• La crise économique et l’alternative sociale

    Il y a quelques années, nous avions amorcé, de manière assez intuitive, une critique de l’économie scientificisée et mathématisée, ainsi que la démarche de repenser l’économie en tant que rapport social. Dans la continuité, nous avions abordé la critique de la société marchande. Ces travaux nous ont conduits à découvrir les productions théoriques du courant critique de la valeur (Wertkritik) ainsi que la « physiologie sociale » de Kropotkine. Aujourd’hui, nous présentons cette courte synthèse, qui, si elle n’est pas parfaite, fait au moins l’état des lieux de l’avancement de certaines de nos réflexions sur le sujet.

     

    Un Marx, et ça repart ! Quoi de mieux, pour commencer l’analyse de la crise économique, que d’en revenir aux bon vieux fondamentaux de la critique marxienne de l’économie capitaliste. Nous commencerons donc par expliquer, à notre façon, les mécanismes de la baisse tendancielle du taux de profit et des crises de surproduction. Nous aborderons également les facteurs qui ont pu étayer cette théorie après Marx, comme les stratégies de contournement et de report de cette crise et les limites « externes » du capitalisme. Enfin, nous parlerons des alternatives sociales aux crises récurrentes du capitalisme, et en particulier à la crise actuelle, qui sera peut-être la dernière, afin que la sortie de ce système se fasse pour le meilleur plutôt que pour le pire.

    Décoordination du capitalisme et baisse tendancielle du taux de profit

    Le capitaliste investit dans des machines pour bénéficier d’un avantage compétitif : c'est-à-dire diminuer le coût de ce qu’il vend par rapport à celui proposé par ses concurrents. De ce fait, il emploie moins de main d’œuvre : il a moins besoin de payer les travailleurs, car il en a moins. Le capitaliste se fait donc plus de profit. Il peut augmenter son volume de production en investissant dans des machines supplémentaires, en ouvrant de nouvelles chaines de production, en employant quelques salariés supplémentaires. A terme, son secteur de production devient un monopole.

    Cependant, le capitalisme ne marche pas comme ça ! Le propriétaire capitaliste n’est pas seul sur le marché et ses concurrents ne se laisseront pas éliminer de la sorte. Pour éviter la faillite, c'est-à-dire maintenir le même niveau de production et vendre au même coût, ils disposent de plusieurs solutions. Tout d’abord, intensifier les cadences : cette solution, seule, se révèlera rapidement insuffisante. Ensuite, baisser drastiquement le coût du travail pour augmenter le nombre de travailleurs : mais alors, les capitalistes génèreront une série de travailleurs pauvres, et se mettront hors la loi par rapport aux règlementations du code du travail – c’est en partie pour cela que les capitalistes, essaient de le démanteler – ; sans compter qu’il leur faudra augmenter l’outillage. Enfin, la solution la plus fréquente et la meilleure du point de vue capitaliste : ils investiront eux aussi dans des machines. Ils se sépareront ainsi d’une partie des travailleurs. Cependant, dans cette situation, les coûts s’égalisent, les profits liés à la vente diminuent pour ceux qui bénéficiaient au départ d’un avantage compétitif, et on en revient à la situation de départ.

    Bien entendu, le cycle d’investissement dans le capital technique – dans des machines encore plus performantes, automatisées, commandées à distance, et nécessitant donc moins de travailleurs – peut recommencer plusieurs fois de suite. A chaque cycle d’investissement dans du capital technique, les capitalistes voient leur taux de profit diminuer, et ce sont toujours plus de travailleurs qui se trouvent expulsés du travail, mis au chômage. Les capitalistes, qui n’ont pas besoin du surplus de production pour leur consommation personnelle ; comme les travailleurs, dont les revenus diminuent pour les uns, qui se retrouvent au chômage pour les autres, ne peuvent acheter et consommer l’ensemble de la production. Il y a crise de surproduction.

    En conséquence, des entreprises ferment, ou se séparent d’une partie des travailleurs, parce qu’elles n’arrivent pas à vendre leur excédents de production, et ce sont encore de nombreux travailleurs qui se retrouvent au chômage.

    En théorie, le capitalisme entre en phase terminale, est voué à s’effondrer et à muter : vers un modèle autoritaire régressif, une forme de fascisme, ou vers le communisme.

