• Retour sur : crise économique Covid-19 et fragilité du capitalisme

    Le 30 Octobre 2020, j'avais publié un article intitulé Crise économique post-COVID : La fragilité du capitalisme révélée au grand jour !. Presque un an après et après lecture d'une série d'articles, je tenais a revenir sur deux points. Le premier concerne la situation de crise du capitalisme par delà la crise liée au COVID 19. Le second concerne ma démarche propre, qui ne consiste pas à donner une analyse précise de la crise actuelle et a venir (de bons économistes marxistes le font déjà), mais à se concentrer sur une de ses dimensions fondamentale, et à traiter, en partie sur cette base, du programme de transition communiste, des transformation qu'il sera nécessaire d'accomplir si la société entend se débarrasser des crises économiques.

    L'analyse de la crise actuelle

    Dans l'article, j'avais envisagé que la crise, en tant que non résultante de manière immédiate des contradictions du capitalisme, mais liée a un facteur externe, serait somme toute passagère et sujette à une reprise conjoncturelle. J'ai par la suite pu trouver de bons arguments allant en ce sens, notamment dans un article de François Chesnais1 :  

    (...) en tant que crise économique il s’agit d’un choc exogène au mouvement de l’accumulation du capital et aux contradictions qu’il engendre classiquement. La sortie de crise n’est pas soumise à l’amélioration du taux de profit. Elle dépend du recul de la pandémie, c’est-à-dire d’abord des percées médicales (tests et vaccins) et ensuite de l’efficacité de l’action des gouvernements.

    La crise liée au Covid-19 est donc passagère du fait de son caractère exogène, et pourra certes donner lieu à une reprise conjoncturelle assez brève. Cependant, quelle allure prendra la sortie de crise ? Alain Bihr discernait 3 scénarios possibles2 : poursuite du néo-libéralisme, néo-social-démocratie, hypothèse révolutionnaire, bien que plus incertaine. Il évoquait aussi l'hypothèse d'une dislocation du capitalisme3. Tout en restant prudent sur l'affirmation, la crise structurelle en cours, qui se poursuit en toile de fond de la crise spectaculaire du Covid-19 pourrait bien prendre l'allure d'une crise finale. Cette hypothèse est corroborée par les analyses de François Chesnais, Michel Husson, et aussi Ben Malacki4. D'une part, la destruction de capital qui s'est produite durant la crise du Covid-19 est insuffisante pour relancer l'accumulation, d'autre part, le capitalisme ne disposerait plus des leviers nécessaires pour relancer l'accumulation et subirait a la fois une suraccumulation de capital improductif, une baisse du taux de profit et de la masse de valeur produite. Reste à déterminer si cette possible "crise finale" prendrait la forme d'une longue et interminable phase de déclin, ou d'une rupture. Et, dans l'hypothèse de la rupture, si elle laisserait place à la barbarie totalitaire, ou à une transition vers le communisme. Une chose est certaine, le communisme ne peut résulter que de l'action consciente de la classe exploitée et nécessitera une action révolutionnaire internationale.

    De la crise actuelle à la possibilité fondamentale de la crise

    Au delà de l'analyse de la crise actuelle et de ses répercussions, sous toile de fond de crise structurelle globale, ma démanche consistait plus a mettre l'accent sur la possibilité formelle de la crise, présentée par Marx dans le premier volume du Capital5. La crise à laquelle nous assistons, parce qu'elle se détache en partie de la crise structurelle, révèle plus clairement encore le problème fondamental que pose le mode de production marchand généralisé sur lequel s'érige le capitalisme. La séparation des producteurs d'avec le produit de leur travail, la propriété privée des moyens de production et le caractère privé et aveugle des choix de production, ainsi que la distribution du produit social dans le cadre du marché, impliquent une dépendance des producteurs à la vente des marchandises qu'ils produisent pour satisfaire leurs besoins et pérenniser leur activité. Mais cette vente des marchandises n'est pas garantie du fait que le marché est "libre", et que les producteurs n'ont pas d'obligation formelle d'acheter les marchandises dont ils n'ont pas besoin. Il se peut donc que des producteurs aient travaillé en vain et ne puissent se rémunérer tandis que les biens produits restent en attente d'un hypothétique preneur, ce qui n'arrivera peut-être jamais. Par effet rebond, la situation peut se propager et provoquer une crise. Indépendance et interdépendance des producteurs sont les conditions premières de la crise. 

