• Utopie, hétérotopie, projet social historique

    I IMAGINAIRE, SOCIETES AUTRES ET TRANSFORMATION SOCIALE

     

    1 Qu’est ce qu’une utopie ? 

     

    L’utopie, terme composé issu du grec Topos (lieu) et du préfix privatif U, signifie « non lieu », ou « lieu qui n’existe pas ». Généralement, ce terme désigne les conceptions de sociétés idéales. Elle peut donc être définie, en soi, comme la projection abstraite d’une certaine conception de la perfection au niveau de la société.

     

    2 Les différents types d’utopies

    On distingue plusieurs formes de description de sociétés idéales : les utopies anthropologiques et géographiques, les récits d’anticipation, les récits de fictions les uchronies. Tandis que l’utopie anthropologique ou géographique, prend pour base un espace physique, un ailleurs « géographique », et/ou certaines formes sociales et culturelles empruntées à des sociétés réellement existantes ; et que le récit d’anticipation utopique consiste dans la dilatation d’un certain nombre de caractéristiques positives inscrites dans le présent ; L’uchronie est une représentation de sociétés alternatives consistant dans une démarche de réflexion et d’imagination relatif au déroulement de l’histoire, en s’appuyant sur l’hypothèse qu’un fait historique négatif n’avait pas eu lieu. Par exemple, comment se seraient portées nos sociétés si la Révolution Française avait été à son terme, si les Communards n’avaient pas été massacrés par Thiers, s’il n’y avait jamais eu de Cronstadt, si Hitler, Mussolini, Franco, ou Staline n’avaient jamais pris le pouvoir. L’intérêt d’une telle réflexion sur l’histoire n’est bien évidemment pas de remonter le temps, et encore moins de nier le passé et de réécrire l’histoire. Il consiste, comme l’Utopie, à stimuler l’imagination, et permet de penser la possibilité d’alternatives aux sociétés présentes.

    Les critères des différentes formes d’utopies sont donc soit spatiaux (utopies géographiques), soit temporels (uchronies et récits d’anticipation), ou totalement fictives, lorsqu’elle décrivent, comme dans la fantaisie ou la science fiction, des civilisations totalement hors du temps, de l’histoire, et dont les traits culturels sont totalement dilatés voire inventés.

    3 Les Hétérotopies

    Nous devons le terme d’Hétérotopies à Michel Foucault. Le terme est employé dans un article intitulé « Des espaces Autres », paru en 1967. Les Hétérotopies ne sont pas des Utopies à proprement parler, dans le sens où elles ne sont pas des lieux existant par leur absence, ne trouvant consistance que dans l’imaginaire, mais des situations réellement existantes. Dans la lignée de l’ensemble de la philosophie qu’il développe, Foucault mets ainsi l’accent sur le possible non par l’absence mais par l’altérité, la diversité et la différence. Une Hétérotopie peut ainsi se définir à la fois par une situation qui diffère par rapport à la norme, édictée par la domination de classe, notamment à travers le pouvoir d’Etat, mais aussi, dans certains cas, par la concrétisation de projets utopiques. Le terme d’Hétérotopies englobe à la fois le mode de vie de civilisations, de sociétés, de micro-sociétés, de communautés, que celles-ci soit le fruit d’une reproduction sociale historique ou émergent de manière intentionnelle, en réaction au pouvoir. En cela, les sociétés étudiées par l’anthropologie sont autant des hétérotopies que les formes d’auto-organisation du Chiapas ou de Marinaleda, ou que les squats et les fermes collectives autogérées. De la même manière, les phalanstères de Fourrier étaient également des Hétérotopies au moment de leur expérimentation. Mais on ne peut plus leur attribuer ce caractère hétérotopique à l’instant ou ils cessent d’être des expériences pratiques concrètes. A cet instant, il redeviennent utopies, c'est-à-dire possibilités virtuelles, relevants du domaine de l’imaginaire. Il en va de même pour les Zones d’Autonomie Temporaires (les TAZ d’Hakim Bey). Celles-ci, du fait de leur caractère temporaire, ne cessent de basculer de l’Hétérotopie à l’Utopie. Quoi qu’il en soit, les Hétérotopies, au-delà de leur existence en soi, qui correspond à l’expression de la volonté de populations de ne pas se conformer ou de se défaire d’un standard de vie imposé, sont intéressantes quant à leur potentiel de remise en question des conditionnements sociaux normatifs, des apparences, des évidences, des traditions. Elles nous poussent à nous interroger et à interroger nos cultures, et démontrent qu’il est possible de vivre autrement, que nous ne sommes pas condamnés à vivre d’une manière unique qui nous serait imposée par une classe sociale dominante ou par l’héritage socio-historique.

