• Le (dys-)fonctionnement économique du capitalisme (et les perspectives de dépassement révolutionnaire)

    Chacun ressent une certaine hostilité pour ce modèle économique d'autorité et de concurrence, générant misère et pauvreté. Chacun perçoit que ce modèle semble dysfonctionner. Cependant, il est parfois difficile de comprendre pourquoi. L'accès à cette compréhension n'est pas favorisé par les intellectuels critiques les plus médiatisés, ceux de la gauche dite radicale, qui s'inscrivent le plus souvent dans la perspective réformiste d'un capitalisme alternatif et moralisé. Le texte qui suit aidera à aller au-delà de cette perspective limitée et chimérique. Il fournira les clés de compréhension essentielles pour une critique sans concession du capitalisme et les bases élémentaires d'un projet révolutionnaire d'émancipation sociale.

    I Qu'est-ce que le capitalisme ?

    Le capitalisme est fondé sur 6 piliers fondamentaux : la propriété privée des moyens de production, la généralisation du rapport salarial et du travail comme moyen d’accès à l’argent permettant alors la satisfaction des besoins, l’atomicité des acteurs et leur mise en concurrence, l’échange marchand et enfin, ce qui constitue l’essence du capitalisme : la logique de valorisation de la valeur.

    1 La Propriété privée des moyens de production.

    La propriété privée est une forme de propriété individuelle. Individuelle signifie ici qu’un membre d’une classe sociale, une bureaucratie d’Etat, ou un groupe de travailleurs, est propriétaire de moyens de production. « Privée » est équivalent à privative : un individu s’accapare un moyen de production et en interdit ou en règlemente l’usage pour le reste de la société. Il exerce un droit de commandement. Il décide de qui peut l’utiliser, combien de temps, dans quelles conditions, pour produire quelle quantité, de quelle manière. Il décide aussi de qui fera quelle tâche (donc d’une hiérarchie du commandement). Enfin, il décide d’une hiérarchie des revenus (en fonctionne de la compétence, du commandement, de la vitesse de production, etc.).
    Avec la logique d’appropriation privative, ce n’est pas la société toute entière qui possède l’ensemble des moyens de production, mais seulement une partie de la société.

    2 La généralisation du salariat et du travail (dont travail non-salarié)

    L’individu est dépendant de la vente de sa propre production pour s’assurer ses revenus et ensuite satisfaire ses besoins. S’il ne parvient pas à produire et vendre en quantité suffisante et à un prix suffisant, il ne peut satisfaire ses besoins et risque la faillite de son activité.
    Dans le cadre du régime salarial, le rapport d’exploitation consiste dans le fait que le propriétaire s’accapare une partie de la richesse pour son propre compte. Les travailleurs effectuent des heures supplémentaires pour rémunérer leur patron. Les marchandises sont vendues plus chères que leur strict coût de production, afin de permettre la rémunération du patron. C’est ce que l’on appelle le profit. Bien entendu, on ne présente pas les biens vendu comme plus chers que le coût de production du fait du besoin de rémunération du patron.

    3 L’atomicité

    C’est une conséquence de la propriété privée. Les acteurs économiques – les producteurs et les consommateurs – sont socialement séparés au départ, ils ne sont pas coordonnés en ce qui concerne les choix de production, et ne sont ensuite liés qu’à travers les rapports d’échanges (le marché).

    4 La concurrence économique

    C’est la lutte de tous contre tous pour la survie dans le cadre de la production et la vente de marchandises permettant, en retour, d’obtenir les biens et services permettant la satisfaction des besoins. Nous étudierons la concurrence et ses effets plus en détail dans la partie qui lui est consacrée.

    5 L’échange marchand

    Les biens produits sont vendus sur des marchés anonymes.
    Les marchés anonymes impliquent la dépersonnalisation des échanges, la décoordination entre la demande et l’offre, les besoins et la production. Ils instaurent un rapport strictement transactionnel entre des personnes n’ayant, par ailleurs, pas d’autres rapports entre eux.
    Leur coût de vente diffère de – est supérieur à – leur coût de production (au coût de reproduction du capital : entretien remplacement des machines + attribution de revenus aux travailleurs pour qu’ils continent de vivre et donc de travailler). Comme nous venons de l’expliquer, ce surcoût sert à rémunérer le patron, mais il n’est pas présenté comme tel sur le marché. Les biens et services sont vendus plus chers accompagnés d’arguments de vente symboliques, par rapport à la valeur d’usage du produit, sa dimension éthique, etc. C’est ce que l’on nomme le « caractère fétiche de la marchandise ». Mais ces arguments fétichistes sont certainement plus utiles dans le cadre d’une situation de concurrence que pour la vente en elle-même. En effet, lorsque le bien est présent sur un marché anonyme, on ne peut savoir combien de temps ont passés les travailleurs à le produire, dans quelles conditions, avec quelle technique, quel à été le degré d’usure des machines, etc. … et le consommateur s’en moque à vrai dire royalement. Ce qui intéresse le consommateur – qui ne se pense alors plus en tant que producteur – ce n’est pas les conditions de production d’un bien, mais l’utilité qu’il peut en avoir. Il s’agit là d’un rapport d’aliénation, c'est-à-dire d’étrangeté quant à l’origine du bien produit – parce qu’il est alors en situation d’étrangeté quant au processus de production des biens en question. L’étrangeté est proche de l’indifférence et donc d’un rapport de pression et de violence sociale non perçu comme tel, qui s’ignore.

    6 La valorisation de la valeur

    Elle consiste dans la recherche des profits, l’investissement d’une somme d’argent pour produire un bien, qui sera vendu sur le marché à un prix plus élevé que le cout de production, afin d’obtenir plus d’argent (A-M-A’). Nous expliquerons dans les parties suivantes pourquoi ce processus tend à rapporter en réalité moins d’argent.

    II La structure du capitalisme, sa dynamique et ses effets

    Après avoir identifié les piliers fondamentaux du capitalisme, nous étudierons à présent sa dynamique. Nous nous concentrerons dans un premier temps sur la question de la concurrence économique. Dans un second temps, nous présenterons la dynamique et les effets de l’introduction de la mécanisation dans le procès de production.