    Cette dimension de la crise est a mon sens assez simple à comprendre pour la grande majorité de la population. Tout aussi simple a comprendre est sa contingence : la crise économique dépend avant tout du mode de production basé sur la propriété privée des moyens de production, les choix de production privés, du mode spécifique de distribution-financement-rémunération monétaire marchand. Dans un autre système, de propriété commune, de choix de production coordonnés, et avec un mode alternatif d'allocation des parts du produit social, la crise peut être évitée. La crise, telle qu'elle s'est présentée en 2020-2021, n'est donc une fatalité qu'en fonction du mode de production marchand capitaliste. Il en aurait été tout autrement avec un mode de production communiste. L'arrêt de la production n'aurait pas entrainé le chômage et la faillite des uns et la surcharge de travail des autres, le travail aurait pu être mieux partagé, les individus mieux formés à des tâches polyvalentes et facilement transférables d'un secteur d'activité à l'autre, les droits de prises sur la production également maintenus, bien que davantage rationnés sur certaines productions.  

    Aujourd'hui, face à la pénétration de l'idéologie dominante dans les consciences, dont le slogan "There is no alternative" de Thatcher illustre bien l'état d'esprit, il est plus que nécessaire de décoloniser l'imaginaire en présentant des projets alternatifs. Ce qui serait apparu aux marxistes orthodoxes du XIXème comme une déviance dégénérative de la théorie et résurgence des socialismes utopiques, se présente aujourd'hui comme une arme incontournable de la lutte des classes pour la décolonisation de l'imaginaire. Et il est bien dommage que les anticapitalistes n'utilisent pas davantage cette arme.

    Le programme communiste

    L'alternative est donc claire, "socialisme ou barbarie", le "communisme ou la mort"6. Reste a s'accorder sur ce que signifie communisme, et sur la question du programme de transition vers celui-ci. Le programme hérité, esquissé dans le manifeste du parti communiste et moulte fois repris par les marxistes (notamment Le programme du transition de Trotsky), consistait principalement, mais pas exclusivement, dans la socialisation des banques, des grandes entreprises, des grandes exploitations agricoles, de la grande propriété foncière. Ces mesures de transition sont plus largement partagées, jusque dans les rangs des communistes libertaires, à la seule différence que ces derniers exigent de les soumettre au contrôle d'une démocratie directe venant d'en bas et fédéraliste, tandis que pour les marxistes, le rapport à l'Etat et aux formes de pouvoir révolutionnaire est plus ambiguë et flou7

    Si ce programme fait consensus, il n'en demeure pas moins très insuffisant, et il serait dangereux pour la révolution à venir qu'il soit pensé comme un modèle achevé en soi, comme "la société à bâtir" plutôt que comme une brève étape dans un processus de socialisation plus abouti. En effet, Des formes de propriété privée et une distribution marchande subsisteraient encore, ainsi que de nombreux mécanismes propres au capitalisme (disproportion, dysrythmie, baisse du taux de plus value - si l'on considère que le "profit" capitaliste est aboli dans le cadre de formes d'auto-entreprenariat ou d'une co-propriété type coopérative). Il en résulterait que la possibilité formelle de la crise subsisterait également. Et même si celle-ci se trouvait limitée et réduite à sa pure forme commerciale sans entraver la marche du nouveau "système"(ce qui est encore incertain du fait de l'existence de formes de concurrence et de l'existence d'un marché capitaliste mondial au démarrage de la révolution), elle n'en serait pas moins problématique pour les individus. Ceux-ci seraient encore soumis aux principes de la lutte individuelle pour l'existence, et aux dangers du chômage, de la faillites et donc de la précarisation individuelle, qui entraveraient la possibilité de la satisfaction des besoins. 

    Le programme de transition, énoncé plus haut, correspond davantage à un programme d'urgence révolutionnaire. Il dicte ce que devraient faire les révolutionnaires dès le lendemain de la révolution. Mais il ne serait s'agir de s'en contenter et d'attendre patiemment la maturation vers le communisme.

    Si les marxistes du XIXème et début XXème avaient foi en cette maturation lente et dans son caractère presque spontané, c'est parce qu'ils pensaient :

    1) Que la transition vers le communisme était un processus évolutionniste déterminé et inéluctable, répondant aux lois du matérialisme historique.