    Mais cette phase peut durer longtemps, et des stratégies pour la repousser, en tempérer les effets, existent : croissance extensive qualitative (nouveaux secteurs d’activités et nouveaux produits à vendre), délocalisation là ou la main d’œuvre est moins chère, impérialisme, investissement de guerre, reconstruction et autres new deals, financiarisation, crédit et spéculation sur une production future de valeur (qui bien entendu n’arrive pas). Mais les crises reviendront dès que la situation sera revenue « à la normale ».

    De plus, ces stratégies se paient au prix fort. Outre la misère générale qu’elles engendrent ; par le passé, elles se sont soldées par des millions de morts, dans les guerres impérialistes ou entre nations impériales.

    Aujourd’hui, le capitalisme fait également face à des limites externes au champ économique. Le monde est fini tandis que la croissance ne connaît pas de limites, le rythme de régénération du vivant est plus lent que celui de l’accélération productive du capitalisme, provoque des dégradations climatiques, biologiques, géologiques, sanitaires, de destruction de la biodiversité et de son équilibre fragile: Il va vers une décroissance inéluctable, et au combien barbare. Le capitalisme vert, nouveau procès de valorisation et de colonisation marchande, consistant dans l’investissement dans les secteurs de la réparation ou de la préservation de la nature, et la mise en place d’une économie de services payants, de taxes, d’amendes, n’y changera rien à terme. Tout au plus, elle ralentira le processus de désagrégation, en sacrifiant les plus pauvres, ceux qui n’auront pas la possibilité de se payer les nouveaux produits et services labellisés croissance verte, sur l’autel du procès de valorisation.

    A chaque crise économique, qui entraine son lot de misère, de morts, de catastrophes biologiques, la situation ne fera qu’empirer, que se dégrader.

    Il est donc nécessaire d’en finir avec le capitalisme !

    L’impasse de « La Gauche »

    Face à cela, les réponses de la « gauche », des « gauches », politiques ou syndicales, proposant une limitation des salaires des capitalistes et une redistribution des richesses plus justes, une réévaluation du smic, quelques euros de plus sur les salaires, un contrôle accru, étatique ou populaire, des banques, une réduction du temps de travail pour lutter contre le chômage, etc., – et nous ne parlons même pas de l’impasse des politiques de relance de la gauche keynésienne[1] – témoignent certes d’une intention généreuse, mais demeurent des réponses inconséquentes et inadaptées, puisqu’elles s’insèrent dans le processus de création de richesses, de valeur-argent, de profits, pour ensuite les redistribuer aux travailleurs. Il en résulte nécessairement qu’elles se heurtent aux mêmes limites que le modèle capitaliste classique, décrit précédemment.

    Elles ne s’attaquent pas donc à aux racines du problème, ne proposent pas de solution crédibles face à la décoordination des activités sociales de la société du travail et, en conséquence à la concurrence à l’intérieur des différents secteurs d’activité, aussi bien qu’entre les différents secteurs d’activité dans la course à la valorisation.

    En cela, même en prenant les reines de l’économie capitaliste, en en modifiant certaines tendances, en proposant des réformes sociales, elle va quand-même au crash. Ainsi, toutes les réponses qu’elle apporte, les réformes qu’elle propose, ne sont qu’illusions et perte de temps si aucune réponse n’est apportée au problème de la décoordination des activités sociales et de la course à la valorisation.

    Travailler toutes et tous dans les secteurs rentables ? Une fausse solution !

    Une première réponse, certes naïve et sophiste, pourrait être apportée à la question de la décoordination : il suffirait de décider que tout le monde travaille un temps égal, à salaire égal, dans les secteurs rentables. Ensuite, soit personne ne travaillerait dans les secteurs non rentables, soit certains, ou tous, y travailleraient à temps partiel, en parallèle de leur activité principale, ce qui confèrerait un supplément de salaire.

    Cependant, la grande limite de ce raisonnement apparaitrait et dévoilerait aussitôt l’aberration du système capitaliste : ce qui est rentable, ce qui crée de la valeur, aujourd’hui, n’est pas nécessairement ce qui est utile socialement, ce qui est nécessaire à la survie de l’humanité, à son bien être.