    1 La concurrence

    Pour comprendre les effets de la concurrence, mettons nous dans la situation d’un entrepreneur capitaliste privé (soit d’un patron, soit d’un actionnaire, soit d’un groupement de salariés dans une entreprise autogérée).
    L’entreprise se retrouve en concurrence avec d’autres entreprises, soit qui vendent les mêmes biens, soit des biens différents (sachant que le budget des acheteurs est forcément limité, qu’ils ne peuvent pas forcément acheter tous les biens produits et qu’ils font des choix de consommation).
    Il existe bien des stratégies pour valoriser symboliquement le produit (la qualité du produit ou du service, l’image sociale que gagnera son acquéreur, la dimension éthique d’une production), mais tous peuvent s’imiter à ce niveau. L’effet de cette stratégie est donc à un certain niveau potentiellement nul. Considérons ainsi que ce soit le cas.
    La différence va alors s’opérer, à un moment ou à un autre, sur le prix de vente. Proposer des produits ou services moins cher que la moyenne du marché permettra d’écouler davantage de marchandises. L’entreprise va soit se maintenir au niveau de ses recettes, soit augmenter ses bénéfices. Réciproquement, ce sera une perte pour les concurrents, qui devront à terme s’aligner ou faire faillite. Si les concurrents font faillite, la première entreprise deviendra un monopole. Elle pourra soit s’élargir et donc augmenter ses ventes et donc ses recettes, soit limiter sa production et faire monter les prix, du fait de la rareté et donc de la supériorité de la demande sur l’offre (le plus intéressant du point de vue de la logique capitaliste étant la première option).
    Si les concurrents décident de s’aligner, il leur faudra compenser aussi la diminution des prix par une économie dans le coût de production, donc une augmentation de la productivité, et donc une baisse générale des salaires ou le licenciement d’une partie du personnel.
    Mais, de fait, a chaque diminution du coût unitaire correspond une diminution des salaires et/ou du nombre de producteurs – donc de la demande en capacité d’acheter les marchandises produites –, et des faillites d’entreprises – donc une augmentation du chômage.
    La concurrence mène à une situation de crise de surproduction, c'est-à-dire que le marché n’est plus en capacité d’absorber la production, que les consommateurs n’ont plus les moyens d’acheter et donc que les entreprises n’ont plus les moyens de vendre tout ce qu’elles produisent.
    Si l’on considère cette dynamique du strict point de vue économiste, la concurrence ne mène pas nécessairement à une banqueroute générale du capitalisme. Le phénomène pourra se limiter à certains secteurs et ne pas en affecter d’autres. Il pourra y avoir – après faillites des entreprises moins productives et assainissement capitaliste – auto-ajustement entre la demande et l’offre. Soit l’entreprise qui s’en sort va augmenter sa production, soit de plus petites unités vont venir et prendre les parts de marché restantes, et éventuellement s’élargir par la suite.
    Du point de vue social, de classe, la concurrence pose par contre problème. Elle génère une instabilité économique des producteurs, une insécurité de l’emploi, et les soumet à une série de contraintes interrelationnelles, sociales (nombre d’heures travaillées, rythme de production, niveau de salaire), en plus des contraintes imposées par la propriété privée et le commandement capitaliste (dans le cas d’entreprises non-autogérées). Le producteur, pour satisfaire ses besoins, est dépendant d’un revenu (d’un salaire pour les salariés), donc du niveau des recettes liées à la vente, de la réussite économique de son unité de production. Cette situation n’est enviable que pour celui qui s’en sort dans la concurrence. Mais même l’acteur économique qui s’en sort à un moment donné est toujours menacé, à terme, de devenir moins compétitif que ses concurrents. Il pourrait donc voir sa situation se dégrader, faire faillite. Il s’agit d’une situation d’incertitude et d’insécurité matérielle généralisée. Les producteurs de l’ensemble de la société ont donc tout intérêt ici à s’associer, pour devenir, tous ensembles, propriétaires de l’ensemble des moyens de production, et organiser la production en commun en partant de leurs besoins.

    2 La mécanisation

    Que permet la mécanisation des activités de production ?
    Tout d’abord, de supprimer du travail humain en le remplaçant par des machines. Ensuite, d’augmenter la productivité, de démultiplier la force/vitesse de travail, c'est-à-dire à la fois de produire plus vite et en plus grande quantité, et donc d’économiser beaucoup plus de travail humain. Elle génère – toutes choses égales par ailleurs – une réduction du temps de travail. Cette réduction du temps de travail nécessaire à une production donnée peut être destinée soit à une augmentation ou une diversification de la production, soit au développement de temps libre.
    Que se passe-t-il lorsque l’on mécanise la production dans le cadre du capitalisme ?
    La mécanisation est une méthode qui, dans le cadre d’une économie concurrentielle, permet d’économiser de la force de travail.
    Or seul le travail vivant, fait par des hommes, est rémunéré, à de la valeur (théorie de la valeur travail). Une machine seule, en effet, ne fait rien. Il y a besoin d’hommes pour concevoir et réaliser les machines, pour les actionner, les entretenir, afin d’extraire des matières premières, les façonner, de produire des biens destinés à la consommation individuelle. C’est le travail de l’homme qui définit le fait que la machine et ce que l’on produit avec peut être vendu. Sinon, cette production, du point de vue réel et matériel, n’existerait pas, ou, du point de vue économique, virtuel, serait gratuite.
    De fait, moins de travailleurs et plus de machines = moins de valeur économique.
    Comme dans le cas de l’analyse de la concurrence présentée précédemment, il existe toujours des stratégies fétichistes pour augmenter la valeur marchande d’un produit, attirer la demande à soi face à un ou plusieurs concurrents, mais, une fois ces stratégies « épuisées », on constate que la mécanisation permet surtout une diminution du coût unitaire des biens vendus sur le marché.
    En effet, en théorie, en employant moins de force de travail salariée et en utilisant plus de machines (qui ne coûtent rien, au sens ou elles n’ont pas besoin d’être rémunérées pour leur action), l’entreprise peut proposer en grande quantité des biens à un prix défiant toute concurrence. L’entreprise en question peut devenir un monopole et augmenter sa production, tout en augmentant bien moindrement le nombre de producteurs salariés. Mais c’est sans compter sur le rattrapage technique des concurrents, qui provoquera une pression à la baisse des coûts unitaires de vente – processus qui se réitèrera à chaque cycle de bond et de rattrapage technique des entreprises.
    A ce niveau, on pourrait dire que le problème réside simplement dans la concurrence et que la mécanisation, en soi, ne pose pas de problème, notamment dans le cadre d’un capitalisme des monopoles.
    Or il s’agit là d’une erreur. Si le monopole permet préserver en partie les recettes de l’entreprise en imposant ses couts indépendamment d’une pression concurrentielle ; il n’en reste pas moins que la mécanisation, dans le cadre de l’économie capitaliste, tend à supprimer réellement du travail humain.
    Or du travail humain, c’est de la force de travail rémunérée, mais aussi des personnes qui ont des besoins, et qui, de ce fait, avec leurs revenus, vont aller acheter les marchandises produites par les entreprises (où ils travaillent). Dit simplement, les producteurs salariés sont dans le même temps des consommateurs-acheteurs. La suppression du travail humain est dans le même temps la suppression d’une partie de la demande solvable, c'est-à-dire du nombre de personnes en capacité d’acheter la production vendue par les entreprises. Plus la production capitaliste de biens et de services se mécanise, s’automatise, plus elle se dévalorise (elle ne coûte et ne rapporte plus rien), plus se produit, dans le même temps, une extension du chômage de masse et un approfondissement de la paupérisation, une diminution du nombre d’acheteurs potentiels, et plus ce phénomène provoque une baisse tendancielle des taux de profit, ou un effondrement de la masse de valeur produite. Autrement dit, le capital – la production en usant de plus en plus de machines et de moins de moins de travail humain – devient trop productif pour le capitalisme. Si le nombre de biens produits excède le nombre de personnes en capacité d’acheter ces biens, le capitalisme entre en crise de surproduction. Une partie de la production, invendable, est le plus souvent détruite. De nombreuses entreprises font faillite, le chômage de masse s’accroit, de même que la paupérisation (les salaires diminuent), les moyens de production sont détruits, et le cercle vicieux peut se poursuivre en continu.