    2) Que la petite propriété allait disparaitre d'elle-même du fait de la tendance du capitalisme concurrentiel à la concentration monopoliste du capital, de la suppression de l'héritage et de l'impossibilité individuelle de financer des moyens de production rentables face à la productivité des grandes entreprises. Il n'aurait suffi alors que de socialiser les grandes compagnies naissantes, jusqu'à ce que les petites propriétés disparaissent d'elles-mêmes, soit par liquidation, soit par absence de repreneur après la mort de leur propriétaire.

    Les marxistes n'ont pas su voir que cette évolution n'était pas si déterminée. Les évolutions ultérieures du capitalisme ont montré tout autant la poursuite de la concentration de certains grands capitaux, notamment financiers, que la tendance, propice à l'innovation et au renouvellement de l'appareil productif, à l'éclatement de capitaux industriels en une myriade de petits capitaux privés. Donc le capitalisme ne menait pas mécaniquement au communisme par la voie du monopolisme qu'il aurait suffit de socialiser une fois devenu mondial.

    Habités par la croyance dans l'inéluctabilité du socialisme, supprimer les crises avant l'achèvement du communisme pouvait sembler représenter un problème mineur pour les marxistes. Et ce d'autant plus qu'avec l'apparition des thèses sur le "capital financier" et le capitalisme monopoliste d'Etat, il était pensable que l'Etat, dans les mains du parti, puisse servir d'instrument pour harmoniser les branches productives, éviter les crises de disproportion, tandis que le monopole dont jouiraient les grandes entreprises permettrait un contrôle des prix qui neutraliserait la baisse des taux de profit. Dans cette "phase inférieure du socialisme", ne resteraient que les crises commerciales classiques pour un temps, sacrifiant les individus, mais limitées dans leur impact sur le système économique global. Cette vision optimiste s'est révélée aussi fausse théoriquement qu'en pratique, comme le démontre Paul Mattick dans l'article intitulé "Le capitalisme monopoliste d'Etat"8. Mattick y démontre non seulement que les monopoles ont tendance à rechercher la rentabilité et à fonctionner de manière expansionniste comme toute entreprise capitaliste, mais aussi à n'être que des capitaux en concurrence sur une échelle plus vaste, internationale, au sein de laquelle se jouent les rapports concurrentiels et les lois du capital.

    La voie du socialisme, entendue comme collectivisation des grandes entreprises et des banques, démontre ainsi ses limites, limites que les révolutionnaires (communistes comme anarchistes) doivent étudier, afin de perfectionner le programme de transition vers le communisme. Ce dépassement implique de prendre sérieusement en compte les causes des crises, dont la cause formelle de leur possibilité, et de réfléchir au moyens de les supprimer durant la phase de transition, et ainsi de sécuriser davantage la vie matérielle des individus durant cette période. C'est une dimension programmatique regrettablement absente des programmes de transition à l'heure actuelle. 

    La conclusion de l'article visait donc à discuter des mesures post-révolutionnaires propices à la suppression de la crise et favorable à une transition vers le communisme plus sécurisante pour les individus.


    1 François Chesnais L’originalité absolue de la crise sanitaire et économique mondiale du Covid-19

    2 Alain Bihr Covid-19, Trois scénarios pour explorer le champ des possibles à l’horizon de la sortie de crise

    3 Alain Bihr, Capitalisme: de la naissance à la « dislocation » (Vidéo)

    4 François Chesnais Le capitalisme a-t-il rencontré des limites infranchissables ?

    Michel Husson Stagnation séculaire: le capitalisme embourbé?

    Ben Malacki Pour en finir avec le taux de profit, les capacités de production oisives et la crise de suraccumulation

    5 K.Marx, Le Capital, Section I, Chapitre III, II, a.

    6 Pour reprendre l'expression d'Alain Bihr, dans Actualiser le communisme

    7 Pour les léninistes, il s'agit d'un Etat autoritaire dirigé par le parti. Rosa Luxemburg était plus ouverte sur les formes de pouvoir démocratiques et partisane de formes de démocratie directe, très proches de celles des libertaires.

    8 Paul Mattick, Le capitalisme monopoliste d'Etat

     

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