    Malgré tout, les hétérotopies peuvent comporter certaines limites. Tout d’abord, les hétérotopies de rupture, celles correspondant à un besoin d’émancipation par rapport à l’ordre existant, sont souvent le fait de personnes ayant été socialisées par cet ordre, dont il est difficile de s’émanciper. Peuvent ainsi ressurgir des logiques de pouvoir ou de propriété, du fait des différents conditionnements sociaux qui opèrent à la production de l’individu, et pouvant aboutir à l’explosion de la communauté ayant fait sécession. Le deuxième ordre de contrainte est matériel et économique, et concerne l’ensemble des communautés ne voulant ou ne pouvant pas vivre en autarcie. La nécessité de coexister avec la société capitaliste implique en effet tout un ensemble de contraintes et de renoncements, notamment en ce qui concerne l’organisation et la nature du travail, modelés en fonction ses impératifs marchands. Le troisième ordre de contrainte réside dans la colonisation du temps. Du fait de la nécessité de gérer la communauté, de surcroît en subissant le poids des contraintes marchandes imposées par la société capitaliste, les membres de cette communauté peuvent disposer de moins de temps et de capacité d’intervention pour combattre et subvertir cette dernière. La nécessité de gestion à long terme de cette communauté peut également, à terme, être comparée à la situation d’une forteresse assiégée. Pour se maintenir, ces communautés peuvent perdre l’aspiration à la liberté, qui était à la source d’un désir de vivre autrement et constitutif de leur émergence. La liberté, qui constituait un désir utopique, un désir de dépassement de la réalité, devient à cet instant une arme idéologie, un outil rhétorique. Elle devient le terme par lequel ceux qui souhaitent préserver les acquis du « vivre autrement » justifient le fait de ne pas combattre la répression externe qui continue de s’appliquer, d’opprimer la communauté. Le passage d’une liberté utopique à une liberté idéologique marque la fermeture d’une séquence, l’arrêt d’une dynamique de progrès et d’émancipation. Puisque la vie dans l’espace émancipé est censée être la vie libre, et que l’en dehors de cet espace devient la vie non libre, la liberté peut également devenir une forme de répression interne à l’égard de ceux qui souhaitent affronter l’ordre dominant, gagner en liberté et à qui l’on impose deux alternatives closes : le système totalitaire ou la communauté terrible ; et deux perspectives de misère : celle de redoubler d’effort pour un résultat minimal dans la communauté ou celle de rentrer dans « le système », mais en abandonnant tout ce que l’on a dans la communauté. Bien entendu, il s’agit là de l’illustration des pires exemples d’expériences communautaires, qui illustrent les dangers potentiels d’une logique de retranchement et de fermeture. Pour que les hétérotopies continuer à exister, il est nécessaire qu’elles se constituent des liens forts avec les mouvements sociaux combattant le capitalisme en son sein et visant son abolition. En effet, elles pourront stimuler l’imaginaire des mouvements sociaux et servir de base d’expérimentation dans le cadre d’un projet de transformation sociale radicale, et pourront bénéficier de leur soutien en cas d’offensive du capitalisme.

    4 Les contre-utopies ou dystopies

    Tout comme il existe des Utopies, c'est-à-dire des représentations de sociétés idéales, il existe également des dystopies, c’est à dire des représentations de sociétés plus atroces que la réalité présente. Les différentes formes de dystopies sont similaires à celles de l’Utopie (spatiales, temporelles, fictives). Les dystopies répondent à plusieurs fonctions.

    La première de leurs fonctions est de prévenir de l’aveuglement, de la précipitation et de la simplification du réel. Elles poussent à envisager le réel, l’intégralité des rapports sociaux et des possibilités matérielles, ainsi que les moyens mis en œuvre pour faire triompher les Utopies, afin que le projet Utopique ne se transforme pas en un véritable cauchemar.

    La seconde fonction des dystopies est le contrôle social par la justification que le présent serait préférable à une situation désastreuse se situant à l’antipode des espérances qui avaient animées les mouvements porteurs d’une perspective de changement social. Cette réflexion est notamment présente au sein des Dystopies critiques de la perte de liberté. Dans ces récits, le bonheur est généralement présenté comme aliénation, déresponsabilisation et privation de liberté. La conclusion est généralement que les sociétés présentes, en dépit des contraintes qu’elles posent, sont plus libres que les modèles Utopiques. Il s’agit d’une vision profondément pessimiste à l’égard des projets d’émancipation. La liberté, dans ces dystopies, se définit par l’accommodation des systèmes de contraintes, des limites du présent. Elles développent au final une vision conservatrice et participent alors de la production de l’impuissance, puisque, dans sa logique du moindre mal, elle condamne l’Homme à vivre dans une réalité éternellement malheureuse, et le décourage quand à la possibilité de lutter pour améliorer ses conditions d’existence.