    III Contradictions fondamentales du capitalisme et tentatives pour les surmonter

    Avec de telles contradictions, le capitalisme aurait dû s’effondrer ou être aboli depuis longtemps. Comme se fait-il qu’il perdure encore ? Quelles solutions a-t-il trouvé pour persister jusque là sans modifier sa structure fondamentale ?

    1 L’intérêt général du capitalisme contre l’intérêt particulier du capitaliste

    Du point de vue particulier de l'entrepreneur capitaliste, il y a intérêt à employer le moins de main d’œuvre possible et au coût le plus bas, afin de dégager le plus de profit possible. C’est aussi vrai pour une unité autogestionnaire qui cherche à exister dans la concurrence capitaliste.
    Mais du point de vue du capitalisme pris dans sa globalité, le système ne fonctionne bien qu’avec une croissance continue. Il faut qu’on emploie toujours plus de force de travail, pour produire toujours plus de biens et de services, pour en vendre toujours plus et en continu sur les marchés, pour rapporter, toujours plus et de manière continue, des revenus aux producteurs qui achèteront ces biens et services, et dégager toujours plus de profits pour réinvestir toujours plus afin de relancer et développer la production, et ainsi de suite. Dans le cas contraire, le capitalisme entre en récession, et à un certain niveau, en crise.
    Il existe donc une contradiction fondamentale entre l’intérêt général du capitalisme et les intérêts particuliers des entrepreneurs capitalistes en concurrence les uns avec les autres. On constate qu’en l’absence d’une coordination globale du capital, c’est plutôt la tendance à la poursuite des intérêts particuliers qui l’emporte, et tends à propulser le capitalisme vers sa chute.

    2 Un phénomène à l’origine de la majorité des crises économiques

    La majorité des crises économiques du XIXème et du XXème siècle ont le phénomène que nous venons de décrire pour origine. Le capitalisme ne développe pas une croissance auto-entretenue par son système productif, mais tend à entrer régulièrement en récession et en crise. Avec les progrès de la productivité, il tend à se contracter, se restreindre, du fait qu’il emploie de moins en moins de force de travail, et génère donc de moins en moins d’acheteurs potentiels des biens qu’il produit et pourrait mettre à disposition sur le marché. Pour pallier à un effondrement définitif, pour atténuer, gérer ou différer les crises, les capitalistes ont tenté de développer différentes solutions ; C’est notamment le cas des stratégies d’extension des marchés et d’obsolescence programmée, ou du recours au crédit et du développement de la dette.

    3 Extension, diversification et obsolescence programmée

    La croissance extensive, c'est-à-dire l’extension des marchés et/ou la diversification de la production, est un stratagème valable pour le capitalisme global au début d’un cycle de production d’un nouveau bien ou service, afin de compenser les pertes de valeurs liées à la croissance intensive (augmentation de la productivité, dans ce cas par le remplacement du travail humain par celui des machines). Mais sitôt qu’une entreprise extraterritoriale vient concurrencer des marchés locaux, se produit alors une baisse des prix de vente, et se produisent alors des pertes chez certains concurrents, voire des faillites. Il n’y a alors pas de gain global pour le capitalisme, mais remplacement d’un acteur capteur de valeur par un autre, et récession du fait de la pression à la baisse des prix.
    L’obsolescence programmée ne comporte pas de limites économiques. Elle permet d’éviter les effets de saturation du marché en ce qui concerne les biens durables, en réduisant leur durée de vie. Elle entretient ainsi la demande et l’offre, puisqu’il y a besoins de produire régulièrement des biens de remplacement, pour renouveler les équipements en fin de vie des consommateurs. Les capitalistes peuvent aussi y apporter quelques innovations fondamentales ou gadget, afin de maintenir un prix de vente élevé. Par la pratique de l’obsolescence programmée, le système capitaliste évite le chômage technique et certaines crises sectorielles.
    Mais la croissance extensive et l’obsolescence programmée se heurtent à des limites écologiques.
    Des biens et des matériaux rares son gaspillés, dans l’usage qu'en fait l'acheteur, mais aussi à travers le processus de production de ce bien d’usage éphémère. L’intensité et l’accélération productive impliquent un épuisement plus rapide des ressources, engendrent des pollutions ou des dégradations de l’air, des eaux et des sols, affectent négativement les différentes espèces vivantes, provoquent un réchauffement climatique. De fait, le capitalisme, pour éviter de se confronter à ses « bornes économiques internes », tend à atteindre ses « bornes physiques externes » (crise écologique, décroissance subie). L'extension de la production, qui met en danger la vie humaine, animale et végétale sur terre, est la seule solution pour que le capitalisme perdure encore un peu et ne s'effondre pas à terme.

    4 Le crédit et de la dette

    Le crédit et la dette fonctionnent sur la logique d’anticipation sur la production de valeur (=sur de nouveaux profits) à venir. Le problème est que, du fait du phénomène récessif définit précédemment (mécanisation, suppression du travail humain, diminution de la demande solvable, baisse tendancielle du taux de profit et surproduction par rapport aux capacités d’absorption du marché), cette valeur à venir ne vient pas. Les dettes s’accumulent alors, et à un moment donné, les créanciers n’ont plus confiance dans leurs investissements, dans la capacité du capitalisme à produire de la valeur. Ils ont peur de se ruiner dans le financement d’activités improductives et exigent alors un remboursement immédiat d’une partie de leurs prêts. Les entreprises ne peuvent rembourser cette somme qu’elles n’ont pas, ou qu’elles destinent à l’amortissement du capital (entretien et remplacement des machines par des machines plus performantes) et aux revenus des salariés. Si la somme est alors versée à l’investisseur ou au créancier, c’est la faillite pour l’entreprise (et l’investisseur ne récupèrera peut être pas la totalité de son investissement). De fait, ce sont les Etats qui sont intervenus, qui se sont endettés, notamment dans le cadre de la crise de 2008, pour sauver banques, et derrière elles, les entreprises. Pour rembourser la dette ainsi crée, les gouvernements ont mis en place des politiques d’austérité. Il s’agit de faire payer cette dette aux citoyens, qui sont aussi et d’abord producteurs et consommateurs. Le paiement de la dette d’Etat joue alors comme un facteur aggravant de la crise. Les gens voient leurs revenus diminuer, ou se retrouvent privés de revenus (chômage) tandis que le prix des biens et services tend à augmenter. Cette logique entre en contradiction avec l’intérêt général capitaliste, qui est que le nombre de travailleurs augmente, pour que la production augmente, pour que les ventes, les salaires et les profits et les investissements augmentent, etc. De fait, les politiques d’austérité ne constituent pas, pas plus que les politiques de relance, une porte de sortie pour le capitalisme.

