travers les images ? On pourrait alors également s'interroger sur la nature de l'idéologie, des idéologies.

    Même si ces propositions ne sont pas exhaustives, nous dégagerons trois types d'imaginaires ou d'idéologies que nous jugeons fondamentale en ce qui concerne cette période sociohistorique qu'est celle de la seconde moitié du XXème siècle et qui s'étend jusqu’à nos jours.

    La première sera l'idéologie marchande. Ce n'est pas pour rien que Guy Debord et l'Internationale Situationniste parlait de Société Spectaculaire Marchande. Pour parler de la marchandise, nous distinguerons tout d'abord marchandise et consommation. Nous dirons que ces deux concepts répondent à des phénomènes différents mais subtilement imbriqués. La consommation se réfère à l'usage concret qui est fait de ce qui est produit: il est utilisé jusqu'a être détruit, absorbé, usé. En ce sens toute société est société de consommation, même aucune ne l'a été à une échelle aussi massive que les nôtres. La dimension marchande se réfère à l'échange, peu importe la nature ou l'usage qui est fait de ce qui est échangé. L'important réside dans le désir de l'acquéreur et la volonté ou non du vendeur à céder son bien, son service. En l'occurrence, cela repose aussi sur la capacité du vendeur à susciter le désir de l'acquéreur. Ainsi, un vendeur habile pourrait très bien vendre de l'air, du sable sub-saharien, du rêve ou du rire, peut-être du vide, du moment qu'il, ou qu'une autre instance, est en capacité de générer le désir de l'acquérir. La consommation est ainsi partie de la vente, mais elle n'est pas le but de la vente. Le but de la logique marchande est de tirer le meilleur profit de l'échange. En outre la logique marchande de masse implique l'organisation volontaire de la rareté. Si tout le monde est équipé, alors, il n'y a plus rien à vendre et plus de profit à faire. Ainsi, certains stocks sont détruits, les objets produits sont de moindre qualité, conçus pour être matériellement obsolètes rapidement, ou dévalorisés socialement au profit de nouveau modèles offrant de nouvelles fonctionnalités périphériques.

    La seconde sera l'idéologie libérale-libertaire, ou "libéralisme existentiel". C'est l'idée que chacun peut mener sa vie comme il l'entend, indépendamment de celle des autres, et que nulle n'est en droit d'interférer, de critiquer ces choix d'existence. Ce libertarisme se présentant de manière idéale et positive, dissimule une situation d'indifférence généralisée, traduisant la mort de l'espace public et de la politique comme espace de discussion sur les conditions élémentaires régissant la vie collective. Cette mort de la capacité collective de décider de la manière d'organiser la vie laisse place, dans la réalité, à deux situations convergentes. Sur le plan socioéconomique, à un libéralisme pur, et une véritable lutte pour l'existence. Il se développe une situation de concurrence effrénée au sein du monde du travail, ou chacun doit déployer une énergie considérable pour rester productif, et ainsi stabiliser les autres aspects de sa vie. Plus cette concurrence s'intensifie, plus le travail tend à occuper l'ensemble de la vie, plus les autres dimensions de l'existence deviennent marginales. Sur le plan politique, cette situation aboutit au développement d'un Etat séparé. L'Etat ne produit plus de subjectivité, d'images, de normes, celles-ci étant générée par l'économique (le travail, la concurrence, le marché, la publicité). L'Etat n'est plus qu'une instance gestionnaire détaché de la vie, servant à réguler l'activité humaine (les mœurs, l'aide sociale, l'écologie, le développement technique, et les infrastructures), afin de garantir le bon fonctionnement des rapports marchands.