    Mais il existe d’autres types de dystopies, des dystopies qui dans la lignée du messianisme de Walter Benjamin, ou des penseurs du Catastrophisme, visent à avertir l’Humanité d’une catastrophe imminente afin de la motiver à agir contre les phénomènes qui la mène vers sont propre anéantissement. Si cette approche tend à amener les Hommes à prendre leurs responsabilités, le problème de ce type de dystopies, comme toutes les dystopies en général, réside dans le fait qu’elles s’appuient sur une logique de l’inquiétude, de la peur. Or la peur n’est pas le meilleur levier pour l’action, bien au contraire. Plutôt que de favoriser des logiques audacieuses et responsables, elle peut davantage aboutir à des postures de repli et ainsi favoriser l’impuissance et l’inertie.

    5 Utopie concrète et projet social-historique

    Il y a actuellement tout un mésusage du terme d’Utopie Concrète, notamment au sein du mouvement de la Décroissance. Nous ne reprendrons pas la définition qu’ils en donnent, dans la mesure ou celle-ci se confond souvent avec celle d’Hétérotopie. L’expression « Utopie Concrète » doit sa parenté au philosophe marxiste hétérodoxe Ernst Bloch. L’ambition de Bloch, mais aussi de Marcuse (L’Homme Unidimensionnel), était de sortir le marxisme de « réalisme soviétique », c'est-à-dire de l’enfermement du prolétariat par le régime stalinien dans une réalité immédiate au caractère totalitaire, au sens ou l’art devait représenter les conditions de vie du prolétariat et ou l’on considérait l’URSS comme l’expression du socialisme abouti, et le modèle vers lequel tendre pour tous les mouvements communistes de la planète.

    Contrairement à l’Hétérotopie, l’Utopie Concrète est bien une utopie au sens ou elle existe de manière imaginaire, par son absence, sa virtualité. Tout comme les autres Utopies, elle s’alimente tout autant du passé, de l’art, des rêves, que des expériences concrètes, des événements imprévus. Cependant, contrairement aux utopies pures, qui ne seraient nourries que par le virtuel, sa dimension concrète signifie qu’elle s’appuie également sur des données matérielles, scientifiques, sur les réalisations sociales des Hommes à travers l’espace et l’Histoire, ainsi que sur les Evénements qui surgissent à tout instant et marquent des points de non retour, les mouvement qui innovent, afin de penser et de formuler un modèle de dépassement de la société présente en fonction d’une synthèse à produire entre ses possibilités émancipatrices et ses limites. Il en découle alors un Pragmatisme de la transformation sociale, c'est-à-dire une attitude tenant compte de la réalité, de ses limites et de ses perspectives d’auto-dépassement. Ceci permet de ne plus opposer l’Utopie au pragmatisme, mais de faire naître de cette combinaison un projet Historique de société, c'est-à-dire contenu dans les possibles de l’Humanité et porté par des mouvements sociaux animés par la volonté de transformer la société en ce sens. Ce projet de société devient alors un outil pour les forces du progrès social, afin de proposer à l’ensemble de la société une autre alternative, de démasquer la fausse inéluctabilité du capitalisme et de confronter son attractivité à celle exercée de ce système.

    II DEUX GRANDS TYPES DE POSTURES À L’EGARD DE L’UTOPIE

    Il existe deux grands types de postures à l’égard de l’utopie. Une posture pragmatique généralement pessimiste, responsabiliste et sceptique à l’égard de l’utopie, et une posture optimiste, percevant dans l’utopie un souffle de liberté et un principe d’espérance (Bloch, le principe espérance).

    1 Pessimisme à l’égard de l’altérité et pragmatisme

    La posture responsabiliste-pessimiste perçoit dans l’utopie un danger. Cette quête de la perfection aboutirait à nier certaines réalités matérielles et sociales, pourrait conduire à des dérives autoritaristes, et à une forme sociale totalement à l’antipode des idéaux premiers. Les partisans de cette posture pessimistes de l’utopie sont généralement des pragmatiques. Ils s’inscrivent dans une logique de « règne de la nécessité », de « principe de réalité », et préconisent une attitude « rationnelle » et responsable (Jonas, Le Principe Responsabilité). Ils estiment qu’il est préférable de prendre en compte la réalité de la société présente et les contraintes qu’elle pose, afin d’éviter l’irrationalisme, et de mettre en place des micros ajustements ponctuels plutôt que d’opérer des transformations radicales, d’agir sur les effets émergents plutôt que sur les phénomènes à la source des problèmes sociaux.