    5 Analyse internationale : l’impérialisme, l’exportation, la délocalisation

    L’impérialisme c’est lorsque les grandes puissances économiques utilisent de petits pays pour extraire des ressources et produire à bas coût, voir pour rien (dans le cas de l’esclavage).
    La logique d’exportation consiste dans la conquête des marchés extra-territoriaux. Si, au niveau des marchés intérieurs, le capitalisme arrive à saturation, entre en récession, les capitalistes doivent trouver de nouveaux débouchés. Le capitalisme doit donc s’ouvrir, s’élargir, pour survivre. L’ouverture des marchés projette la logique de la concurrence à une échelle territoriale supérieure. Il y a, comme au niveau local, une pression à la baisse des coûts et donc des salaires, une dégradation des conditions de travail, des faillites d’entreprises et une hausse du chômage (par exemple, ce qui s’est passé au Mexique avec les accords de libre échange).
    Si ces trois concepts sont assez proches et peuvent se combiner, la délocalisation diffère de l’impérialisme. L’impérialisme sert à produire une situation « plus confortable » pour l’ensemble de la population de « l’empire » (par exemple, protéger AREVA au Niger pour l’accès de la population aux ressources). La délocalisation ne sert qu’à des entrepreneurs capitalistes pour produire à bas coût, et est indifférente à un quelconque bien être de la population (des travailleurs) de leur pays. Les conséquences en termes de concurrence sont les mêmes.
    Qu’est-ce qui se passe avec la délocalisation aujourd’hui ?
    On parle souvent du cas des pays émergents, aussi nommés « BRICS », appelés à devenir les nations motrices du capitalisme de demain.
    Cette hypothèse est-elle juste ? S’agit-il d’un transfert du capitalisme dans d’autres pays et d’une rotation des places dominantes dans la hiérarchie des nations capitalistes ? C’est très peu probable.
    L’essoufflement de la croissance, voir la récession, vient plus vite qu’en Europe et aux Etats-Unis, par exemple. Dès que les travailleurs revendiquent des hausses de salaire, on les remplace par des machines, ou on va produire ailleurs, là où la main d’œuvre est moins chère, ou ne coûte rien (c’est notamment ce qui se passe en Chine, ou des millions de travailleurs sont remplacés par des machines et ou se produisent des délocalisations, notamment vers l’Ethiopie). Les classes aisées capables d’acheter les marchandises produites, qu’ont peut nommer également « classes moyennes », ont à peine le temps d’émerger qu’elles se trouvent déjà menacées de déclassement (nouvelles baisses de salaires/de pouvoir d’achat, licenciements de masse).
    Il est probable que ce phénomène exerce une pression des salaires vers le bas au niveau international.
    Que se passerait-t-il alors si les entreprises localisées dans des nations où la production est à bas coût ne trouvaient plus de débouchés, de demande solvable, dans les marchés des superpuissances économiques actuelles (qui subissent l’austérité), ou même dans les BRICS, qui tendent également vers la même direction assez rapidement ? Si un tel scénario se produit, nous aurions affaire à une crise économique mondiale.

    6 Guerre et reconstruction : destruction et relance de la production

    C’est une idée assez répandue que la guerre permet de relancer l’économie. D’une part, la perspective de la guerre permet d’enclencher des politiques keynésiennes, de relancer l’investissement, la production, d’élargir le salariat, le marché des consommateurs. D’autre part, les grandes guerres ont pour effet de détruire une partie du capital. Les besoins de reconstruction des infrastructures et des appareils de production entretiennent, au moins un temps durant, une demande de main d’œuvre et permettent des booms de croissance. Elles permettent aussi un nettoyage rapide favorable à l’introduction plus rapide des nouvelles technologies de production. Les armes sont quant à elles revendues par la suite à des organisations terroristes, et de nouvelles armes sont produites dans le cadre des guerres impérialistes. Le problème de cette logique de relance du capitaliste consiste dans le fait que la technologie est devenue trop performante pour le capitalisme. De fait, les besoins de main d’œuvre lors des périodes de production d’armes et des périodes de reconstruction sont moindres du fait de l’amélioration de la productivité liée aux machines et aux systèmes automatisés, voire intelligents. Les gains de croissance économique seraient donc moindres, voire quasi nuls, à la fois du fait de la faiblesse de l’emploi de la force de travail en soi, et de la vitesse de reconstruction liée à la technique, impliquant des créations d’emploi éphémères sur un temps bien plus court. De plus, depuis l’invention et le perfectionnement de l’arme atomique, la menace de l’anéantissement généralisé diminue grandement la possibilité de guerre entre superpuissances économiques et militaires. L’arme atomique joue un rôle de dissuasion sur les acteurs économiques, qui ont davantage intérêt à poursuivre leur activité, même si cela implique l’incertitude de la régression, qu’a jouer la carte du suicide collectif. La possibilité d’usage de l’arme atomique ne serait envisageable que dans le cadre de crises aiguës multiples sans possibilité ou volonté de reconstruction postérieure, signifiant l’anéantissement final de l’humanité. Il faut néanmoins se méfier de la folie de certains dictateurs, de certains groupes terroristes pouvant s’en emparer, ou du désespoir des peuples affamés et humiliés. Ainsi, si les capitalistes agissent de manière véritablement logique, l’hypothèse de la relance du capitalisme par la guerre peut-être écartée. Mais il faut se méfier de l’irrationalité humaine des capitalistes. De fait, les arguments que nous venons d’énoncer peuvent renforcer les argumentaires antimilitaristes qu’il faudrait avancer au cas où des capitalistes décideraient de s’engager sur ce chemin.

    IV Les hypothèses de crise finale du capitalisme

    Les stratégies connues de contournement des crises engendrées par le capitalisme seront-elles valides éternellement ? Existe-t-il une possibilité que le capitalisme s’effondre pour de bon ?

    1 Limites épistémologiques des capacités de régénération du capitalisme

    La capacité du capitalisme à trouver des solutions pour s’adapter, persister, se relancer, se développer, est un fait historique. La classe capitaliste a su mobiliser (acheter) les intelligences afin de trouver et sélectionner des solutions permettant à son système économique de perdurer. Cela signifie-t-il qu’il trouvera toujours des solutions ? Certains penseurs, défenseurs optimistes du capitalisme, ou encore anticapitalistes paresseux face à la complexité de l’analyse et se réfugiant dans une simple contestation morale et politique, ou simplement prudents et sceptiques quant aux thèses messianiques sur l’effondrement inéluctable du système, ont fait de ce récit historique une idéologie revendiquée comme vérité scientifique. Or il s’agit-là d’une grave erreur d’analyse. Ce n’est pas parce qu’une chose s’est toujours produite qu’elle se produira toujours, indépendamment des conditions réelles dans lesquelles elle se produit. L’esclavage a duré des millénaires avant d’être majoritairement aboli (même s’il subsiste encore dans certains endroits du globe et pourrait se redévelopper ultérieurement). Le renversement de la monarchie de droit divin et l’apparition des monarchies parlementaires et des démocraties (mêmes imparfaites et imprégnées de survivances monarchistes), était pensé comme impossible, jusqu'à ce que cette possibilité historique se réalise. La description de l’histoire ne peut suffire à élaborer des lois de l’histoire. Il en va de même pour le capitalisme. Les possibilités de survivance du capitalisme, au-delà de la mise en œuvre de tous les moyens matériels, cognitifs et financiers possibles, et de toutes les bonnes volontés disponibles, dépendent, en définitive (comme toutes les découvertes scientifiques), d’une logique événementielle, d’un concours de circonstances parfois imprévisible (ce que certains appellent le hasard). Elles dépendent parfois d’un petit rien, d’une erreur expérimentale, commise par la bonne personnes, ayant à disposition les meilleurs conditions possibles, la capacité d’analyse et les schémas d’interprétation appropriés. Ce que nous savons, c’est que l’ensemble des solutions permettant à la croissance économique de perdurer, sont actuellement dépassées. Leur efficacité est limitée, voire nulle. Ces bricolages à court-terme ne font que repousser l’inéluctable, menaçant de laisser au vivant de graves séquelles. Si de nouvelles solutions de relance globale et durable de la croissance économique, actuellement inexistantes, apparaissaient alors, la théorie critique du capitalisme (qui n’est en effet pas un dogme figé et inébranlable) devrait nécessairement être révisée. Cependant, actuellement, ces solutions n’existent pas. Cette absence tend ainsi à renforcer le poids le l’hypothèse d’une fin perceptible du capitalisme, se manifestant par une crise majeur et globale.