    Seconde contradiction : ce qui a de la valeur dépend à la fois de l’abondance et de la rareté, mais aussi de l’inégalité sociale et du jeu d’imitation/distinction, qui constitue la dimension sociologique du procès de valorisation. Ce second facteur consiste dans la possibilité, pour une partie de la population souhaitant se valoriser, d’obtenir ce que l’autre n’a pas et d’en faire un marqueur de valeur ; et, pour ceux qui ne possèdent pas ce qui fait la valeur sociale, du désir de d’obtenir ce que possèdent les premières. Ainsi, ce qui fait la valeur, la rentabilité, le profit, ne cesserait de varier, les professions rentables n’auraient de cesse de ne plus l’être, les non-rentables de le devenir. Si le principe était donc de « travailler toutes et tous » dans ce qui est rentable, dans ce qui assure des revenus, relativement au procès de valorisation capitaliste, alors les salariés ne cesseraient de changer de secteur d’activité.

    De plus, en fonction du jeu de l’offre et de la demande, les prix et les salaires seraient en variation constante. Pour se payer les marchandises produites, Les salariés lutteraient pour des plus hauts salaires, ou, comme nous venons de le dire alors ne cesseraient de changer de secteur d’activité, tandis qu’en tant que consommateurs, ils exigeraient une basse des prix[2]. Le système des activités sociales serait en chamboulement permanant, voir en crise permanente.

    Ce type de compromis, ce système du « travailler toutes et tous dans les secteurs générateurs de profits » est donc totalement illusoire.

    En finir avec le capitalisme, développer une autre organisation sociale de la production !

    Il faut en finir, non seulement avec la décoordination des secteurs d’activité et la concurrence, mais aussi avec l’économie[3], la valeur, le profit, la richesse, le travail[4], le salariat, la séparation entre producteurs et consommateurs[5].

    Il nous faut développer une organisation sociale, non pas régie par l’économie, le calcul monétaire, la rentabilité, la recherche de la croissance du PIB, mais par un autre mode d’organisation sociale de la production et de la distribution, inspiré de la physiologie sociale. Un mode d’organisation sociale où toutes et tous participent à la production de ce qui est nécessaire à l’ensemble de la société, et jouit de son temps libre à sa guise : activités ludiques, sportives, intellectuelles, artistiques, relations sociales, familiales, amoureuses, mais aussi s’associer à d’autres afin de produire ce qui répond à des besoins plus spécifiques, et cela sans convertibilité aucune avec la production fondamentale[6]. De plus, ces activités annexes devraient tenir compte du facteur d’autolimitation lié aux nécessités de la décroissance, et ensuite d’une soutenabilité retrouvé dont il faudrait préserver l’équilibre.

    Etat ou pas Etat ?

    Comme nous l’avons expliqué précédemment, ce type de modèle suppose une certaine coordination de la société, mais sous quelle forme ?

    La solution étatique, la conquête de l’Etat – véritable réflexe pavlovien, inculqué par l’Etat lui-même à la population, et depuis longtemps incorporé par la « gauche », par ceux qui se disent sociaux-démocrates, se prétendent socialistes, anticapitalistes, communistes, marxistes, s’inscrivent dans la logique du stalinisme édulcoré ou dur, ou se revendiquent de manière très orthodoxe du léninisme, du trotskysme, du maoïsme – constitue une impasse à plusieurs niveaux.

    Encore faut-il rappeler ce qu’est l’Etat[7].

    L’Etat est une structure sociale autoritaire, centralisatrice, homogénéisante, qui s’érige en surplomb de la société et lui inculque une forme spécifique. Il est composé d’un parlement qui légifère, et d’un gouvernement qui donne les directives d’application et d’une administration qui les appliquent[8][9]. Il dispose de la force répressive (police, armée) à cet effet, mais aussi d’un ensemble de rouages de conditionnement social : école, tribunes médiatiques, contrôle de l’administration publique.

    Une telle structure ne peut répondre aux besoins de la population. En effet, en tant que corps séparé concentré sur lui-même, sur l’immensité de dossiers à traiter, du fait de son caractère d’expert technique et de son formalisme administratif, du carriérisme aussi bien des élus que des administrateurs, elle se retrouve vite coupée de la vie sociale, étrangère aux besoins réels. Elle est incapable de prendre en compte les spécificités locales, tout juste capable de penser les solutions adaptables pour des sujets, des espèces et des espaces malléables, dociles, obéissants, capables d’auto-contrition – c'est-à-dire des sujets idéels, et non réels –, avec sa propre logique, sa prétendue supériorité intellectuelle et son autorité coercitive et répressive[10].

    L’auto-organisation sociale, seule vraie solution !