    En politique, on distingue deux types de postures pragmatiques : les réformistes progressistes et les réformistes conservateurs. Tandis que les premiers considèrent qu’il est possible d’améliorer la société petit à petit, que les micros ajustements du présent entraîneront des changements majeurs dans le futur, et seront susceptibles de modifier la dynamique de fond de la société (encore faudrait il entamer des réformes concernant les éléments fondamentaux de la société plutôt que sur des éléments périphériques) ; les seconds considèrent que les problèmes sociaux sont en soi naturels, qu’ils sont le reflet d’un ordre cosmologique qu’il serait dangereux d’entraver.

    Ils partagent néanmoins l’idéologie selon laquelle la question politique est principalement affaire de gestion pragmatique, de science et de technicité, qu’il s’agit d’adopter une attitude rationnelle par rapport à une fin, objective, logico-mathématique.

    2 Les limites du pragmatisme et la fonction sociale de l’Utopie

    Il existe également deux types d’utopistes. Les premiers sont ceux qui poursuivent aveuglément un idéal sans jamais le confronter avec la réalité, qui ont tendance nier le réel et les limites de leur projet de société, qui ne se donneraient aucune limite en terme de moyens, et seraient prêts à imposer leur projet de société de manière autoritaire. Les critiques adressées à ces courants utopiques sont certes justes, mais le pragmatisme puisse également conduire à de telles dérives. Les conclusions que tire Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité, selon lesquelles la démocratie serait une forme de gouvernement inadaptée pour la mise en place de politiques éco-responsables, et qu’une technobureaucratie sur le modèle du stalinisme serait plus efficace, témoignent ainsi du fait que pragmatisme et utopisme peuvent tout deux aboutir à des dérives autoritaristes, lorsqu’elle ne tiennent pas compte de la multiplicité et des impératifs démocratiques.

    Les seconds sont ceux qui n’abordent pas l’Utopie comme une quête aveugle pour la réalisation d’un idéal, mais usent de ce que l’utopie apporte en termes de stimulation de l’imaginaire et d’espérance, afin de permettre l’exercice de la volonté et la mise en mouvement de la société. Selon ces derniers, le problème du réformisme, du pragmatisme, réside dans la production de l’impuissance par l’écrasement de la volonté face aux nécessités structurelles de la réalité sociale. Ce discours de l’impuissance est tout autant le fait des réformistes conservateurs, qui sont de fervent défenseurs de l’ordre social établi, que des réformistes progressistes, qui cherchent malgré tout à modifier l’ordre social, mais de manière très peu significative au regard de l’urgence sociale et du nombre de vies sacrifiées du fait d’une structure sociale profondément inégalitaire. On peut également reprocher aux réformistes progressistes de s’inscrite dans une métaphysique du progrès elle-même utopique. La réalité de la dégradation des conditions de vie dans nos sociétés, en particulier depuis trente ans, n’a de cesse de démontrer que la métaphysique du progrès linéaire de l’histoire et l’idéologie de la croissance économique et technique illimitées comme sources de bonheur sont fausses, qu’elles sont « utopiques » au sens même où ils critiquent l’utopie, et que certaines des perspectives utopiques tendent de plus en plus à prendre un caractère réaliste.

    Selon la définition qu’en donne Karl Mannheim (Idéologie et Utopie) – penseur majeur de la question de l’Utopie – leur posture peut être définie comme « idéologique ». Elle consiste, comme l’analyse Marcuse (L’homme Unidimensionnel), dans le – participe et aboutit au – maintient de l’ordre établi, à la mise en place d’une société close, où la critique radicale des fondements de la société ne peut plus s’exercer, et où le présent n’est, au mieux, que la répétition éternelle du passé (Mannheim), s’incarne au pire dans la dégradation sans limites de la société.