    2 La théorie de la crise économique finale

    La crise finale du capitalisme est une hypothèse. Elle pourrait intervenir si la capacité de production du capital surpasse largement les capacités d’absorption par le marché. Ce serait notamment le cas si le capital pouvait se passer de l’essentiel du travail humain.
    Que se passerait-il, en effet, si la mécanisation, l’automatisation, les intelligences artificielles, étaient appliquées jusqu’au bout ? L’essentiel du travail humain serait supprimé. Ne resteraient que certaines fonctions de conception, de programmation, de réglage et de mise en route – et encore, une partie de celles-ci pourraient être gérées par les intelligences artificielles. Ces fonctions pourraient être réalisées par un très petit nombre de personnes, tandis que l’essentiel des gens n’aurait plus rien à produire ou même à administrer. Comment, alors, retirerait-on de la valeur, des profits, de la vente de la production de masse, puisque l’essentiel des gens seraient non employés, non salariés, et donc non solvables ?
    La production pourrait-être distribuée gratuitement, il en serait fini des rapports marchands. La propriété n’apporterait rien pour un propriétaire capitaliste. Bref, le capitalisme serait mort.
    Les capitalistes, d’un point de vue général, pour continuer d’exister en tant que tels (plutôt que de subir un déclassement, de rejoindre, pour une grande partie les rangs du prolétariat), ont tout intérêt à bloquer le progrès technique pour maintenir une part de travail humain – qui crée de la valeur économique, se traduit par un salaire, ce qui permet d’écouler largement les marchandises produites. Mais d’un point de vue individuel, ils sont poussés par la concurrence, la recherche d’avantages commerciaux ou la nécessité de rattrapage technique, pour ne pas se faire éliminer du marché.
    Si le processus de mécanisation, d’automation de la production, s’effectuait sans douleur, cela ne poserait aucun problème.
    Mais justement, il se fait dans la douleur. Ce sont des milliards de personnes qui subissent une exploitation et une paupérisation accrue, ou encore une exclusion de la sphère du travail (car les capitalistes ne jugent même plus intéressant d’exploiter leurs capacités productives).
    D’autre part, le capitalisme n’en finit pas de mourir. Il agonise lentement, et possède encore quelques marges de manœuvre pour être prolongé encore un temps.
    Il ne faudrait par contre pas compter sur une éventuelle relance, un boom de croissance durable, même « verte ». Même si le capital (ou une partie du capital) est détruit, comme c’est le cas lors des grandes crises ou des guerres, ou simplement remplacé ; il est fort probable qu’il se régénèrera à un niveau de productivité technique déjà élevé. De ce fait, il aura toujours besoin de moins en moins de force de travail. Un éventuel boom de croissance, lié à une situation de reconstruction type « après-guerre », n’aurait pas la même allure que ce qui s’est produit durant les années 50 à 70. La croissance économique serait évidemment à la fois moins élevée et essentiellement temporaire.

    3 La décroissance subie comme crise finale ?

    Le capitalisme, avec son rythme effréné de consommation de ressources matérielle et énergétiques – mais aussi avec et les dégradations qu’il engendre – risque d’atteindre sa « borne » physique avant – à la place de – sa « borne » économique. Il n’ira probablement pas, ou pas très longtemps en tout cas, au stade de la mécanisation totale et de la suppression du travail humain. Si l’accélération productive du capitalisme dure trop longtemps, le capital risque de régresser à son état initial : davantage de travail humain, moins de machines. Effectivement, il emploiera plus de travail humain, ce qui, dans sa logique, est un bon point du point de vue de la réalisation de la valeur ; cependant, il s’agira d’une longue et excessivement douloureuse période de récession (certainement plus grave à pas mal d’endroits que la situation de la Grèce actuellement), et non d’une période avec des possibilités globales de croissance. Et le tout sur une planète où les conditions matérielles et sanitaires deviennent déjà de plus en plus insupportables.

    V Le combat à mener

    La fin du capitalisme pose de nombreuses questions. Son effondrement ne suppose pas nécessairement une issue heureuse. Pour qualifier cette possibilité historique, Rosa Luxembourg avait développé l’expression « socialisme ou barbarie ». Mais le socialisme a été soumis à tant de définitions au cours du XIX et du XXème siècle que son sens en est devenu confus. Certains socialistes souhaitaient maintenir la propriété privée à vocation commerciale en l’encadrant juridiquement selon des critères moraux, d’autres l’échange marchand et le procès de valorisation de la valeur dans le cadre de l’autogestion des moyens de production par les travailleurs. Il semble que ces deux perspectives d’émancipation, que sont l’abolition du pouvoir de la classe possédante et de la structure économique, constituent, aujourd’hui plus que jamais, les deux faces indissociables de l’anticapitalisme.

    1 La fin du capitalisme suppose-t-elle la fin de la domination d’une classe possédante ?

    La propriété privée, la domination autoritaire d’une classe possédante, l’exploitation des producteurs, sont biens antérieurs à l’émergence du capitalisme.
    Le développement et la généralisation de la logique de valorisation du capital – c'est-à-dire l’investissement de sommes d’argent pour produire des biens et les vendre sur des marchés anonymes plus chers que le strict coût de production (et accessoirement le coût d’amortissement), afin de récolter une plus grande somme d’argent –, sont ce qui distingue le capitalisme des modèles de production et de distribution antérieurs. Ce développement va de pair avec la généralisation du régime salarial, de l’usage de la monnaie-argent et de sa circulation, et de la marchandise (présence d’un bien sur le marché et vente en fonction de critères différentes des critères objectifs relatifs à la production). Toute cette organisation économique de la société est spécifique au capitalisme.
    Ainsi, cette organisation sociale-économique pourrait très bien disparaître – et nous avons déjà évoqué précédemment les raisons qui supposent cette disparition –, sans que la domination autoritaire de la classe possédante, le régime de propriété et d’exploitation, ne disparaissent. Cette domination de classe pourrait perdurer selon divers modalités, soit par un retour aux formes anciennes d’esclavage, de métayage ou autres, soit à travers une logique de propriété d’Etat dont une bureaucratie tirerait avantage, soit par le développement de nouvelles formes que l’on ne peut anticiper.
    C’est bien pour cela qu’indépendamment de la question de la dynamique du capitalisme, la domination de la classe doit aussi être combattue, que cette classe doit être expropriée et abolie, et ce sans tarder.