    La coordination sociale ne peut dont fonctionner que sur la base de l’auto-organisation de la société, de l’autogestion, de la démocratie directe, du mandat impératif, court, révocable, limité dans son renouvellement, et du fédéralisme. De l’échelon le du plus local au plus global nécessaire, c’est la population qui identifie ses besoins au niveau et de l’aménagement du territoire et de la production, qui identifie les ressources, les moyens et le temps nécessaire pour aménager, produire et distribuer, pour éduquer, former, soigner, etc. C’est en son sein que se décide, le plus démocratiquement et le plus volontairement possible, qui va s’atteler à telles ou telles tâches, dans quelles conditions et pour combien de temps. C’est encore la population qui décide de s’associer à une autre population pour développer des dispositifs communs : échanges ressources/production, mis en place de systèmes de transports, centres de soins spécialisés, centres de recherche et observatoires scientifiques, etc.

    Cette perspective de reprise en main de la société par ceux qui la font à la base, de remise sur de bons rails, d’émancipation sociale, qui a pour but la satisfaction des besoins de toutes et tous, prenant en compte les limites biologiques de sa propre activité et les nécessités de correction des dégâts antérieurement provoqué par le capitalisme, nous la nommons « Décroissance Communiste Libertaire ».

     

    [1] Dans une situation de croissance, avec des capitalistes prêts à financer des politiques de relance, on se retrouverait, comme ce fut le cas après 1974, face au retour de la logique de récession, puis de crise du capitalisme. En situation de crise d’accumulation ou de surproduction, les financiers, en perte de confiance dans la capacité du système à relancer la croissance, à générer de nouveaux profits, préfèrent se faire rembourser leurs dettes plutôt que d’ouvrir de nouveaux crédits. Or les Etats n’ont plus de quoi rembourser, les capitalistes menacent de délocaliser, les gouvernements, à leur botte, les soutiennent, détruisent les dispositifs de protection sociale et pressurent la population.

    [2] Karl Marx, salaires, prix, profits.

    [3] L’économie est ici entendue comme forme spécifique, quantifiée, mathématisée, des rapports sociaux de production, de distribution et d’échange de la société capitaliste. La science économique n’est vraiment apparue, n’a pris sa forme et son véritable essor, qu’avec le développement du capitalisme. Pierre Kropotkine soulignait en outre, dans « La conquête du pain », que l’économie portait mal son nom, car elle traitait en réalité de « physionomie sociale », de nature de la société, des rapports sociaux, plutôt que de « lois du milieu ».

    [4] Le travail est entendu ici comme forme spécifique des activités sociales de production, de distribution, de services, en société capitalistes, ayant pour finalité la valorisation capitaliste, la création de richesses et l’augmentation du taux de profit.

    [5] La séparation entre producteurs et consommateurs implique en effet une tension constante dans le prix d’achat et de vente, comme nous l’avons démontré avec la démonstration de la critique du salariat. Cette contradiction peut être dépassée si la population définit par avance ses besoins, et s’organise ensuite pour les satisfaire.

    [6] L’autonomie de la sphère des activités sociales de première nécessité, et la participation de l’ensemble de ceux qui veulent jouir de ses apports, est une condition de sa stabilité. L’intrusion d’autres cycles d’activité, répondant à des besoins particuliers, serait source de déstabilisation, d’inégalité et de contrainte de suractivité, pour celles et ceux qui préfèreraient jouir de leur liberté hors activité nécessaire.

    [7] Nous n’aborderons pas ici la question de l’Etat en tant qu’appareil au service de la classe capitaliste, qui dispose d’un pouvoir de contrainte et d’influence bien plus vaste que les seuls dispositifs d’Etat.

    [8] En vérité, la relation de pouvoir entre gouvernement et bureaucratie, dans les démocraties représentatives, est bien plus complexe. Tandis que les élus passent, les hauts administrateurs (généraux, hauts fonctionnaires de police, préfets, experts de l’énergie et de l’aménagement du territoire, peuvent avoir tendance à rester, ce qui leur confère une maitrise des dossiers et par conséquent un ascendant sur les décisions prises).

    [9] En réalité, lorsqu’un parti politique est au pouvoir, ses membres sont à la fois placés au gouvernement, mais aussi majoritairement au parlement, et dans l’administration. Il y a donc une relative osmose entre chaque échelon.

    [10] Ce n’est pas pour rien que, face aux catastrophes provoquées par les choix bureaucratiques et centralistes, le prétendu « socialisme soviétique » s’est effondré, et que le capitalisme s’est orienté vers la décentralisation de la production. Cependant, comme nous l’avons vu, l’absence totale de coordination liée à la concurrence capitaliste est tout autant catastrophique.

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