    Enfin, la troisième sera l'idéologie rationaliste-technoscientifique. Cette idéologie, qui se développe tout au long du XIXème siècle, et que l'on nomme également positivisme ou scientisme, réside dans la croyance que la technique et la science moderne vont être en mesure de résoudre l'ensemble des problèmes qui se posent à l'humanité. La connaissance scientifique permettrait d'en finir avec l'arbitraire, l'aléatoire, l'irrationnel. Elle poserait une vérité unique qui ferait office d'autorité, et marquerait finalement la fin des conflits sociaux. C'est à partir de cette idéologie que l'on proclama la fin des idéologies. Il se développe également, conjointement, un nouveau langage de la politique, lissé, épuré de l'idéologie, qui ne parle plus que de logiques, de systèmes, de régulation, de science et de technique. Cette idéologie s'appuie sur un comportement possédant sa rationalité propre. Il s'agit d'une raison instrumentale-stratégique, ou ne compte que les moyens de réaliser des objectifs prédéterminés. Cette rationalité d'abord présente au sein des sciences&techniques et dans le domaine militaire, puis dans l'entreprise avec le développement du Taylorisme, tend à s'étendre à l'ensemble du monde social vécu. Que ce soit au sein du syndicat ou dans les partis, par la formation proposée à l'école, ou encore par les médias et les discours politiques dominants. Le monde est ainsi réifié, transformé en une quantité de choses désymbolisées à administrer d'un côté, et de sujets administrant de l'autre. Les Hommes n'échappent pas à cette réification. Ils deviennent eux-mêmes des choses, des ressources, des forces productives, des données statistiques, des variables à incorporer dans les calculs des gestionnaires, que ce soit pour la production d'un discours en vue de gagner quelques électeurs, pour un plan de restructuration permettant de faire plus de profit, ou pour une guerre ou l'on évaluera les "pertes rationnelles" pour obtenir une victoire. La technoscientificité se développe également comme imaginaire collectif structurant, à travers lequel s'exerce la domination des experts, et se dissimule la domination de classe. Les deux exemples les plus flagrants de ce fait sont les discours publics à propos de l'écologie et, plus encore, de l'économie. En ce qui concerne l'économie, tout ce qui était de l'ordre des rapports sociaux est présenté sous forme de sigles, d'indices, de données statistiques, de structures, de lois, de systèmes. Le Système, c'est le plan de bataille des managers capitalistes, et une forteresse en apparence totalement opaque et imprenable pour l'Homme. L'imaginaire technoscientifique de l'économie se déploie ainsi sans limite, instituant la vie et faisant de l'Homme impuissant sur le plan de la volonté un spectateur passif, contribuant à la reproduction d'une situation sociale sur laquelle personne n'a de prise, que ce soit l'ouvrier devant faire face à la force armée de l'Etat Capitaliste lorsqu'il parvient à se défaire des fictions mystificatrices, ou l'actionnaire capitaliste qui n'a aucun intérêt à ébranler cette dynamique sociale dans laquelle il trouve son compte, et n'en a, en fin de compte, pas la possibilité, à moins de s'engager dans une action révolutionnaire dans laquelle il aurait à faire face à l'ensemble de la société instituée par le spectacle de l'économie technoscientifique.

    Nous avons donc une société qui se présente comme système clos et déshumanisé dans lequel l'Homme n'est que le rouage d'une mégamachine techno-économique et juridique, dans laquelle règne l'indifférence généralisée et la poursuite des intérêts égoïstes, et ne compte que l'avantage individuel que l'on peut tirer d'un échange. Une communauté humaine éclatée, incapable de se concerter pour décider des conditions dans lesquelles elle voudrait fonder son existence, et gérée par des gouvernements subordonnés à l'imaginaire institué, participant activement à la reproduction d'institutions garantissant la pérennité de cette situation. Cette société apparait donc comme un ordre totalitaire impersonnel, involontaire et subi, produit d'une convergence contingente de différents événements, rationalités, imaginaires, institutions, idéologies, qui font ce que l'on nomme l'Histoire, et qui, en supportant ce poids de l'Histoire, est incapable de faire sa propre histoire, de faire du présente autre chose que la continuité du passé. Mais cette société est aussi fiction, société du Spectacle. Prendre acte du Spectacle, c'est mettre face à face les images dominantes de la société avec d'autres images, et faire apparaitre ces images qui se prétendent réalité et vérité pour ce qu'elles sont effectivement, c'est à dire des images. C'est ensuite reconnaitre la contingence de ces images et ouvrir la voie à d'autres possibles. C'est enfin la possibilité de ce concerter et d'évaluer ces possibles pour décider collectivement sur quelle base nous déciderons de faire notre propre histoire.

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