    2 L’Anticapitalisme : 2 combats simultanés…

    Si le développement du capitalisme sur la base de la domination d’une classe possédante est un fait historique ; le capitalisme aurait pu, à tout moment de l’histoire, muter en une forme autogestionnaire atomiste (des groupements de travailleurs propriétaires de leurs moyens de production et en concurrence entre eux).
    Mais il ne s’agit donc pas d’abolir la domination de classe simplement parce que sa seule prédation de la valeur produite empêcherait la société de se développer, ni même, par extension, de développer une critique morale de leur action.
    La critique morale ne peut être valide en tant que critique unique, générale et autosuffisante. Les capitalistes ne sont pas des acteurs totalement libres de faire ce qu’ils veulent, d’imposer leurs règles et leur domination en fonction de leurs seules volontés. Ils sont les agents (inégalement dotés) d’un système qui les a socialisés, éduqués, formatés, dans lequel ils ont une place à défendre et qui les fait agir d’une certaine manière, en fonction de leurs intérêts. Un système de domination impersonnel, fait des contraintes de leurs relations économiques réciproques, qui leur échappe, leur impose une manière d’agir pour survivre dans l’économie capitaliste, et réduit leurs marges de manœuvres individuelles à une série d’actions logiques adaptées à la structure et à la dynamique de l’économie capitaliste. Le problème n’est donc pas tant l’immoralité de leurs actions individuelles, que la défaillance du système en général.
    Du point de vue économique, la prédation capitaliste est souvent mal comprise. Il est certes vrai qu’il y a encore de l’argent dans les caisses du patronnât. En témoignent les exemples, fréquemment utilisés, de la part du capital dans la répartition des revenus est passée de 30 à 40%, ou ceux des 1% qui possèdent 99% des richesses. Mais la prédation sur les richesses produites, l’accroissement des écarts de fortune, ne sont pas la source des problèmes économiques du capitalisme. Ce ne sont que des conséquences, des signes de contraction de la classe capitaliste dans une situation de récession généralisée. Envisageant le possible déclassement ou la fin d’un système économique, les possédants capitalistes veulent assurer ou conquérir des places dans la hiérarchie capitaliste mondiale, pour éventuellement transiter dans un autre régime où ils seront encore dominants, sous d’autres modalités. De plus, une grande part des richesses correspond à du capital fictif, des investissements boursiers, qui ne se transfèrent pas mais peuvent simplement disparaître du jour au lendemain de la comptabilité générale du capitalisme. Réinvestir ces sommes d’argent dans l’économie réelle, dans le financement publique, est certes possible ponctuellement, à petite dose (jusqu'à ce que l’on épuise les réserves de survaleur accumulées par les propriétaires du capital en colmatant les dettes et en finançant les services publics, que l’on se rende compte alors de la dynamique récessive du système, que l’on subisse une nouvelle crise, où l’on ne pourra mettre en cause une suraccumulation d’argent confisqué par une minorité). Cette réinjection monétaire dans l’économie réelle soulagerait peut-être temporairement les travailleurs, mais ne ferait que prolonger l’agonie capitaliste. Réinjecter toutes ces sommes d’un coup dans l’économie réelle provoquerait par contre une faillite des banques (qui n’auraient plus assez de liquidités pour satisfaire la demande), ou alors, en faisant tourner à fond la planche à billets, une énorme vague d’inflation (hausse des salaires accompagnés d’une hausse des prix – puisque c’est de la vente des marchandises que proviennent les salaires).
    Il faut, donc, abolir la classe possédante, non pas parce qu’elle bloque le bon fonctionnement de l’économie (marchande, capitaliste), mais du fait de l’oppression qu’elle exerce et continuerait d’exercer après la mort du capitalisme. En effet, un capitalisme autogestionnaire atomiste aurait rencontré, ou rencontrerait, les mêmes problèmes liés à la concurrence, la mécanisation et la dévalorisation qui l’accompagne, que le capitalisme des riches classes possédantes. De ce fait, les deux combats, celui pour l’abolition de la domination de la classe possédante et celui pour l’abolition de la structure du système en lui-même, dévoient être menés simultanément, et non l’un après l’autre.

    3 …Dont les anticapitalistes doivent s’emparer

    Actuellement certains anticapitalistes, anarchistes ou marxistes, tendent à réduire leur propagande à la critique de la domination et de la prédation de classe, et leur perspective sociale à l’autogestion. C’est d’autant plus problématique que parfois émanent, de la part d’organisations se revendiquant de l’anticapitalisme, des propositions qui laissent supposer la persistance d’une telle logique atomiste dans le cadre d’une économie de marché. Il serait illusoire de croire que de réduire la critique du capitalisme, la lutte anticapitaliste, à la seule perspective autogestionnaire, puisse permettre de surmonter les problèmes de l’économie capitaliste.

    VI Les formes sociales de cette double émancipation ?

    Critiquer le capitalisme est une chose. Imaginer les formes d’émancipation sociale qui permettent d’en sortir par le haut, en développant une société de liberté, d’égalité et de solidarité, en est une autre. Les lignes qui suivent tenteront donc de discuter de ces formes sociales nécessaires au projet d’émancipation.

    1 En guise de rappel

    Nous avons constaté, dans un premier temps, que la concurrence économique exerce une pression à la baisse sur les coûts de vente, donc de production, et font ainsi diminuer les revenus des producteurs. Elle provoque, ainsi, soit une exploitation accrue, soit la faillite de certaines unités de productions et donc le chômage des producteurs. Ces effets ne sont pas le fait de décisions libres de la part des propriétaires capitalistes, ou des producteurs en général, dans le cadre de la concurrence, mais le produit d’interrelations au niveau de la société.
    Dans un second temps, nous nous sommes penchés sur les effets économiques de la mécanisation et de l’automatisation de la production, dans le cadre de la propriété privée et de la concurrence. Dans un tel cadre, l’introduction de la technique dans le travail tend à la fois à réduire les couts de vente et les revenus de la production (à diminuer la valeur produite), mais aussi à créer une masse de chômeurs. Le capitalisme ne parvenant plus à vendre l’ensemble de la production faute d’acheteurs, entre alors en crise de surproduction, et peut entrer, à un certain niveau, dans une phase de crise finale (il s’agit là bien sur d’une hypothèse).
    Nous avons également étudié les divers méthodes de contournement du processus menant aux crises, développés par les capitalistes ; ainsi que leurs limites économiques ou écologiques.
    Enfin, nous avons énoncé la thèse selon laquelle la classe dominante pourrait se maintenir et perdurer sous d’autres modalités autoritaires d’exploitation que celles du capitalisme.
    Toutes ces critiques nous donnent des indications sur les formes d’organisation sociale de la production à développer pour une société égalitaire et libertaire à l’abri des crises économiques liées à la concurrence conjuguée à la mécanisation.