    Ainsi, le reproche que les pragmatistes adressent aux partisans de l’utopie – consistant dans le fait de vouloir conduire la société vers un état d’hypostase – est d’autant plus paradoxal du fait que cette posture manifeste une opposition envers ceux qui veulent mettre la société en mouvement et traduit leur volonté de défense d’une réalité sociale elle-même hypostasiée. De plus, cette posture à l’égard de l’utopie ne peut être tenue pour valable qu’a condition de ne considérer qu’une utopie particulière, et prise isolément. A l’inverse elle n’est pas valable en ce qui concerne le principe et la fonction sociale de l’Utopie en soi, ni en ce qui concerne Les Utopies, prises dans leur diversité.

    Pour éviter l’hypostase, l’inertie ou le déclin de la société, il est nécessaire de faire exister, au moins virtuellement, d’autres formes sociales, d’autres mondes possibles, de produire des formes d’alternatives imaginaires dans lesquelles pourront se projeter les espérances, et qui permettront aux volontés progressistes de se mettre en mouvement. En effet, il n’est pas vrai que le la mise en mouvement proviendra seulement ou simplement du plus profond des désespoirs. Sans horizon, sans perspectives de changement, la révolte ne se réalisera pas ou s’incarnera dans des formes d’affrontement nihilistes, stériles et sans perspectives, aminées par la pure et unique volonté de destruction entre les différents groupes sociaux. Elle génèrera des logiques de stigmatisation et d’élimination de certaines couches sociales (souvent les plus vulnérables), et des revendications protectionnistes et autoritaires, qui sont les solutions instituées de la domination en période de crise pour conserver ou reprendre le pouvoir. Les forces progressistes subiront ainsi la répression, la volonté de retour à l’ordre, et la possibilité d’une contestation sociale sera alors largement endiguée durant une ou plusieurs générations.

    3 L’Utopie comme facteur d’évolution et comme ressource pour son salut

    Tandis qu’une société qui refuse l’Utopie s’enferme dans un univers clos, sur le plan de la structure de la société, mais aussi de l’imaginaire social (Castoriadis, L’institution imaginaire de la société), une société qui produit de l’Utopie est une société qui – en renouvelant sans cesse ses manières de percevoir le réel, en se posant de nouveaux questionnements, et en tentant d’apporter des réponses aux problèmes les plus anciens comme à ceux qui émergent – regarde vers l’avenir et se munit des ressources nécessaires tant à sa conservation qu’a son évolution.

    Cette conception de la fonction sociale de l’Utopie peut ainsi être mise en lien avec les apports de Kuhn (Le Principe des Révolutions scientifiques) en ce qui concerne les révolutions de la pensée scientifique, mais aussi, comme il le précise dans son ouvrage, en ce qui concerne le principe des révolutions en général. Les travaux de Kuhn démontrent en effet que la science n’avance pas de manière linéaire et continue, mais par bonds, et de manière discontinue. Il explique cela à travers la notion de « paradigme ». Un paradigme consiste en un ensemble d’idées, d’images, de représentation du réel, de codes, de normes, de conventions, de méthodes, qui permettent aux scientifiques d’interroger le réel, de se poser des problèmes et d’y répondre. A un certain degré d’avancement des recherches, il peut advenir que le paradigme réponde à toutes les questions, ne permette plus d’en poser de nouvelles, ou se trouve dans l’incapacité de répondre à certaines questions. Il y a à cet instant un blocage scientifique. Pour que la science avance de nouveau, il y a besoin de nouveaux paradigmes, c'est-à-dire de nouvelles manières de penser, de se représenter le monde, afin de pouvoir poser de nouvelles questions, de parvenir à de nouvelles découvertes, de produire de nouvelles connaissances. Il en va de même pour la société. Pour pouvoir avancer, elle a besoin de renouveler ses manières de penser, de se représenter le monde, et par conséquent les questions qu’elle se pose sur elle-même et sur son devenir. La pensée Utopique, dans la mesure où elle interroge, stimule et élargit le champ de l’imaginaire, participe ainsi de ces renouvellements paradigmatiques permettant aux sociétés d’évoluer, de progresser. L’Utopie constitue par conséquent une ressource en terme d’évolution, et permet à la société de se préserver de la stagnation et du déclin.

    A lire pour aller plus loin:

    Paul Ricoeur, L’Idéologie et l’Utopie : excellente synthèse

    Karl Marx, « socialisme scientifique et socialisme utopique », in Manifeste du Parti Communiste

    Karl Mannheim, Idéologie et Utopie

    Ernst Bloch, Le Principe Espérance

    Herbet Marcuse, L’Homme Unidiemnsionnel

    Cornélius Castoriadis, L’institution Imaginaire de la Société

    Michel Foucault, « Des espaces autres »

    « Anarchisme et intervention en période d'électionUnidimensionnel »
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