    2 Les formes sociales de l’émancipation

    Quelles seraient alors ces formes sociales ?
    Si la mécanisation joue pour beaucoup dans la dynamique récessive du capitalisme, la dévalorisation de la production et l’émergence des crises, elle ne pose pas de problème économique en elle-même (elle pose tout de même le problème des limites de ressources matérielles et énergétiques et celui des dégradations métaboliques qu’elle engendre). Au contraire, elle pourrait servir des intérêts sociaux, décharger l’humanité de nombreuses tâches et libérer du temps pour faire autre chose.
    Pour s’émanciper du processus de dévalorisation capitaliste, doit se développer une forme d’organisation de la société qui :
    (1) Abolit la propriété privée, le commandement, l’atomicité et la concurrence entre unités de production (d’un même secteur et même de secteurs différents), et instaure la propriété commune (et la gestion démocratique) des moyens de production.
    (2) Remplace la domination impersonnelle du marché (« la puissance aveugle des échanges »), par une forme de démocratie, directe et fédéraliste (les choix partent de la base vers le « sommet » et de la périphérie vers le « centre »), de l’ensemble producteurs associés, se réunissant en assemblées pour débattre et décider.
    (3) Organise la production en partant, à priori, des besoins recensés au sein de la population.
    Il s’agit là du projet social libertaire depuis Bakounine. Cependant, après Bakounine, à été identifié un autre problème, lié à la question de la valorisation et des rémunérations. Ce problème a notamment opposé, au sein de l’internationale l’anarchiste de la fin du XIXème siècle, une tendance collectiviste et une tendance communiste. Quel était-il ?

    3 Les limites du collectivisme par rapport au communisme

    Parmi les anarchistes réunis au congrès anarchiste international de La Chaux-De-Fonds en 1880, s’opposaient deux tendances, les collectivistes et les communistes libertaires. Le collectivisme avait été notamment théorisé par Bakounine et une partie de ses successeurs. Le communisme était né par la suite des anarchistes italiens, et avait gagné à sa cause des acteurs majeurs de l’anarchisme comme Kropotkine, Cafiero ou Malatesta.
    Collectivistes et communistes étaient d’accord sur la question de la propriété sociale ou collective des moyens de production et du droit d’usage par les producteurs. La divergence se situait à un autre niveau. Les collectivistes défendaient le maintien du salaire et donc d’un salariat (salariat d’Etat disaient certains anarchistes), de la rémunération au mérite, à la tache ou à la productivité, de l’argent, du maintien d’un marché. Selon les collectivistes, le travailleur doit recevoir le – ou l’équivalent (monétaire) du – produit intégral de son travail. Il fonctionne donc sur le principe d’équité (on parle aussi de « justice sociale ») se résumant dans la formule « (De chacun selon ses moyens/capacités,) A chacun selon ses œuvres/son travail ». Il s’agissait là, d’abord, d’une critique de la classe possédante, qui ne produisait rien.
    Les communistes critiquaient cette position du fait que l’équité ne menait pas à l’égalité. Il n’y a pas correspondance entre les capacités de l’individu et ses besoins. De fait, les moins productifs seraient nécessairement lésés dans la satisfaction de leurs besoins, et s’instaurerait alors une nouvelle forme d’inégalité sociale. Les communistes défendaient ainsi le principe égalitaire « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ».
    Les collectivistes étaient d’accord pour dire que le collectivisme n’était pas une fin en soi. Il n’était pour eux qu’une phase de transition vers le communisme. Mais ils considéraient qu’en l’absence de l’abondance et d’une culture de l’entraide et de l’émancipation, le communisme ne pouvait être appliqué et devait attendre. Il fallait d’abord développer les moyens de production pour permettre la prise au tas (condition envisagée à l’époque pour le passage au communisme), ainsi qu’une phase d’éducation de nouvelles générations à la culture de l’entraide.
    Les communistes s’opposaient au collectivisme, même en tant que phase de transition. Ils estimaient, tout d’abord, sous l’impulsion de Kropotkine, que l’entraide était un phénomène naturel et spontané, qui serait favorisé dans une organisation où les moyens de production sont mis en commun. Ensuite, le collectivisme implique le développement des inégalités, et donc de rapports de concurrence et de pouvoir entre les travailleurs. De plus, il signifie la mise en place d’un centralisme économique, d’un Etat, qui estime la valeur des biens produits, et édicte des prix de vente et des niveaux de rémunération. Enfin, il risque, s’il se met en place, de s’inscrire dans la durée.
    Cette logique, en plus d’être condamnable moralement parce qu’impliquant, de fait, une certaine forme d’inégalité méritocratique entre les producteurs d’une même unité de production, et entre les différentes unités de production, pose certaines contraintes systémiques.
    Admettons, par exemple, qu’un travailleur, disons de la filière de l’automobile, souhaite acquérir un canapé. Pour gagner l’argent qui le lui permettrait, il travaillerait le nombre d’heures nécessaires ou produirait plus sur le même nombre d’heures. Il produirait alors une voiture supplémentaire, ou au moins une partie de voiture.
    Cependant, la valeur, la conversion de la production en somme d’argent, se réalise à travers la vente. Ainsi, une partie de voiture ne peut être véritablement vendue en tant que telle. Il faudrait que ce producteur, ou qu’un ou d’autres producteurs supplémentaires, la complète pour qu’ils puissent la vendre et ainsi toucher leur part de revenu supplémentaire.
    Admettons ensuite qu’il produise (ou qu’ils produisent) cette voiture complète. Encore faut-il alors trouver un acheteur. Si, par exemple, la société à besoin de 100 voitures, et que ces producteurs en produisent 101, alors il n’y aura pas d’acheteur. Le ou les travailleurs ne pourront tirer, dans l’immédiat, aucune valeur de cette voiture. Il faudra attendre l’usage des voitures déjà vendues, et donc le prochain cycle de production, pour qu’apparaisse une nouvelle demande de voitures. En l’occurrence, la voiture déjà produite risque de se dégrader, ou d’être dépassée par rapport aux nouveaux modèles, et donc de ne plus valoir autant, voire de ne plus valoir grand-chose (d’autant plus si on allonge la durée de vie des biens produits). De plus, la valeur du nouveau modèle risque d’excéder celle de la voiture supplémentaire qu’il aura produite. Il lui faudra alors produire de nouveau une voiture supplémentaire. Du côté du travailleur et de son unité de travail, le besoin de production, sur les deux cycles sera de 202 voitures, tandis que pour les consommateurs, il sera de 200, ce qui ferait alors 2 voitures excédentaires et invendables au prix attendu. De fait, le travailleur pourra attendre longtemps son canapé.
    Il serait certes possible de verser une somme d’argent au travailleur pour la tâche qu’il a effectuée. Cependant, cela encouragerait les quantités de production inutiles. Il serait alors absurde de rémunérer une tâche qui ne répond pas à un besoin dans la société, qui ne trouve pas d’acheteur, de débouché dans la vente. De plus, la création et la mise en circulation de nouvelle monnaie pour payer les travailleurs risquerait d’entrainer une immense vague de déflation ou d’inflation, et même de plonger la société dans de nouvelles crises économiques.
    La solution la plus logique serait le développement de la polyvalence, de la péréquation des temps et de la multi-activité, afin que le travailleur puisse effectuer ses heures supplémentaires dans un autre secteur d’activité, où il y a des besoins avérés (par exemple, notamment ici, dans la production de canapés). Avec un tel système, la « rémunération », le « salaire », l’argent, le marché, ne seraient plus d’aucune utilité. Mais l’inégalité n’en persisterait pas moins pour autant.
    Comme nous le constatons, le collectivisme, (en plus d’instaurer une potentielle inégalité de richesses du fait de la rémunération au mérite, ou de la possibilité de produire plus pour avoir plus), ne permet pas la satisfaction des besoins individuels des moins productifs.

    4 Le besoin du communisme

    Comme nous l’avons vu précédemment, le communisme partage avec le collectivisme la suppression de la propriété privée des moyens de production, et donc de l’atomicité économique, de la concurrence entre entreprises et de la hiérarchie du commandement exercé par la classe possédante. Il diffère cependant du collectivisme en mettant notamment l’accent sur un point important – qui, bien que présent dans l’analyse Bakouninienne, se trouve occulté dans la proposition collectiviste de maintient d’une rémunération différenciée au mérite – : Il met l’accent sur la dimension sociale de la production plutôt que sur l’apport individuel. Pour les communistes, le niveau de productivité de l’individu est considéré comme peu de choses par rapport à l’apport de tou-te-s, des machines et des savoirs accumulés à travers l’espace et l’histoire. De fait, l’effort individuel est quasiment dérisoire par rapport à l’effort commun accumulé. Un producteur très productif dans une unité de production improductive sera, au final, moins productif qu’un producteur à la productivité moyenne dans une unité de production productive. Le commun est plus déterminant que l’individuel dans le cadre de la production.
    Partant de là, c’est vers l’amélioration de l’organisation de la production qu’il faut évoluer, et non vers l’incitation de l’effort productif individuel. L’accès à la consommation en fonction de la quantité de travail individuel effectuée des collectivistes ne tient pas debout, même à ce niveau, et la concurrence qu’il instaure entre les producteurs, par la voie de la rémunération différenciée, n’a pas lieu d’être. Le communisme supprime ainsi la valeur économique du travail, ainsi que, de fait, la marchandise et l’argent (qui devient socialement obsolète).
    Nous avons déjà balayé les propositions des collectivistes dans le paragraphe précédent, en fonction du fait que c’est l’organisation commune de la production et non la tâche effectuée par l’individu, qui est la plus déterminante. Nous avons aussi critiqué l’argument de l’équité car impliquant celui de l’inégalité. Mais l’équité, liée à la capacité individuelle, et donc la rétribution au mérite, peut être critiquée, justement, en fonction de l’argument de la prédominance de l’organisation commune sur l’effort individuel (le travailleur productif dans une organisation peu productive produit moins que le travailleur moyen dans une organisation productive). On peut ainsi en déduire que, plutôt que de développer des formes d’incitation productive génératrices d’inégalités, comme le propose le collectivisme, le communisme impliquerait davantage, à ses débuts, de rechercher un temps d’activité moyen dans le cadre d’une organisation de la production suffisamment productive.
    Il est en effet très difficile de définir si, ou quand, un changement culturel à travers lequel les producteurs seraient d’abord animés par l’esprit d’égalité et d’entraide, et donc seraient indifférents au temps passé ou à l’effort fourni (qui ne devraient pas non plus virer à l’excessif), pourrait intervenir. Cependant, la mise en place d’un temps d’activité moyen, décidé démocratiquement, par en bas, mettrait en place une des conditions institutionnelles de l’égalité.
    La production pourrait ainsi être organisée, de manière plus égalitaire, au-delà de la satisfaction des besoins solvables (ceux qui travaillent plus ou plus vite gagnent des sommes d’argent, ou obtiennent des bons de quantité produite ou d’heures effectuées en quantité différentes, leur permettant d’obtenir des biens supplémentaires), à partir des besoins réels de l’individu.
    L’individu ferait recenser ce dont il a besoin, on définirait un temps moyen de production à partir duquel pourrait être produit ce qui répond à aux besoins commun à tous, en y intégrant également ce qui correspond à des besoins d’une majorité ou d’une large minorité de la population.
    On ne partirait donc pas des besoins solvables, des sommes d’argent ou des bons de travail amassées par l’individu, mais des besoins réels recensés, et satisfaits à travers la production indexée sur un temps d’activité moyen (réduit le plus possible, cela va de soi). Cette réduction du temps d’activité nécessaire à la production des biens et services fondamentaux et communs, apporterait aussi la souplesse nécessaire à la participation des producteurs qui désirent des biens supplémentaires ou des biens plus spécifiques dans des secteurs d’activité annexes, strictement séparés de la production commune. Ces secteurs annexes, comme les autres secteurs, devraient se mettre en place sur de bases non marchandes et égalitaires entre leurs membres, sous peine d’être eux-aussi confrontés aux problèmes économiques identifiés dans les paragraphes précédents.

    5 En guise de conclusion et d’ouverture

    Pour finir, revenons-en au point de départ de ce texte, qui est l’analyse critique de l’économie capitaliste. Etant donné qu’avec le passage au communisme, tels que nous l’avons ici défini, la propriété privée, l’atomicité, la concurrence et la valeur du travail sont supprimées, les dévalorisations économiques liées à la mécanisation n’opèreront plus. Les crises économiques prenant racine dans ce processus (la majorité des crises depuis le début du capitalisme) n’auront plus lieu de se produire.
    Il pourrait très bien, cependant, advenir d’autres crises économiques, par exemple, liées à la question de la rareté, dont nous n’avons pas vraiment traité dans ce texte, mais qui joue également dans les logiques d’appropriation privative et dans ce qui détermine la valeur marchande.
    Les communistes libertaires du XIXème avaient déjà proposé une série de solutions, relativement satisfaisantes, à ce propos. Kropotkine proposait ainsi un rationnement égalitaire, entre toutes les personnes partageant ce même besoins, concernant ce qui est limité. C’est un bon point de départ pour raisonner sur la manière dont une société communiste libertaire traiterait ce problème.
    D’autre part, la société communiste libertaire fera face aux limites physiques de la planète, et devra donc procéder à une décroissance volontaire, choisie, une transformation des modes de production, ainsi que des choix sociaux de production. La mécanisation à outrance, l’abondance sans limite et la prise au tas, devront certainement laisser place à une production mécanisée limitée à un ensemble de secteurs essentiels, répondant aux besoins fondamentaux, puis préférentiels des individus, selon un choix démocratique direct. C’est autour des secteurs essentiels que la participation de toute la société aux activités de production devra se concentrer. La participation de tous les membres de la société à ces activités libèrera énormément de temps. Après, chacun fera ce que bon lui semble, soit exercer une seconde activité non-marchande, indépendante du premier secteur, soit s’adonner à des activités ludiques.

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